Je veux mourir dans les bras de ma femme

Il ne parlait pas leur langue mais il n’y avait pas à s’y tromper. Il pouvait comprendre chaque mot vociféré Salopard d’infidèle on va t’égorger Ton salopard de président bombarde nos frères en Irak  Tu chies dans ton froc hein connard ? Eh il se pisse dessus ! Les rires aigüs, violents, fous. Les cris, les hurlements.

Il ne parlait pas leur langue mais il n’y avait pas à s’y tromper. Il pouvait comprendre chaque mot vociféré Salopard d’infidèle on va t’égorger Ton salopard de président bombarde nos frères en Irak  Tu chies dans ton froc hein connard ? Eh il se pisse dessus ! Les rires aigüs, violents, fous. Les cris, les hurlements. Poussé de toutes parts, les yeux bandés, humilié, le pantalon trempé, il tenta de parler sous le bandeau puant qui cachait ses yeux et sa bouche sèche. Je n’y suis pour rien à vos guerres Je vous comprends je vous aime je suis votre ami Je suis un homme un simple humain comme vous nous sommes nés d’une même femme la Terre nous avons en commun des millions d’années et d’histoire Je suis venu en ami j’aime votre si beau pays j’y suis venu si souvent Le Djurdjura est tout simplement sublime J’aime votre terre j’aime les hommes et les femmes qui la peuplent je vous respecte et vous visite en ami en hôte Je suis un homme tout comme vous Tout comme vous je chante la Terre Mon pays est à l’exact opposé du votre Nous sommes frères nous sommes faits de la même chair Pourquoi vous efforcez-vous de l’oublier ? Pourquoi voulez-vous tuer un des votres ? Ne me tuez pas à quoi servirait ma mort ? Ne cédez pas à la barbarie le dieu de l’islam n’est pas un dieu de guerre pourquoi le trahissez-vous ? Je veux mourir dans les bras de ma femme sous le soleil pas égorgé comme un poulet ou un mouton au milieu de gens qui me détestent Je ne suis pas responsable des choix politiques de mon gouvernement Je déteste la guerre les armes toute violence Je n’ai jamais voulu et je veux pas que soient tués des innocents des femmes des enfants des vieillards sans dents Je suis comme vous un simple humain qui aime la vie Je veux vivre Je veux vivre Je veux vivre Je ne pleurerai pas même si vous avez décidé de me terroriser de me violenter de me tuer Je ne veux pas pleurer je veux être digne et calme alors que vous vous avez sombré dans la folie et la fureur Je ne peux pas vous convaincre de ne pas le faire Vous êtes aveuglés vous nagez dans votre folie Il vous faut un bain de sang il vous faut mon sang mais quand vous l’aurez vu couler quand vous m’aurez tué serez-vous plus heureux ? Vous sentirez-vous mieux ? Vous êtes sur un chemin sans issue Il vous faudra encore plus de sang encore et encore du sang A chaque sang que vous faites couler ne sentez-vous pas que votre cœur se dessèche ne voyez-vous pas que votre propre sang vous quitte et que vous perdez votre âme et qu’à chaque meurtre que vous commettez au nom de votre dieu votre livre sacré tombe en poussières et s’effeuille de lui-même De quel dieu parlez-vous donc ? Un dieu qui vous ordonne de tuer n’est pas un dieu Un dieu sans bonté n’est pas un dieu C’est un dieu de mensonge Vous avez donné votre âme à des démons que vous nommez dieu Vous souillez la terre de mon sang et de votre barbarie Où sont les femmes qui vous ont aimés et désirés ? Où est la main de votre mère qui vous a caressés ? Où sont les enfants que vous avez faits ? Qui saura retenir votre geste ? Où a disparu votre humanité ? Enlevez-moi ce bandeau puant et laissez-moi regarder une dernière fois le soleil et toi, terre rouge et caillouteuse, apprête-toi à recueillir ce précieux liquide que je nomme sang et qui est ma vie même Comment peut-on mourir par ce si beau jour Ce jour est rouge de votre folie Adieu ma femme adieu mes enfants adieu mes parents mes amis les miens Je pense à vous Je vous chéris Le sabre se leva et d’un coup impeccable et lourd trancha la tête de l’homme baîllonné Le sang gicla le corps se convulsa la tête détachée avait roulé à un mètre et arrêta sa course contre un rocher Les hommes étaient muets dans l’attente des derniers soubresauts du corps supplicié puis quand la dernière goutte de sang se fut répandue entre les cailloux et quand le corps cessa de bouger une clameur immense déchira les montagnes et ouvrit le vent en deux Les assassins crièrent leur joie hurlèrent de bonheur sauvage Ils avaient suivi à la lettre ce qui leur avait été dicté " tuez le plus possible d’infidèles ces méchants et sales français écrasez les sous les pneus de votre voiture égorgez-les poussez-les du haut d’une falaise enterrez-les vivants "  Un des assassins ramassa la tête ne sachant quoi en faire Un homme lui dit jette-la dans le fossé  Un autre dit non laissons-la par terre ce n’est plus notre affaire les français l’enterreront Alentour rien ne bougeait Pas un bruit d’animal  les ânes avaient cessé de braire Le paysage s’était figé papier glacé comme dans une photographie des anciens temps Les femmes terrées dans les villages voisins cuisinaient pour les assassins que ce meurtre aura rendus affamés et qui se jetteront sur leur plat ivres de sang et joyeux Le corps sans tête se raidit La tête sans son corps se raidit Les premières mouches arrivèrent c’est jour de fête pour elles De l’autre côté de la mer c’est le début de très longs jours noirs pour une famille qui ne le sait pas encore Le deuil s’avance sur les vagues qui se creusent Les mouettes s‘assombrissent et se noircissent portant le message de l’autre côté de la mer De l’autre côté de la mer un homme est mort assassiné supplicié lâchement inutilement Un homme est mort pour rien Sûrement pas pour apaiser les colères d’un dieu de sang L’homme que vous aimez n’est plus L’homme que vous aimez vous aime Il vous aime Au delà des mers Au-delà des terres Au delà de la mort

( ce texte est dédié à tous ceux qui ont eu le malheur de croiser le chemin de certains va-t'en-guerre fous de dieu et qui en ont perdu la vie ) ( Hervé, vous êtes de ceux-là, reposez en paix )

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