Le pauvre bouge les lignes

Le pauvre a entendu à la radio qu’il faut bouger les lignes . « Chevènement le fait » dit Thon. Thon, c’est le copain de pauvre, il est pauvre aussi, c’est un jardinier. Thon a de nombreux neveux et nièces et ils l’appellent Tonton Thon. « Et ton tonton Thon ça va ? « demande parfois le pauvre au neveu de Thon. Aux dernières élections municipales, Thon s ‘est présenté pour être élu, le pauvre a dit au neveu : » Votons pour ton tonton Thon ! » . Une autre fois, le pauvre a demandé : « Et ton tonton Thon , ça von ? « Le neveu a répondu : « Mon tonton Thon de Marseille ? oui ça von ». Ils ont ri ensemble.

Le pauvre a entendu que la SNCF faisait bouger les lignes aussi, ça doit être embêtant se dit le pauvre, tu prends un train pour aller à Thouars, la ligne bouge et paf !quand tu te réveilles tu es à Brest, t’es pas content, c’est pas parce que tu es à Brest que t’es pas content car tu vas pouvoir manger une crêpe bretonne et voir l’océan mais parce que tu n’as pas payé ton ticket pour Brest et que la sncf va te tomber sur le mou. Pire, tu dors tranquillement, les lignes ne bougent pas mais soudain elles …. s’écartent , ton train déraille, quand tu te réveilles brutalement, ton wagon a fait le grand écart, toi aussi, et il est éventré sur le ballast, toi aussi.

Le pauvre se demande comment ils font à la sncf pour bouger les lignes, ils font ça de nuit ? Pour que personne ne les voit ? Surtout, le pauvre ne comprend pas pourquoi la sncf fait bouger les lignes, ça doit être un boulot de forçat, déjà qu’ils ont beaucoup de problèmes de personnel et d’horaires, pourquoi ils s’en rajoutent des problèmes ? Les salariés de la sncf eux la nuit remettent les lignes bougées par la direction car ils ne veulent pas être tenus pour responsables. Ils pensent que si les lignes bougent trop la sncf va être privatisée. Quand trois travailleurs sont happés par un train, c’est peut-être parce que les lignes n’ont pas été remises exactement au bon endroit. « C’est fort triste, arrêtez de bouger les lignes, » a écrit le pauvre au directeur de la sncf, qui n’a pas répondu au pauvre. « Faut vraiment être crétin comme toi pour penser que le directeur de la sncf va te répondre « dit Thon qui sait tout.

Le pauvre regarde une photo , les photographes aussi font bouger les lignes, ils font des photos floues, exprès, car ils savent faire des photos nettes. Pour faire travailler mon imagination ? pense le pauvre. Le pauvre fait une photo floue de son chat. C’est un vieux chat, il est déjà un peu flou à l’état naturel. Quand il regarde la photo, son chat est devenu un chien. Les couleurs sont les mêmes, mais c’est un autre animal, le pauvre donne un os à son nouveau chien et lui met un collier clouté, ça faisait longtemps qu’il voulait un chien noir et blanc il est content, il ne sait pas s'il doit donner les croquettes pour chat de son ancien chat net au nouveau chien flou

le chat ? le chien ? le chat ? le chien ?

 

 

 

 

 

 

Le pauvre lit les lignes de sa main gauche elles sont un peu floues aussi . Les lignes sont floues, sa vie aussi. « Cela veut-il dire que je vis à moitié ? « qu’il se demande. Oui, il vit à moitié, à moitié à crédit, et l’autre moitié en débit.

Le pauvre lit que le club de volley de Tours veut faire bouger les lignes , veulent-ils tirer le volley vers le haut ? remonter le filet ? S’ils tirent leur club en bougeant ses lignes vers le bas, le club peut devenir un club de pétanque, ils l’auront pas volé.

« C’est quoi faire bouger les lignes, Thon ?

- faire bouger les lignes ? Ben c’est comme quand Yannick Noah dit qu’il faut légaliser le dopage dans le sport, et puis le lendemain il dit plutôt le contraire, c’est ça faire bouger les lignes, les lignes ont bougé. Delarue aussi lui il bouge les lignes … de coke « dit Thon en s’esclaffant bruyamment.

- des lignes de charbon ?

- mais t’es vraiment borné mon pauvre . La coke, la dope, la neige, la cocaïne ! »

Le pauvre lui offre alors un verre de vin de noix qu’il a fabriqué en juillet . Thon en redemande, il est gourmand . Pourquoi le charbon bouge aussi ? Le pauvre réfléchit, un wagon rempli de charbon peut bouger sur les lignes , mais comment le dire à Thon ? Thon veut encore du vin de noix, « il arrache » dit-il. Le pauvre a dû se tromper dans les proportions, bah ça n’a pas l’air de gêner Thon. Et s’il allait glâner un peu de charbon à côté des lignes ? Sûrement que quelques boulets sont tombés d’un convoi, ça serait bien pour son poele.. Ils reboivent un coup. Oui mais si les lignes des convois de charbon ont bougé, où va-t-il les retrouver ? Les convois peuvent ne plus être vus ! « Un p’tiot verre quoér ? « dit le pauvre, en picard, à Thon. Thon acquiesce.

« Thon t’aurais pas un peu grossi ?

- Non ça va !

- T’es sûr ? J’crois que t’as perdu la ligne, t’as bougé tes lignes toi aussi «

Le pauvre peine à ne pas pouffer pour ne pas vexer Thon mais Thon est vexé, ça se voit, il fait l’œil noir , il dit : « Passe encore d’ faire bouger les lignes, mais tu n’saurais passer les bornes « . Les bornes se passent ? De lignes ? Une ligne, bornée de bornes, peut bouger ? Le pauvre se glisse jusqu’à son fauteuil pour une petite sieste, il attrape un livre, les lignes bougent !

 

La pauvre imagine la ligne Maginot, elle a beaucoup bougé, ligne de front, ligne de tranchée, ligne des tranchés. Il imagine toute cette boue dans les lignes, « Les Romains » dit Thon « aimaient prendre des bains de boue, debout ou ... assis. ». Le pauvre n’a pas envie de rire il pense à la boue et aux soldats perdus dans des lignes tranchées .

courbes courbes

Le pauvre n’aime pas les lignes , il en a assez de la rectitude des maisons, des meubles, des immeubles. Les architectes , les bâtisseurs, les maçons ont inventé la ligne droite, les perpendiculaires, ont dessiné avec des règles des boites pour ranger les humains, leur argent , leurs biens, leur morts. Les règles ont dessiné des règles. ‘Tout se tient’ dit le pauvre, émerveillé par l’audace de sa modeste pensée. Le pauvre veut du rond, de l’arrondi, des courbes, la douce rotondité originelle comme quand il barbotait dans le ventre de sa mère. Les grottes n’étaient pas dessinées avec des droites.

Le pauvre décide de bouger ses lignes à son tour. Il empoigne son balai à feuilles et va dans son jardin . Il rassemble en tas ses dernières feuilles d’automne, les bouge, les courbe, les arrondit, les étale, les change de place, il forme de douces lignes, douces à son oeil . Les feuilles, dociles, se laissent bouger et caresser. Les feuilles ne se posent pas de questions, elles sont, c’est tout. Les feuilles aiment la paix.

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paix paix

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le pauvre range son balai, met son réveil à l’envers et va se coucher, souriant. Son coeur est en paix, comme celui des feuilles. Thon ronfle dans le fauteuil de la cuisine, le chien flou blotti sur son ventre sonore.

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