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Billet de blog 4 juin 2022

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J'ai survécu à une tentative de féminicide & Représentation des féminicides en France

Il y a douze ans, j’ai survécu à une tentative de féminicide. Il m’a fallu dix ans pour comprendre que j’avais vécu quelque chose de grave et traumatisant, par manque d’informations, de vocabulaire et de représentations correctes dans les médias et la culture en France. Voici un état des lieux.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

  • J’ai survécu à une tentative de féminicide

J'ai survécu à une tentative de féminicide.
Cette phrase m’évoque à la fois quelque chose de grotesque et à la fois une triste banalité. Elle décrit pourtant une réalité et je pense qu'écrire ces histoires est un acte politique important. Ne plus isoler nos vécus et en parler en tant que communautés nous rend plus fort·e·s et plus à même de trouver des outils pour se protéger et/ou se reconstruire. Les conséquences d'un isolement à la suite d’un vécu traumatique sont dramatiques et nous font perdre du temps dans nos parcours.

J'ai du mal dans mon cas à évaluer cette portée traumatique, car cet évènement a d'abord été un non-événement. Par manque de soutien, de vocabulaire et de représentations. Puis lorsqu’il est devenu un événement à part entière, il était trop tard : il était déjà si ancien, que je n'ai ressenti que de la colère, une colère qui stagne toujours quand j’y repense.
Je ne sais donc pas si cet événement a marqué quelque chose pour toujours en moi, spécifiquement, ou si cela s'ajoute « juste » à la longue liste de violences que j'ai vécues. 

C'est arrivé il y a douze ans. J'étais au début de la vingtaine, en troisième année de licence. 
C'était un homme cisgenre hétérosexuel. C’est presque toujours un homme cisgenre hétérosexuel.
On se fréquentait comme ami·e·s depuis plus d'un an. Puis d’une façon romantique et sexuelle depuis un mois. 
Rétrospectivement, je ne pourrais pas vivre une telle relation aujourd'hui. Il y avait déjà trop de red flags [1] et de comportements que je ne tolère pas chez les hommes [2]. Mais j'étais très jeune et je sortais d'une longue relation d'où j'avais été quitté·e encore amoureux·se. J’allais mal. Une situation assez banale. 
Il était plaintif, de tout, tout le temps. « J'ai faim. J'ai froid. J’ai faim. » Il était perpétuellement en galère, instable, à vivre sur les canapés de ses amis. On peut y voir du mépris de classe et/ou de la psychophobie, mais l’instabilité peut en tout cas être un facteur favorisant des violences. Je le trouvais sexuellement médiocre et sans volonté de faire mieux. Après le sexe, la première chose qu'il faisait, c'était se mettre sur Flickr pour regarder le travail de photographes, principalement d'autres hommes photographiant des femmes nues très jeunes et très normées, pétri de male gaze. Cela brisait toute confiance en moi. Je ne me sentais pas à la hauteur. À l'époque, j'essayais encore désespérément d'être une femme et d'en avoir le corps, sans y parvenir. 

Ma mémoire reste très floue sur le déroulement de cet évènement et notamment sur le déclenchement. J’ai une mémoire très sélective avec les évènements traumatiques. Je crois que je le trouvais pénible et que je ne répondais pas à ce qu'il voulait mais je n'en suis plus sur·e. Pour défendre sa réputation, je sais aussi qu’il raconte que je l’ai battu. J’ai surtout le vague souvenir qu’il était agacé, qu’il n’a pas supporté une forme de refus ou de rejet, et qu’il me poussait pour me secouer. 
Puis les secousses sont devenues des coups.

Ensuite il me manque une séquence, peut-être des secondes, peut-être des minutes, peut-être même des heures. Un blackout. J'ai la sensation, même aujourd'hui, que ça a pu durer des heures, que ce moment n’en finissait jamais. J’ai la sensation d’un acharnement. Et je ne me suis pas défendu·e. 
Les souvenirs les plus nets, extrêmement visuels que j'en garde, sont la fin. Si je ferme les yeux, je peux revivre ce moment. Si une personne met ses mains autour de mon cou, cela peut aussi se produire.

