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Billet de blog 7 janvier 2026

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Imbratoura إمبراطورة scène SF pour une parole queer & contre les Empires

Cet article propose une critique d’Imbratoura, pièce hybride mêlant conte, danse krump et arts numériques, présentée lors de sa Première au Théâtre National de Bruxelles en mars dernier. Alexandra Dols y incarne ses cauchemars politiques dans un récit intime et coloré. Elle raconte la marge, par la voix, par la danse, dans un 2054 dystopique, sombre et fluorescent. Avec violence mais sans cynisme.

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Illustration 1
Extrait du spectacle Imbratoura - Dols Alexandra © Photo Las Peloch

Imbratoura est une performance associant danse, arts numériques et conte, présentée pour la première fois dans le cadre du festival Des Mots à défendre au Théâtre National Wallonie-Bruxelles.

Dans un univers SF haut en couleurs, elle narre l’histoire de Slod, sujet de l’Empire. A travers ce personnage, on redécouvre tout un monde polarisé -le nôtre, ses dynamiques de pouvoir et de discrimination pour contrôler les imaginaires, mais aussi sa beauté, ses sujets en lutte, ses corps en soif de liberté. Hadra et l’Empire, ce sont les terres de l’imaginaire où Alex Dols et Alex Mesnil revisitent le cauchemar politique d’un monde toujours plus proche de la dystopie. L'autrice a choisi d'avoir recours à la science-fiction, peut-être pour éviter le cynisme et parce que parler de ce qui est déjà réel est insoutenable. Et pourtant, on reconnaît si bien notre planète géopolitique dans cet Empire qui nous projette en 2054.

Imbratoura est une performance unique et précieuse pour bien des raisons. On pourrait parler de son caractère singulier dans le paysage culturel français : qui ici et maintenant se sent prêt*e à incarner sur scène des thèmes féministes queer ET des questions d’islamophobie ? A évoquer frontalement la question de la néo-colonisation quand les médias en font un thème du passé ? A faire l’effort de restituer la beauté et la dignité des territoires occupés en les nommant autrement ? Slod s’expose, c’est clair. Mais d’autres éléments font la valeur de cette performance à la croisée des genres.

Elle creuse dans l’intime, en fait jaillir le politique, interpelle régimes autoritaires, génocidaires, libéraux, aborde la question de la foi et de la flamme spirituelle dans un monde surveillé et rationalisé.

S’adresse aux corps en marge, par leur naissance, leur apparence, leur origine ou situation géographique.

Elle entremêle la langue arabe et son lyrisme incantatoire à des paysages colonisés sans pitié, « zones de non-être ». Elle réconcilie les contraires, habituellement opposés dans nos représentations : queer, musulmane ; bretonne, musulmane ; amoureuse vacillante, guerrière ancrée ; vulnérable, impératrice. 

Elle fusionne : le rire, les pleurs, la détresse, l’extase, dans un souffle qui emprunte à la poésie, aux expériences concrètes violentes, et au Krump, la danse qui revendique le luxe d’une expression lorsqu’on ne veut pas nous entendre.

Slod n’est pas une figure sacrifiée. A plusieurs reprises la rejoignent sur scène les allié*es  avec et pour lesquel*les elle se bat. Je croyais être seule et nous sommes légion. Dans le recueillement, dans le dialogue amoureux, le chant et la danse portés par d’autres corps se mêlent au sien et lui donnent la force de continuer son récit. 

Les tableaux collectifs d’Imbratoura sont ennemis de la convention et du déjà-vu. Ils creusent les émotions générées par le verbe de Slod pour inviter à contempler et à ressentir. Ils font état d’un réseau de liens qui supplantent les rapports de pouvoir en lui opposant un amour qui s' irradie dans la communion des âmes sœurs. Et cet amour opère tant dans le désir enflammé que dans la prière partagée. Il désamorce les frontières et submerge par sa beauté. 

Les corps pulsent ensemble et racontent. Celui de Blue, l’amoureuse de Slod ici incarnée par Marion Malga-Baptisto, emmagasine les tensions d’une existence menacée et les vit dans le registre krump : saccadé, contenu, explosif et insurgé. A plusieurs reprises dans la pièce, leurs rencontres en mots et en mouvements disent l’urgence de vivre et ressentir, de partager les peines et les joies dans un univers toujours plus cloisonné. Marion Malga-Baptisto et Aneeva Itotiah, les krumpeuses qui épaulent Slod dans sa quête, répondent à ses stomps percutants, rebondissent, incorporent et figurent la lutte imprimée dans leur mouvement pour une mobilité et une humanité plus libres.

Slod oppose ainsi aux intrusions d’un monde cruel, violent et neutralisant une capacité d’émerveillement et d’élévation dans son mouvement, ses relations, ses mots. Elle fait naître la poésie de la complexité des êtres qui évoluent au-delà des catégories qu’on leur assigne. Elle s’insurge avec humour et amour de tous ces bâtons dans les roues, et nous embarque en quelques stomps dans une narration personnelle, enlevée. Et sublime par le verbe ses rencontres, découvertes, chutes et rebondissements. C’est le grand 8.

Imbratoura nous afflige et nous réjouit, nous brasse et souffle sur les braises d’une colère pleine de bon sens. C’est une fleur qui éclot, un moment de grâce, une danse qui percute, électrise. On sort d’Imbratoura le cœur lourd, le corps enflammé, un approbation tendre logée au bord des lèvres, le regard perçant, avec un chant de guerre logé dans le ventre. Prêt*es à rejoindre « l’armée des ombres » pour le droit d’exister.

LBA, Paris, juin 2025.

Loubna Baba Ahmed a.k.a. Ghostdog est danseuse et chercheuse, diplômée de l’École du Louvre et de l’EHESS. Elle a réalisé un mémoire de recherche sur le mouvement krump en anthropologie de la danse. En 2024, son article « Professeur*es sans profession », portant sur la transmission dans le Krump, est publié dans la revue Recherches en danse.

Alexandra Dols a de nombreuses cordes à son harpe : autrice, cinéaste, performeuse, danseuse et conceptrice d’ateliers. Au cœur de sa recherche et de sa poésie : l’engagement pour la libération de soi intriquée dans la libération collective. Elle a d’abord exploré différentes formes de résistances féminines à la colonisation à travers la réalisation de documentaires, et partage à présent son combat pour redevenir souveraine de soi sur scène, en mots et en mouvement.

A découvrir en projection-débat le mercredi 14 janvier 2026 à Paris, Cinéma 3 Luxembourg

https://www.helloasso.com/associations/hybrid-pulse/evenements/projection

Teaser © Cie Hybrid Pulse

Imbratoura 

Écriture : Alexandra Dols & Alex Mesnil
Dramaturge : Sarah Di Bella
Mise en scène : Alex Mesnil & Alexandra Dols
Chorégraphe : Wrestler
Interprétation : Alexandra Dols
Danse : Marion Malga Baptisto, Aneeva Itotiah
Complices : Nadia, Mariam, Asiya, Amira, Rom, Zélia, Nadjate
Création vidéo : Stéphane Privat
Création lumière : Ijjou Ahoudig
Création sonore : Emile Wacquiez
HMC : Elysabeth

Cie Hybrid Pulse

Infos sur le site www.alexandradols.com

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