L’homme dans la lenteur de ses gestes appelait mon regard Il conduisait un troupeau de bateaux sous les arches d’un viaduc de nuages brillants et pommelés Je ramassai sa cape de cristaux acérés et bleutés qui de ses épaules avait chuté Je m’approchai de lui l’interpellai
" D’où viens-tu étranger ? Qui t’a fait ?
- Je suis né d’une vague gelée qui incendia vaches et prés Je suis né de l’union d’un oignon dénudé et d’une nuée J’ai tété les larges mamelles gonflées de lait et de miel de chamelles esseulées J’ai marché au frontispice d’arbres roux Je me suis baigné dans leurs rivières de feuilles auxquelles se balançaient des enfants insouciants aux yeux amandés Des oiseaux aveugles dans des parcs grillagés m’ont abrité des frimas et de la peur J’ai grimpé des milliards de marches qui ne menaient à aucun paysage J’ai bâti cent cathédrales de sucre phosphorescent qui ont fondu en un seul zeste Mes compagnons n’avaient aucun nom ni visage ni toit J’ai découpé des croissants dans des lunes qui n’étaient pas encore nées et je les ai trempés dans la rosée pour les attendrir avant de les dévorer J’ai caressé les dunes comme on caresse les seins d’une femme infidèle J’ai dormi au creux de leurs sables le dos léché par les fennecs J’ai dormi cent mille ans Ou peut-être plus J’ai creusé des torrents de pierres blanches et de briques effritées J’ai bercé les enfants des rois j’ai bercé les enfants des manants j’ai enterré les fous j’ai oublié les pauvres Mes mains sont forge et fusion Je n’ai plus d’empreintes je n’existe pas J’ai traqué les arcs en ciel pour leur voler leurs couleurs surtout l’orange qui illumine le cœur J’ai soulevé des montagnes bancales j’ai glissé sous leurs pieds un morceau de mon corps pour les consolider Quand je me suis retourné dans le couchant elles étaient déjà tas de sable orangé J’ai couru nu dans la blanche tiédeur des océans domptés J’ai bu le venin et le sang des putains des géants J’ai vendu toutes les âmes que j’ai croisées même celles d’insectes de sauriens ou de vauriens pour m’acheter quelques minutes de sommeil Je ne sais plus rêver Je rêve de libellules bleutées et quand je veux les attraper je les broie dans le noir sans m’en apercevoir Je rêve de douceur et ne suis que brute boueuse bouse brutale J’ai bu tout l’amour de la terre sans me désaltérer Mon front appelle ta paume, femme Me donneras-tu asile?
- Est-ce toi qui as peint tout cela ?
- Je ne sais plus Je ne sais pas Je crois que oui
- Je n’ai plus de toit Je ne sais plus où vivre Un jour mes yeux se fermeront mais dans quelle maison? Peins-moi une maison Pose-moi dedans J’y vivrai "
L’homme découpa mon champ en rectangles blancs Peignit d’une infinie patience un lit une table une chaise une armoire des robes des capes un toit un tapis soyeux aux volutes compliqués Lovée dans les coquelicots j’attendais Quand l’ouvrage fut fini il me prit la main me fit entrer dans le tableau Je glissai avec ravissement sur le carrelage noir et blanc Il attrapa le soleil et en fit un lampadaire Sur la table peinte une soupe fumante et deux bols un pour lui un pour moi Un chien qui passa en courant lappa les restes de la soupe Il dessina une cheminée rougeoyante le chien s’allongea et se chauffa Il peignit des brins de lavande pour parfumer notre union dans le lit là Je connus l’absolu et je sus Cet homme c’était l’Homme Au matin il déroula un ruisseau bleu de peinture et sur cette mer aux douces vaguelettes il posa une barque fraichement peinte Il peignit un anneau sur le bord de ma maison Je reviendrai quand moment sera venu me dit-il dans un sourire argenté La barque s’éloigne et gémit comme un agneau tremblant dans l’aube qui le fera gigot J’entends la lune affairée à se lever Elle polit ses cratères L’Homme s’en est allé Je suis dans son tableau J’attends Je l’attends J’attends le vent qui poussera sa barque vers l’anneau