  • Toute ma vie je me souviendrai de cette sensation

Après le blackout, je suis allongé·e sur le parquet. Il est sur moi. Je m'étais évanoui·e.
Toute ma vie je me souviendrai de la sensation de ma tête qui frappe le parquet. De cette douleur à l’arrière du crâne.
Ses mains sont autour de mon cou et il utilise ce geste pour lancer ma tête et la frapper sur le parquet. Je ne respire plus, je ne sais pas depuis combien de temps. Je ne sais pas non plus combien de temps je suis resté·e évanoui·e. Mais je n'ai plus d'air, je panique, j'ai beau inspirer, rien ne passe. Et ma tête me fait de plus en plus mal à chaque coup. Je sens que je vais mourir. Je sais que je vais mourir.

Je vais mourir.

Je me sens lucide. Je n'ai plus de force pour me défendre mais je ne peux pas mourir comme ça. Pas comme ça.
Je rassemble le peu d'énergie qu'il me reste et je me mets à hurler de toutes mes forces. 
À partir du moment où le son sort, son visage change d'expression. Il semble hébété, il arrête, comme s'il prenait conscience de ce qu'il fait. Il a l'air complètement choqué. Je respire enfin.

Je suis terrifié·e.

Je rentre chez mon ex-compagnon, chez qui j'habite encore, en transport en commun. Je suis perdu·e, j'ai mal partout. J'essaie de lui parler mais la colère qu'il y a entre nous prend beaucoup de place et il ne veut pas m'écouter. J’ai fini par lui raconter cette histoire dix ans plus tard. Il avait raison de ne pas l’apprécier.
J'appelle une amie commune quelques jours plus tard pour lui en parler. Elle me dit que son frère la bat, que c'est comme ça, qu'il faut s'y faire. Je ne vois pas à qui d’autre en parler. Je ne perçois pas la gravité de la situation, et la non-réception de mon histoire par ces deux personnes m'encourage dans cette voie. 
Entre temps, les bleus apparaissent à divers endroits de mon corps. 

J'ai pensé à porter plainte, mais à cette période, j'étais dans l’incapacité de gérer mes émotions et de me gérer moi-même. Je n’estimais pas être assez bien pour mériter de faire cette démarche. 
C'est d'ailleurs parce que je ne gérais pas bien mes émotions que je n'ai pas réussi à me défendre. J'avais pratiqué la boxe française et je faisais de la musculation deux fois par semaine. J'étais plutôt musclé·e et lui était plus léger que moi. Je me répétais en boucle que si je me défendais, je risquais de ne plus pouvoir me contrôler et j'étais terrifié·e à l'idée de faire quelque chose d’irréparable. Et quelque part, je ne comprenais pas vraiment que je risquais ma peau.

On va se revoir quelques jours plus tard. Puis je vais couper la communication. 
On va se reparler par internet à des centaines de kilomètres de distance quelques années plus tard. Il me flatte, parle de se remettre ensemble, je suis heureux·se de cette sensation de plaire à quelqu'un, puis je coupe le contact définitivement. 

  • L’après

La colère est apparue après avoir coupé le contact, lorsque j'ai compris qu'il violentait physiquement, sexuellement ou psychologiquement ses partenaires suivantes. Il manipulait, était colérique, trompait, mentait, violait, contrôlait les contacts de leurs téléphones et de leurs réseaux sociaux (en supprimant les contacts masculins), forçait celle qui était végétarienne à manger de la viande en la cachant dans ses plats, déléguait l’entièreté des charges financières et des tâches domestiques et se laissait entretenir. J'ai commencé à vraiment comprendre la gravité de la situation lorsque j'ai découvert qu'il photographiait ses partenaires nues en train de dormir à leur insu, avec leur carte d'identité. Cela donnait une dimension de « collection ».

Je suis devenu·e plus actif·ve face à cela : j’en ai parlé, j’ai participé à le faire partir de chez une de ses partenaires à qui il faisait subir des violences psychologiques, physiques et sexuelles. Mais je n’ai jamais porté plainte.
Avant, parce que je ne pensais pas le mériter.
Aujourd'hui, parce que je ne crois pas en notre système juridique vis-à-vis des violences faites aux femmes et minorités de genre. 

Au-delà la colère, ma prise de conscience sur ce que j’avais vécu est arrivée entre 2019 et 2020, dix ans après, en découvrant le terme « féminicide » et en lisant sur le sujet. Avant cela, je n’arrivais pas à comprendre la gravité de ce qui m’était arrivé·e, parce que j'étais encore en vie et sans séquelle physique. Ce n'était juste pas si grave, même si ce qu'il a fait aux autres me révulse au plus haut point. 

