Je suis un embryon déposé dans une sorte de bulle emplie d’un air liquide, ça me va, ça baigne. Je suis dans un utérus artificiel. Des cordons m’amènent de la nourriture qui passe à travers mon cordon ombilical, oui j’ai un cordon ombilical relié à des tuyaux qui me donnent ma nourriture , un autre tuyau emmène les déchets que produit mon minuscule corps. Je deviens un fœtus. Régulièrement, on remue mon caisson pour me donner l’illusion probablement que je suis dans le ventre d’une femme, je n’ose pas dire ma mère car je ne sais pas du tout qui m’a conçu ? Quel homme ? Quelle femme ?
Maintenant que j’ai des yeux, je vois des ombres qui s’agitent près de ma boite translucide. Je crois voir des gens masqués. Leurs yeux se plissent et me sourient. Ils semblent satisfaits. Oh tiens une ombre d’inquiétude chez ces yeux-là. Je respire mal. Des mains gantées viennent de s’introduire dans le liquide de l’ utérus pour enlever le cordon ombilical entortillé autour de mon cou car j’avais donné un coup de pied trop vif pour montrer ma joie et étais cul par dessus tête. Ouf ils ont eu peur pour moi. Pour me calmer, ils balancent un enregistrement de voix, et de la musique relaxante. Je me love dans la douceur du support souple, fait de creux et de vagues qui m’entoure comme le ferait un vrai utérus et qui s’adapte à ma taille.
Je suce mon pouce et m’endors.
Quand je me réveille, j’ai un cours d’espagnol, sur une paroi de mon récipient de croissance, je distingue les lignes d’un nouveau livre, j’en ai déjà lu un hier, en russe celui-là, et les employés étaient très fiers de moi, ils ont applaudi, ça m’a fait un peu mal aux oreilles. Je parle déjà anglais couramment. Dans mes périodes de semi-activité, j’entends des voix me parler en espagnol, anglais, russe, chinois, arabe, français, japonais et en langue universelle, je commence à bien comprendre chacune de ces langues. Je ne sais pas dans quel pays je suis et je ne sais pas quels bras me berceront quand je naîtrai mais je sais que je pourrai communiquer très vite dans une de ces langues que j’ai apprises.
Je suce mon pouce et m’endors.
Quand je me réveille, c’est le temps du dialogue avec mes sœurs et frères. Autour de moi, dans des caissons, similaires aux miens, se développent des fœtus qui me ressemblent étrangement. Ce sont des clones ont dit les médecins et les infirmières. Moi je suis le 13-87/67-ZB. C’est mon identité. Il y a une sorte de code-barre sur mon caisson, avec beaucoup de chiffres et de signes inconnus de moi, je n’ai pas appris la langue des codes-barres. Pas encore. Par un système de miroirs orientés, je peux voir tous les autres caissons, et tous les fœtus comme moi. Je suis ému et je pleure. Je voudrais toucher mes frères et mes sœurs mais je ne peux pas, je ne suis pas près de naître.
Un affolement, une petite soeur semble aller mal, elle gigote dans tous les sens, hoquète très fort, puis plus de bruit, son cœur se ralentit, le personnel semble devenir hystérique, « C’est de votre responsabilité de surveiller les fœtus ! » dit une voix tonitruante, une nurse rapidement extrait le petit être de l’utérus et l’emmène ailleurs pour la réanimer sans doute. Nous attendons, tous et toutes. Elle ne revient pas, c’est mauvais signe. Nous fermons nos yeux et suçons notre pouce.
Nous nous endormons. Les lumières de l’immense salle de maturation s’éteignent, il reste une sorte de veilleuse un peu orangée.
Je n’ai presque plus de place dans mon caisson, j’ai beaucoup grandi et grossi, mon corps pousse sur les parois souples de ma boite, je vais bientôt en sortir. Je suis très intrigué par ma future naissance, je n’aurai pas mal car le personnel va me retirer doucement de mon enveloppe plastifiée, couper le cordon et me confier à des bras chauds et aimants qui vont me bercer. Je ne sais pas si quelqu’un va me donner le sein. J’ai cru comprendre que certains de nous iraient dans une famille, les veinards, d’autres iront élevés dans une sorte d’orphelinat géant et nous servirons pour des recherches scientifiques, la guerre, les greffes d’organes. Peu importe. Je veux sortir, je suis à l’étroit ici, je veux naître. Avoir un prénom et un nom. Respirer. Manger. Boire. Aimer. Lire, écrire. Danser. Sourire. Rire. J’espère que je vais rencontrer ma vraie maman.
Il paraît, je l’ai entendu dire par des bribes de conversation que j’ai pu capter autour de moi, que les femmes ne serviront plus à grand chose, puisqu’elles ne porteront plus les fœtus. Quant aux hommes ils ne servaient déjà pas à beaucoup puisqu’on prélève leur sperme depuis longtemps. C’est vrai la FIV était déjà bien pratiquée au début du vingt et unième siècle.
Ce sont des notions complexes pour nous, les futurs bébés. J’ai entendu aussi une nurse dire que la psikalise était dépassée, car il n’y a plus de trauma douloureux à la naissance. La notion de famille a disparu et les légisses se sont arraché les cheveux, il n’y a plus de religions, ni de religieux. Dieu est dans les éprouvettes ... Je n’ai pas vraiment tout compris ces rafales de mots captés en salle car un jour ils avaient oublié de débrancher les capteurs de sons extérieurs. Bah je verrai quand je serai né.
Tiens, j’entends du chinois maintenant et je peux déchiffrer des idéogrammes sur la paroi droite. J’espère ne pas être adopté par une famille chinoise, je peine un peu à le déchiffrer et le parler.
Je suis fatigué après ces efforts. Je prends mon pouce et je m’endors. Je ne suis qu’un fœtus presque né qui a besoin de se reposer. Je crois que je suis un garçon mais je n’en suis pas sûr. Il paraît qu’il y a des fœtus asexués dans certaines salles. Je ne sais pas de quel sexe je suis. Me voilà un peu inquiet. Va-t-on m’aimer et bien s’occuper de moi dehors ?