De l'eau dans le gaz au RN : le retour de Jean-François Jalkh en IDF divise

Avec la désignation de Jordan Bardella (25 ans) comme tête d’affiche aux Régionales en Île-de-France, le Rassemblement national (RN) a misé sur la forme plutôt que sur le fond pour convaincre les électeurs de sa capacité à gouverner la région capitale. Dans l’arrière-cuisine, le RN francilien est pourtant loin d’en avoir fini avec ses vieux démons révisionnistes

L’un d’entre eux, Jean-François Jalkh, mentor de Bardella, pourrait d’ailleurs jouer le rôle de véritable tête pensante et stratège électoral pour épauler et surveiller de près un candidat jeune et inexpérimenté, mais débordant d’ambition. Et ce n’est pas pour plaire à tout le monde.

Après des années de “dédiabolisation”, l’heure de la respectabilité a-t-elle vraiment sonné pour l’ex-Front national ? Avec ses airs poupons de gendre idéal, Jordan Bardella est la plus belle devanture que le RN nouvelle génération pouvait espérer. Car si la région Île-de-France, habituellement peu sensible au vote RN, apparaît perdue d’avance, celle-ci se révèle essentielle en termes de visibilité, à moins d’un an d’une élection présidentielle que d’aucuns affirment gagnable par Marine Le Pen.

En faisant le choix d’une candidature cosmétique, le RN paraît miser l’essentiel sur la forme plutôt que sur le fond et la connaissance des dossiers régionaux. Pour épauler ce candidat peu au fait de la tambouille électorale francilienne, celui-ci pourrait être amené à s’appuyer davantage dans les prochaines semaines sur Jean-François Jalkh, son mentor en politique et collègue au Parlement européen.

Natif de Tournan-en-Brie en Seine-et-Marne, Jalkh est un fin connaisseur du département et de l’Île-de-France, où il conserve de précieux réseaux. Cadre historique du parti d’extrême-droite dont il fut le très éphémère président, Jalkh a siégé à l’Assemblée nationale comme député de Seine-et-Marne de 1986 à 1988, avant  de poursuivre sa carrière loin de l’Île-de-France, au Conseil régional de Lorraine (de 2010 à 2015) puis à Strasbourg et Bruxelles comme député européen, depuis 2014.

Tête de liste introuvable au RN en Seine-et-Marne

Jean-François Jalkh pourrait être amené à se pencher tout particulièrement sur ses terres de Seine-et-Marne, où le parti frontiste réalise parmi ses meilleurs scores en Île-de-France, mais dans lequel Bardella peine encore à former une liste présentable et compétente. Si le journaliste de LCI Philippe Ballard conduira la liste à Paris (1) et si Wallerand de Saint-Just, ancienne tête de liste du FN en 2015, prendra la tête de la liste dans les Hauts-de-Seine (2), rien n’est encore arrêté pour la Seine-et-Marne. Un silence gêné aux entournures qui a de quoi donner naissance à toutes les rumeurs, des plus fantaisistes aux plus sérieuses, auquel l’ancien président du RN serait chargé de mettre un coup d’arrêt.

Il faut dire qu’en 2017, Marine Le Pen n’a été devancée que de moins de 2 000 voix dans le département, avec 23,1% obtenus par Emmanuel Macron contre 22,9% pour la candidate frontiste. Deux ans plus tôt, Wallerand de Saint-Just obtenait 31% dans le département seine-et-marnais, reléguant Valérie Pécresse et Claude Bartolone, à respectivement 6 et 11 points. 

Le délégué départemental de la fédération Aymeric Durox, aurait été pressenti dans un premier temps pour en prendre la tête, mais n’aurait pas convaincu l'État-major du RN. Adepte des théories conspirationnistes et du “grand remplacement” prompt à défendre la remigration, Durox traîne en effet un passé numérique lourdement chargé, fait de nombreux dérapages nauséabonds exhumés en 2017 par Buzzfeed (3). Parmi les autres raisons qui expliqueraient ce recalage sans ménagement, sont aussi mentionnés la faible connaissance des dossiers locaux et régionaux d’Aymeric Durox et son piètre score aux municipales à Nangis en 2020 (un maigre 11% et une humiliante 3e place au second tour), malgré les excellents résultats obtenus par le parti frontiste dans la commune aux dernières élections. Autres candidats pressentis, Didier Bernard, le délégué départemental adjoint, plus expérimenté, et Béatrice Roullaud, secrétaire départementale, sont quant à eux occupés par les départementales. Pierre Bacqué, 73 ans, figure historique locale, est quant à lui encore inéligible après s’être abstenu de déposer ses comptes de campagne après les sénatoriales de 2017.

Éviter une déculottée

En l’absence de candidat présentable, Jalkh pourrait jouer un rôle d’arbitre d’autant plus déterminant que les stratèges frontistes sont soucieux d’éviter une déculottée dans ce département jugé clé pour espérer l’emporter au niveau régional. Soucieux également d’éviter le spectacle d’un parti en débandade et désorganisé, qui ferait mauvais genre à quelques mois du coup d’envoi de la présidentielle.

Au-delà du sujet seine-et-marnais, Jalkh aurait surtout pour mission d’épauler le jeune candidat de 25 ans parachuté en terre inconnue. Il est vrai que la relation entre les deux hommes remonte à plusieurs années maintenant, et plus précisément à 2015, date à laquelle Jordan Bardella avait été l’assistant parlementaire de Jean-François Jalkh au Parlement européen. 