Et pourtant, c'est l'acte de violence et de domination sur mon corps et ma vie le plus violent qu'un homme ait pu me faire subir. C'est juste l'extrémité de tout un éventail de violences sexistes que la société les éduque à nous faire subir jour après jour, et qu’elle présente comme faits divers.

  • Recensement des féminicides en France

Mais la réalité en France est loin du sensationnel et de l’exceptionnel que le fait divers sous-entend.

D'après l’Étude nationale sur les morts violentes au sein des couples de 2019 [3], 146 femmes ont été tuées en 2019 par leur partenaire ou ex-partenaire (chiffre qui ne prend donc pas en comptes les féminicides sans relation amoureuse entre la victime et le meurtrier), dont 23 par strangulation (17 %). 268 tentatives ont été enregistrées mais sans indication sur le genre des victimes. Les féminicides ne sont jamais mentionnés comme tels, seul le terme « homicides » est usité et le document ne présente pas d’étude critique vis-à-vis du genre.
Dans l’étude de 2020 [4], 102 femmes ont été tuées, dont 26 par strangulation (25 %), et 238 tentatives ont été enregistrées, sans distinction de genre. Le mot féminicide n’apparait toujours pas.
Il n’y a pas encore eu d’étude publiée pour 2021.

Le collectif militant #NousToutes recense de son côté 153 féminicides en 2019 en France, soit 7 de plus que l’étude nationale ; 102 en 2020 et 113 en 2021. A noter que le collectif ne comptabilisait, jusqu’au début 2022, que les femmes tuées par leur partenaire ou ex-partenaire et qu’il excluait les féminicides de femmes transgenres et de travailleuses du sexe [5]. Au 6 juin 2022, nous sommes déjà à 54 féminicides d’après le collectif.

Pour 2020, le Huffington Post recense 111 féminicides (dont 11 travailleuses du sexe et 2 personnes trans), soit 9 de plus que l’étude nationale [6].

En 2017, la journaliste Titiou Lecoq recensait 109 féminicides commis par des conjoints [7].

En 2015, c’est l’autrice Valérie Rey-Robert qui recensait 122 féminicides commis par des conjoints [8], tandis que l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONRDP) comptabilisait 286 femmes tuées mais avec tous les contextes confondus [9]. A noter qu’au 6 juin 2022, l’entrée du mot « féminicide » dans la barre de recherche du site de l’ONRDP ne donne aucun résultat.
Je peine à trouver des ressources du gouvernement qui mentionnent ce terme. Si l’on fait une recherche avec « gouvernement féminicide », la seule ressource qui en sort est la Remise des rapports d’inspection sur les féminicides survenus à Mérignac et à Hayange [10] où la mise en place de mesures supplémentaires de luttes contre les violences faites aux femmes sont annoncées en juin 2021.

En moyenne, il s’agit donc d’un féminicide tous les 2 à 4 jours, sans compter ceux commis dans d’autres contextes que les relations amoureuses hétérosexuelles. Ainsi, les infanticides spécifiquement de filles, les fœticides, les meurtres de femmes transgenres, les meurtres lesbophobes, les meurtres de travailleuses du sexe [11], les meurtres de femmes parce que le meurtrier en attendait une relation, etc. ne sont donc pas forcément comptabilisés.
Au sujet des femmes trans, l’autrice Lexie [12] en dit que : « le décompte des féminicides tel qu'il existe aujourd'hui est entièrement cis et hétéronormé. Il ne permet pas de parler dans le cadre d'institutions féministes de la mort ou des violences subies par les femmes trans au même titre que celles subies par les femmes cisgenres. » [13]
A cela s’ajoute ce que l’autrice Sabrina Erin Gin [14] nomme le « chiffre noir » : les féminicides dont on a aucune idée qu’ils ont existé. C’est aussi le cas pour les tentatives de féminicides, pour lesquels les chiffres sont flous (l'étude mentionnée plus haut ne fait pas la distinction entre les genres pour le chiffre des tentatives de meurtre au sein des couples) et très certainement bien plus sous-évalués que les féminicides (comme la mienne, car comme je n’ai pas déposé plainte, il n’y en a aucune trace). Je crains que ces chiffres soient encore plus sous-évalués dans un futur proche, parce que je pense que le second procès Heard – Depp rendra la prise de parole encore plus difficile pour les victimes.

