Le pêcher mignon de Patricia

la vie ne saurait mourir, tu es bien là ma belle dans nos coeurs et dans nos mémoires

 

le pêcher mignon de Patricia © la dame du bois-joli le pêcher mignon de Patricia © la dame du bois-joli

Ton petit pêcher mignon, Patricia, pousse. Je l'avais planté pour toi début avril avec des tulipes qui ont joliment fleuri. En ce moment, il cohabite avec un tournesol géant et de la menthe, celle qui va si bien avec le thé. J'avais choisi la menthe car j'ai pensé qu'une femme du Sud comme toi aimerait cette plante. Je l'arrose presque chaque jour car c'est un bébé-arbre, il a besoin d'eau. Et de soins et d'amour, évidemment. Il avait fait 5 petites pêches dans la foulée. Je bichais et puis, début juin, les 5 petites pêches sont tombées, desséchées par le vent. Et le 7 mai, tu es tombée toi aussi, vaincue par le cruel intrus, la bête à abattre. Et tu sais quoi, la menthe indocile commence à sortir de l'enclos du pêcher ? Elle me fait penser à toi. Elle est parfumée et rebelle, j'ai fait le bon choix.

Nous nous étions rapprochées depuis un an à peu près, t'envoyais des petits colis, des poèmes, des SMS pour te soutenir. Quand je cheminais sur le Camino, je t'envoyais une photo et te disais que je t'avais emmenée dans mes bagages, puisque tu ne pouvais plus marcher. Ca te faisait sourire. Tu me disais que tu pensais à moi chaque jour, que j'étais une sorte d'exemple à suivre et que tu aimais ma manière de tenir le crabe à distance, avec poésie et dérision. Je te donnais de l'énergie et ça te faisait du bien. Tant mieux tant mieux.

Et moi je pensais à toi chaque jour. Je t'envoyais du bon et du beau, des petits mots gentils. Je te donnais des conseils alimentaires que tu ne suivais absolument pas d'ailleurs. C'était peut-être trop tard déjà. Je t'avais proposé de venir te voir à Avignon car je rêvais de te parler, te regarder, t'embrasser. Mais tu refusais avec une certaine distance. Peut-être n'avais-tu pas envie que je te voie dans le déclin. Aussi je ne suis pas venue.

Quand tu m'avais dit au début de l'année qu'il n'y avait plus de possibilité de traitement, rien ne fonctionnant plus pour faire reculer le crabe et qu'il fallait envisager tes derniers mois de vie, j'avais accéléré nos échanges, en essayant de ne pas te fatiguer dans de longues conversations. Je t'avais envoyé un petit chèque-cadeau pour que tu ailles te faire bichonner quelque part, masser les pieds, ou que tu t'achètes quelque chose qui t'aurait fait plaisir. Mais tu as perdu le chèque, m'as-tu dit. Mon oeil ! J'ai proposé de t'en envoyer un autre mais tu n'as pas voulu.

Mi-avril, je serpentais dans le Tarn et t'avais appelée en chemin. Ta si belle voix était fatiguée, mais ta vivacité d'esprit et ta lucidité étaient intactes. Tu m'avais annoncé alors que tu étais dans les démarches administratives avec ta fille, que tu préparais la liste des dossiers pour lui faciliter la tâche quand tu ne serais plus et que tu allais envisager d'aller mourir dans un centre de soins palliatifs. Je t'ai dit que ce que tu faisais était admirable. Car tu pensais à tes enfants et tu ne voulais pas qu'ils sombrent dans le cauchemar des démarches post-mortem. C'est la dernière fois que nous nous sommes parlé. Après, tu n'as plus répondu à mes SMS. Tu étais trop faible probablement.

J'ai commencé de faire la même chose que toi. Mon entourage dit que c'est baisser les bras, arrêter le combat, accepter la mort et bien sûr, ceux qui m'aiment ne veulent pas que je parle de mort. Mais alors avec qui parler de mort ? Parler de sa mort n'est pas arrêter de vivre. Bien au contraire, c'est se libérer de tous ces boulets du quotidien qui t'emmènent dans les soucis. C'est retrouver une ultime insouciance qui va participer de la libération finale. Patricia, tu as fait preuve d'un grand courage et tu m'as éclairée dans mon propre cheminement dans la maladie et je te dis merci. C'est toi mon exemple maintenant dans la lutte que je poursuis. Tu m'as passé le relais, et je le passerai à mon tour.

J'enrage, cette saloperie de crabe t'a emmenée si vite. Etais-tu trop lasse, trop endolorie ? As-tu cessé de lutter et accepté qu'il t'embarque car c'était le seul échappatoire ? Qu'est-ce qui t'a arrêtée dans ton élan de vivre ? Je sais, oui je devine, que la lassitude peut advenir et qu'on a envie de fermer les yeux et de s'en aller. Et je sais que trop de souffrances est insupportable. J'espère que tes derniers moments terrestres ont été calmes et apaisés.

O ma soeur, je dis ma soeur car nous sommes nés à quelques jours d'intervalle et un an d'écart, je garderai de toi l'image de tes grands yeux veloutés, emplis de curiosité et de douceur, ceux qui ornaient ton blog ici.

Chaque moment de la vie est unique. Ecrire ce billet en ton hommage est un moment unique. Tu étais unique, Patricia. En chemin, nos chemins s'étaient croisés. Te rencontrer fut un magnifique cadeau. Merci à toi. Et repose en paix, ma sœur, au creux des vagues bleue argenté. Et que la douleur des tiens s'apaise. La Vie ne s'arrête pas et le savoir nous console. Ton petit pêcher va grandir et donner de beaux fruits, je m'y emploie.

Je crois en une vie après la mort. Tout simplement parce que l'énergie ne peut mourir, elle circule, se transforme et ne s'arrête jamais. ( Einstein)

 

extrait de l'invitation au voyage

Baudelaire

 

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