Une relation qui déborderait, de loin, le seul périmètre professionnel, au point que d’aucuns ont vu en Jalkh le véritable mentor de Bardella, dont les débuts en politique remontent à 2012. De surcroît, Jalkh est aussi un militant historique du parti et un homme de confiance de Marine Le Pen. Pratique pour encadrer et surveiller de près le jeune prodige, à qui beaucoup prêtent des ambitions plus élevées. Cela n’est pourtant pas pour plaire à certains militants qui décrient une mise sous tutelle de la campagne de Bardella par le siège du parti.

Un mentor encombrant

De tous les caciques du Rassemblement national (RN), Jean-François Jalkh est de ceux qui, au sein du parti frontiste, ont résisté à toutes les crises internes guidé par une seule et unique boussole, la fidélité au lepénisme canal historique. Jalkh s’est ainsi abstenu de se commettre dans l’aventure Mégret, avant de rejeter d’un revers de main l’hypothèse Gollnisch au congrès de Tours de 2010, malgré des points de convergence idéologique nombreux avec l’aile la plus droitière du parti. Cette fidélité à toute épreuve, a permis à Jalkh de bénéficier de tous les avantages et de tous les honneurs au sein du FN, jusqu’au sommet de sa carrière politique, avec sa désignation le 25 avril 2017 comme président du Front National. Si celle-ci n’a duré que 3 jours, vite rattrapée par les dérapages présumés de Jean-François Jalkh sur la Shoah et les chambres à gaz, cette présidence revêt dans l’histoire du parti une dimension symbolique forte, en ce sens que, pour la première fois, la fonction suprême du parti a été exercée par une personnalité n’ayant pas “Le Pen” pour patronyme.

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Cependant, de ses propos présumés, au sujet du Zyklon B, selon lesquels il serait “impossible [...] de l’utiliser dans des [...] exterminations de masse”, en passant par des propos  consistant à considérer “qu’on doit pouvoir discuter même de problème” comme les chambres à gaz, jusqu’à sa qualification du négationniste français Robert Faurisson comme “sérieux” et faisant preuve de “rigueur”, les différentes prises de position de Jalkh sur les chambres à gaz, exhumées le 25 avril 2017 par Laurent de Boissieu, journaliste à La Croix, ont mis un terme à la parenthèse jalkhienne à la tête du parti (4). Car outre les propos présumés du cadre du parti, des écrits vieux de plusieurs années, agonisant Simone Veil, qualifiée de “victime de l’holocauste nazi [qui] officialise le génocide des Français à naître” ou flirtant bon avec une xénophobie complexée pour dénoncer un “ras le Beur” des “envahisseurs”, commençaient également à remonter à la surface médiatique (5). De quoi rappeler à ceux qui l’auraient oublié le vieux fond nauséabond du parti d’extrême-droite, fondé en 1972 par des partisans de l’Algérie française et d’anciens collaborateurs, dont un ancien Waffen SS.

Si de tels propos tranchaient singulièrement avec la stratégie de “diabolisation” à marche forcée impulsée par Marine Le Pen, ceux-ci n'ont cependant eu aucun impact réel et durable sur la poursuite de la carrière de Jean-François Jalkh, au sein du parti, devenu entre-temps le Rassemblement national. Son retour au premier plan dans la campagne de Jordan Bardella questionne sur la capacité du parti d’extrême droite à rompre, une bonne fois pour toute, avec ses vieux démons négationnistes et racistes.

Sources

(1) « Régionales : le journaliste de LCI Philippe Ballard tête de liste Rassemblement national à Paris ». leparisien.fr, 27 avril 2021, https://www.leparisien.fr/politique/regionales-le-journaliste-de-lci-philippe-ballard-tete-de-liste-rassemblement-national-a-paris-27-04-2021-VPWT2VQMIBFA7NSD3ID54HIJI4.php.

(2) « Régionales : voici les têtes de listes dans les Hauts-de-Seine ». leparisien.fr, 12 mai 2021, https://www.leparisien.fr/hauts-de-seine-92/regionales-voici-les-tetes-de-listes-dans-les-hauts-de-seine-12-05-2021-SWQ22ZQTTZA3JABZCCVPORJVZU.php.

(3) Alexandre Léchenet, David Perrotin, Assma Maad, Paul Aveline, Jules Darmanin, Marie Kirschen. « «Lobby Juif», «Banania», «connards de Français»: on a scruté les comptes Facebook et Twitter des 573 candidats FN ». BuzzFeed, https://www.buzzfeed.com/fr/davidperrotin/enquete-fn-legislatives. 

(4)  « Front national : Jean-François Jalkh rattrapé par ses déclarations négationnistes ». Le Monde.fr, 27 avril 2017. Le Monde, https://www.lemonde.fr/politique/article/2017/04/27/le-nouveau-president-du-fn-jean-francois-jalkh-rattrape-par-des-declarations-negationnistes_5118476_823448.html.

(5) Perrotin, David. « Quand Jean-François Jalkh signait des articles sur la race, les juifs et «les envahisseurs» dans National Hebdo ». BuzzFeed, https://www.buzzfeed.com/fr/davidperrotin/quand-jean-francois-jalkh-signait-des-articles-sur-la-race.

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