L’ONU [15] identifie pourtant dix autres formes de féminicides en plus des violences conjugales, pour lesquelles nous n’avons donc aucune statistique officielle en France, comme « un fœticide et un infanticide », « torture et massacre misogyne », « mise à mort des femmes et des filles en raison de leur orientation sexuelle » ou « meurtres sexistes associés aux gangs, au crime organisé, au narcotrafic, ou encore à la traite des personnes et à la prolifération des armes légères ».

Plus de 90% des féminicides sont volontaires, il y a très peu d’accidents [16]. Comme pour l’ensemble des violences sexistes et sexuelles faites aux personnes sexisées, ces actes sont commis par volonté de pouvoir et d’écrasement des victimes : « Dans la majorité de ces cas, la femme venait de quitter le conjoint ou en tout cas d’en exprimer le désir. Une décision qui était une déclaration de liberté intolérable pour l’homme qui estimait qu’elle lui appartenait. Il la préfère morte plutôt que libre. » [17]

  • Ce que prévoit la loi française

Malgré une théorisation datant de 1976 du côté anglophone, notamment avec les travaux de Diana Russell et Jill Radford [18], le terme « féminicide » n’est entré dans le dictionnaire français qu’en 2015.

Il n’est cependant pas entré dans la législation française [19], malgré une demande du Parlement européen en 2014 qui appelait : « les États membres à qualifier juridiquement de "féminicide" tout meurtre de femme fondé sur le genre et à élaborer un cadre juridique visant à éradiquer ce phénomène » [20] ; puis de l’ONU en 2019 [21].
Elle prévoit une peine de 20 à 30 ans de prison pour des violences conjugales ayant entrainé la mort [22]. La circonstance aggravante du sexisme existe, mais on ne sait pas dans combien d’affaires elle a pu être retenue.

Malgré l’annonce de la présidence actuelle de faire de la lutte contre les violences faites aux femmes la priorité sur les deux derniers quinquennats, et du Grenelle des violences conjugales lancé en 2019, il ne semble pas y avoir d’avancées significatives. L'ONU reconnait même que le travail est fait par les associations féministes en France (donc bénévolement) [23].

  • Traitement médiatique des féminicides en France

A chaque nouveau féminicide, le traitement médiatique reste globalement médiocre dans la presse française. La presse locale ou régionale traite les féminicides comme des faits divers et le contenu les romantise (« crime passionnel »), culpabilise les victimes, humanise les coupables (en les rendant sympathiques par exemple) ou les excusant en partie en les psychiatrisant ou en mettant en avant des comportements condamnables de la part des victimes [24]. Souvent, le terme féminicide, tout comme le nom des victimes, n’apparaissent pas et la formulation des phrases rend les victimes actives de l’action (alors que ce sont les hommes qui tuent) et sous-entendent qu’il pouvait s’agir d’un accident, comme dans cet article du Monde qui titre : « Une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son compagnon » [25]. La personne active ici est la femme, et l’objet de l’action, les coups. « Un homme tue sa compagne tous les trois jours » serait préférable. Et ces tournures de langage permettent de faire perdurer des discours qui déresponsabilisent les coupables et qui peuvent laisser penser que ces violences sont des « affaires de femmes ».

Rose Lamy, sur le compte Instagram Préparez-vous pour la bagarre [26] (puis dans son ouvrage [27]) décortique quotidiennement le traitement médiatique des affaires liées aux violences sexistes et sexuelles et en donne de nombreux exemples. Elle a notamment beaucoup pris la parole sur un féminicide célèbre datant d’il y a presque vingt ans, celui de Marie Trintignant. Elle reprend notamment cette phrase d’un article du Monde de 2003 qui confond meurtre, avec amour et passion : « Ce soir-là l'indicible fut consommé. L'indicible des rapports de couple, de l'amour, du quiproquo de la passion. ».

Un autre exemple de médiatisation problématique, celle du meurtre en août 2021 de Nathalie Maillet et Ann Lawrence Durviaux, alors en couple, par l’ex-mari de Nathalie Maillet, qui s’est ensuite suicidé.
Le journal La Province (journal belge mais francophone) a titré « Mort brutale de Franz Dubois : ‘Il devait fêter son anniversaire ce dimanche’ », qui a été modifié en « Un proche de Franz Dubois témoigne : ‘Un homme charmant au caractère bien trempé’ », puis en « Double féminicide : ceux qui connaissaient Franz Dubois sont sous le choc » [28]. Ces titres se focalisent sur le coupable avec des éléments qui le rendent sympathiques, méprisent les victimes en ne les mentionnant pas, ne parlent pas du meurtre des victimes et n’utilisent donc pas le terme féminicide (on peut ainsi croire que le coupable est en fait une victime d’un accident).
Peu de médias ont utilisé le terme féminicide et le caractère lesbophobe de ce crime a complètement été invisibilisé. Certains médias comme La Province ont mentionné Ann Lawrence Durviaux comme étant la « maitresse » de Nathalie Maillet et non sa compagne, ce qui permet de donner un élément excusant le coupable (elle l’avait trompé donc …). Le Dauphiné la mentionne comme étant la « petite amie » puis la « maitresse », mais écrit quand même en sous-titre : « Le conjoint trompé se serait ensuite suicidé. » [29]. D’autres articles ont finalement révélé qu’iels étaient séparé·e·s depuis plusieurs semaines et que les deux femmes étaient bien en couple.

Ces traitements médiatiques ne sont pas neutres et permettent de rendre ces actes plus acceptables. Et les rendre plus tolérables et acceptables, c’est envoyer le message qu’il est possible de continuer à en commettre.

Un traitement plus juste est mené à Libération depuis 2018, avec notamment le travail de Titiou Lecoq et Virginie Ballet [30] : « On dit parfois ‘tous les trois jours, une femme meurt sous les coups de son compagnon’, mais nous devrions rayer cette phrase de nos formules toutes faites. Ces femmes ne meurent pas sous les coups. Elles sont tuées. » [31]

Le média a d’ailleurs mis en place un dossier interactif pour suivre les actualités sur les féminicides en France et les recense depuis janvier 2017, avec une volonté forte d’humanisation des victimes [32] : « Cette liste macabre n’est pas exhaustive. Elle s’appuie sur les cas qui ont été mentionnés dans la presse nationale ou locale depuis janvier 2017. Outre les cas qui ont pu nous échapper, par précaution, nous avons préféré ne pas intégrer certaines affaires pour lesquelles l’enquête n’était pas suffisamment avancée. Ne sont pas non plus comptabilisés les meurtres par 'dépit amoureux', si les personnes n'ont jamais été en couple. Nous avons également choisi de ne pas inclure ce qu’on appelle les 'suicides altruistes', ces couples où la femme est malade, par exemple atteinte d’Alzheimer, et où le mari la tue pour mettre fin à sa souffrance, ou parce que, lui-même malade, il sait qu’il ne pourra plus s’occuper d’elle. Les survivantes, parfois très gravement blessées, ne sont pas non plus intégrées au décompte. »
Un autre dossier interactif a été mis en place en juin 2017 à la suite d’une enquête de Juliette Deborde, Gurvan Kristanadjaja et Johanna Luyssen [33].
Un documentaire de Lorraine de Foucher et Jérémy Freu a également vu le jour, mettant en avant la parole des proches des victimes [34].

  • Des œuvres culturelles sur les féminicides

Du côté des œuvres culturelles, le traitement est le même : on assiste à une banalisation, une romantisation et une justification de ces meurtres, en passant complètement à côté de tout aspect critique et politique. Je suis incapable de compter le nombre de féminicides décrits dans les films, livres et séries que j’ai pu consommer, ne serait-ce que les polars, qui se focalisent bien souvent sur des meurtres de femmes en série. Ils sont prédominants dans notre culture et pourtant mal traités (et j’ai l’impression que c’est encore pire lorsqu’il s’agit de montrer des meurtres de femmes transgenres ou de travailleuses du sexe), sans respect et humanisation des victimes et sans prise en compte du sexisme ou de l’aspect systémique. La journaliste Sophie Benard questionne d’ailleurs certaines de ces œuvres sur les tueurs en série : « Les hommes sont les premières victimes des crimes violents, et pourtant, la pop culture et le true crime regorgent d'histoires de femmes martyrisées : d'où vient cette fascination pour les corps féminins dégradés ? » [35]

En revanche, je peux compter sur les doigts d’une main les œuvres que j’ai consommées où j’ai senti un traitement plus respectueux (mais pas forcément parfait non plus), comme la série Millénium [36], ou les films The Nightingale [37] et Annette [38].

Dans Millénium, il s’agit d’une enquête sur une série de meurtres rituels anciens commis sur des femmes, et notamment des travailleuses du sexe. J’apprécie l’approche du récit car l’enquête est réalisée en partie par une femme misandre qui a aussi vécu des violences sexistes et sexuelles, et qu’elle leur rend justice à sa façon.
The Nightingale est un film qui traite principalement de violences sexuelles dans un contexte colonialiste où les hommes blancs en situation de pouvoir font ce qu’ils veulent, mais on y voit également un féminicide. Jennifer Kent, la réalisatrice, a mis en œuvre des techniques de montage qui insufflent un certain female gaze [39], plus respectueux sur les victimes.
Je suis plus mitigé·e vis-à-vis d’Annette car le personnage principal tue sa femme et ce meurtre est beaucoup romantisé. En revanche, j’apprécie le fait que ce personnage soit réaliste : c’est un homme médiocre qui n’a pas supporté que sa femme ait plus de réussite professionnelle et de reconnaissance que lui. A la fin du film, le mot « feminicid » apparait sur des pancartes. Il s’agit de la seule œuvre portée sur grand écran où j’ai vu ce terme apparaitre.

Cependant, sur des plateformes de large diffusion comme Netflix, on continue à mettre en avant des films comme Rebecca [40], qui, sur leur site en septembre 2021, était toujours catalogué dans les « films romantiques, les plus gros succès Netflix » et en mai 2022, dans la sélection « tendances actuelles » des films romantiques. Dans cette adaptation d’un roman de 1934 [41], une jeune femme précaire tombe amoureuse d'un bel homme riche veuf, qui l'épouse rapidement et lui fait partager sa vie luxueuse. On découvre à la fin qu'il a tué sa première femme, présentée comme un tyran qui le trompait et le manipulait. Après avoir découvert cela, sa nouvelle femme l’aime toujours, ne se pose pas plus de questions et iels restent ensemble et heureuxses. Ce film est encore un exemple d’œuvre qui romantise les féminicides : le message est que le meurtre est justifié, que le coupable peut ensuite vivre sa meilleure vie et cela ne l’empêche pas de rencontrer l’amour.

La journaliste Anaïs Bordages revient d'ailleurs sur la représentation des violences sexistes et des féminicides au dernier festival de Cannes [42] et montre qu’en 2022, dans des œuvres que l’institution cinématographique décide de mettre en avant, certain·e·s réalisateurices arrivent à traiter les féminicides de façon respectueuse, et d’autres toujours pas.

Finalement, la visibilisation et le traitement correct des féminicides sont surtout présents dans les œuvres et les écrits de féministes militant·e·s, comme les collages des colleureuses [43].

  • Pourquoi dix ans après ?

Pourquoi ai-je mis dix ans à réellement intellectualiser qu'un homme médiocre et pas à l’aise dans sa vie avait tenté de détruire la mienne en quelques instants ? 

Parce que j'ai une certaine habitude de la violence. Toute notre culture nous pousse à la tolérer.
Avoir été battu·e par d’autres élèves à l'école. Avoir vécu des violences sexuelles dans les transports en commun ou à la piscine. Avoir vécu des violences sexistes, queerphobes, transphobes, validistes, capitalistes et psychophobes ordinaires toute ma vie, partout. A l'école, au travail, à la maison, dans l'espace public. 

Parce que nous manquons de vocabulaire et de représentations. Nous vivons dans une culture où il a fallu attendre le début du XXIème siècle pour que l’on voit des écrits francophones (ou traduits en français) décrire la chasse aux sorcières comme une terrible vague de féminicides [44].
On parle maintenant un peu de celleux qui ne survivent pas, mais encore moins des autres, celleux qui survivent.
Il n'existe pas de statistiques et d'études précises en France sur le sujet et le gouvernement ne s'en est pas encore emparé, malgré les promesses. De nombreux cas en sont exclus par transphobie, lesbophobie et putophobie banalisée notamment, et il n'existe pas non plus de chiffres pour les plus jeunes. Notre système judiciaire n'a pas les outils et la loi française ne reconnait pas le féminicide spécifiquement.

Parce que nos médias traitent ces informations de façon problématique, entre le sensationnalisme, la romantisation, l’érotisation et la glamourisation de l'acte, et le report de culpabilité sur la victime. Ce traitement banalise et rend acceptable. Cette banalisation se fait ressentir dans les œuvres culturelles, qui passent pour la majorité totalement à côté d’un aspect critique et systémique.

J’ai mis dix ans de ma vie à avancer sur ce traumatisme qui n’a pas dû durer plus de quelques minutes ou quelques heures. Je me suis senti·e très seul·e avec cette histoire pendant longtemps.
Parce que les gens en qui j'ai placé un peu de confiance n'ont pas su m'écouter et iels n’avaient sans doute pas les outils pour. Parce que même après en avoir parlé, une femme qui était au courant s’est mise en couple avec lui. Parce que je n’ai pas su m’écouter moi-même. Parce qu’on n’apprend pas aux personnes assignées femmes à s’écouter. Parce que toute notre culture nous a fait croire que ce n’était pas grave.

Après en avoir parlé à des proches, lors de la rédaction de ce texte, une de mes amies a fini par me raconter un évènement assez similaire : elles rentraient à deux la nuit après une soirée et traversaient un pont. Un homme inconnu, à qui elle a exprimé un refus, l’a prise par la gorge, l’a soulevée en l’étranglant à la force de son bras et l’a faite basculée au-dessus du parapet en lui susurrant à l’oreille très doucement : « je vais te lancer à la flotte petite salope, petite pute, tu vas crever ». Son amie l’a sauvée en faisant une clé de bras à l’agresseur. Elle m’a dit qu’elle a du mal à mettre l’étiquette tentative de féminicide dessus, mais qu’elle place plutôt cet évènement dans « la liste des mecs qui m’ont frappée dans la rue en rentrant de soirée ». Je pense que comme moi, elle a du mal à mesurer la gravité qu’a eu la situation, car elle va bien aujourd’hui. Et si elle était morte, elle ne serait même pas rentrée dans les statistiques journalistiques des féminicides car son agresseur n’était pas une personne avec qui elle était en relation.

Et ma question maintenant est donc, combien ? Combien existe-t-il dans mon entourage de personnes sexisées qui ont vécu des traumatismes similaires et des situations où des hommes ont montré qu’ils avaient une puissance totale sur leur vie ? Combien de personnes vivent et survivent à cela chaque année en France ?

« […] il y a un point commun : ce sont des hommes qui tuent des femmes parce qu’ils considèrent qu’elles doivent leur appartenir. Qu’elles n’ont pas le droit de partir, de tromper, de refuser, de crier, de reprocher, de faire la gueule, d’agir comme bon leur semble. Ils ne supportent pas qu’elles soient des personnes libres et indépendantes. Ils ne tuent jamais par amour. Ils ne tuent pas parce qu’ils aiment trop. Ils tuent pour posséder, et posséder ce n’est pas et ce ne sera jamais aimer. » [45]

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[1] Red flag : signe qu’un comportement peut être problématique, qui met en alerte.

[2] Lorsque je mentionne les hommes dans le reste de ce texte, il s’agit des hommes cisgenres hétérosexuels.

[3] Étude nationale sur les morts violentes au sein du couple, 2019.

[4] Étude nationale sur les morts violentes au sein du couple, 2020.

[5] Marche contre les féminicides à Paris : « L’inaction du gouvernement est fatale », de Alexandra Pichard, sur Libération, 26/06/2021.

Pourquoi le collectif Nous Toutes ne relaie plus le décompte des féminicides, de Anna Bonnemasou-Carrère, sur France Inter, 07/01/2022.

[6] Les victimes de féminicides en 2020 ont leur mémorial en plein Paris, sur Huffington Post, 10/01/2021.

[7] #Déjàmortes Féminicides conjugaux : au-delà du fait divers, un fait social, de Titiou Lecoq, sur Libération, 08/01/2018.

[8] Qu’est-ce qu’un féminicide ?, de Valérie Rey-Robert, sur Crêpe Georgette, 05/07/2016.

[9] « Féminicide » pas français ?, de Juliette Deborde, sur Libération, 23/11/2017.

[10] Remise des rapports d’inspection sur les féminicides survenus à Mérignac et à Hayange, sur gouvernement.fr, 09/06/2021.

[11] Encore un meurtre d’une travailleuse du sexe, combien d’entre nous devrons mourir avant d’être écoutées ?, sur Strass Syndicat, 11/12/2019.
En 2019, 11 travailleuses du sexe ont été tuées en France, dont 2 à Lyon, de Arnaud Jacques, sur France TV Info, 17/12/2020.

[12] Instagram.com/aggressively_trans

[13] "Nous subissons ces violences aussi" : les femmes trans, grandes oubliées du 25 novembre, par Pauline Machado, sur Terrafemina, 01/12/2020.

[14] Instagram.com/olympereve

[15] Féminicides : état des lieux de la situation dans le monde, sur onufemmes.fr, 2019.

[16] En France, on meurt parce qu’on est une femme, de Titiou Lecoq, sur Slate, 23/06/2017.

[17] Ibid.

[18] Femicide, The Politics of Woman Killing, de Diana Russell & Jill Radford, 1992.

[19] Un crime de féminicide en France ? A propos de l’article 171 de la loi relative à l’égalité et à la citoyenneté, de Elisa Leray y Elda Monsalv, sur La Revue des Droits de l’Homme, 10/02/2017.

[20] Rapport contenant des recommandations à la Commission sur la lutte contre la violence à l'égard des femmes, du Parlement européen, 31/01/2014.

[21] Pour la reconnaissance pénale du féminicide dans le droit français, sur ONU Femmes, 24/11/2019.

[22] Vos droits, qu’est-ce que le sexisme ?, sur Ministère chargé de l'égalité entre les femmes et les hommes, de la diversité et de l'égalité des chances.

[23] Ibid.

[24] Défaire le discours sexiste dans les médias, de Rose Lamy, 2021.

[25] Une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son compagnon, de Anne Chemin, sur Le Monde, 22/11/2006.

[26] Instagram.com/preparez_vous_pour_la_bagarre

[27] Défaire le discours sexiste dans les médias, de Rose Lamy, 2021.

[28] Double féminicide : ceux qui connaissaient Franz Dubois sont sous le choc, sur La Province, 15/08/2021.

[29] Une Française et sa maîtresse tuées par le mari, qui a retourné l'arme contre lui, sur Le Dauphiné, 15/08/2021.

[30] Meurtres conjugaux, des vies derrière les chiffres, de Virginie Ballet & Titiou Lecoq, sur Libération.

[31] Meurtres conjugaux : plus de 200 tuées en deux ans, de Titiou Lecoq, sur Libération, 02/01/2019.

[32] Meurtres conjugaux : des vies derrière les chiffres, de Virginie Ballet & Titiou Lecoq, sur Libération.

[33] 220 femmes tuées par leur conjoint, ignorées par la société, de Juliette Deborde, Gurvan Kristanadjaja et Johanna Luyssen, sur Libération, 29/06/2017.

[34] Féminicides, l'affaire de tous, de Lorraine de Foucher & Jérémy Freu, 2020.

[35] Le true crime et la fascination collective pour la souffrance des femmes, de Sophie Benard, sur Slate, 27/04/2022.

[36] Millénium, série de romans de Stieg Larsson publiés entre 2005 et 2007, adaptés au cinéma par Niels Arden Oplev en 2009 et David Fincher en 2011.

[37] The Nightingale, de Jennifer Kent, 2018

[38] Annette, de Leos Carax, 2021.

[39] Le Regard féminin - Une révolution à l'écran, d'Iris Brey, 2020.

[40] Rebecca, de Ben Wheatley, 2020.

[41] Rebecca, de Daphné du Maurier, 1934.

[42] Comment filmer les féminicides ?, de Anaïs Bordages, sur Slate, 27/05/2022.

[43] Notre colère sur vos murs, de Collages Féminicides Paris, 2021.

[44] Sorcières : La puissance invaincue des femmes, de Mona Chollet, 2019.

Une guerre mondiale contre les femmes : Des chasses aux sorcières au féminicide, de Silvia Federici, 2021.

[45] #déjàmortes Meurtres conjugaux : deux ans de recensement, plus de 200 femmes tuées et tant de victimes autour, de Titiou Lecoq, sur Libération, 03/01/2019.

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