Jordan Bardella, le candidat de la (belle) famille

Encore jeune et inexpérimentée, la tête de liste du RN en Île-de-France Jordan Bardella a pu bénéficier dans son ascension au sein du parti de l’appui de puissants réseaux en interne. A commencer par le soutien de sa belle-mère, Marie-Caroline Le Pen, sœur de Marine Le Pen, et celui de Jean-François Jalkh, député européen et éphémère président du parti, épinglé pour ses propos négationnistes.

Jordan Bardella en 2019 Jordan Bardella en 2019
Tout juste âgé de 25 ans, Jordan Bardella s’est imposé comme l’un des visages de l’extrême-droite « nouvelle génération ». Propulsé en Île-de-France à la tête de la liste du parti fondé par Jean-Marie Le Pen devant le régional de l’étape Wallerand de Saint-Just, le jeune député européen doit moins sa nomination à son expérience et à son parcours universitaire (un baccalauréat ES et une deuxième année de géographie à la Sorbonne), qu’à sa télégénie et à son entregent, qui l’ont conduit jusqu’au cœur du clan Le Pen.

Jean-François Jalkh, un mentor négationniste et nostalgique du maréchal Pétain

Originaire de Drancy en Seine-Saint-Denis, Bardella s’est hissé en moins de 10 ans de vie politique des tréfonds du militantisme frontiste, du collage d’affiches et des soirées arrosées ponctuées de dérapages jusqu’au sommet du RN. Dans un parti en mal de cadres présentables dans lequel abondent encore les profils sulfureux, les petits provocateurs et les nostalgiques du Troisième Reich, Jordan Bardella se fraye rapidement une place jusqu’à prendre la tête de la section FN de Seine-Saint-Denis à l’âge de 19 ans. La « dédiabolisation » représente une aubaine pour les jeunes ambitieux qui savent retenir leurs paroles, et leur bras (droit de préférence) devant les objectifs des appareils photo. Désormais bien implanté dans son fief, celui-ci s’appuie sur un cercle rapproché composé notamment de Sébastien Jolivet, délégué départemental du parti, qui rêve de prendre sa place et de se ménager lui aussi un chemin vers un destin national et les rétributions, symboliques et financières, qui vont avec. Sans toutefois réussir à percer jusqu’à présent, après avoir notamment échoué de manière assez humiliante à déposer une liste pour les municipales pour le RN à Montreuil. La politique n’est décidément pas faite pour tout le monde.

© Sébastien JOLIVET

Mais c’est loin des vicissitudes de la « fédé » de Seine-Saint-Denis que la carrière de Bardella connaît un premier coup d’accélérateur lorsqu’il est recruté en 2015 par Jean-François Jalkh pour lui servir d’assistant parlementaire au Parlement européen. Le député frontiste n’est pas n’importe qui au sein du parti : membre historique du Front national qui frayait dans ses premières années avec la mouvance néo-nazie, Jalkh est aussi un très proche de Jean-Marie Le Pen, avec lequel il partage la même nostalgie pour le maréchal Pétain, mais aussi de sa fille Marine. Au point de prendre la présidence du Front lors de l’entre-deux tours de l’élection présidentielle de 2017. Le point culminant d’un parcours à l’extrême-droite construit dans l’ombre des Le Pen qui ne durera cependant pas, puisque l’exhumation de propos négationnistes par le journaliste Laurent de Boissieu conduira à le débrancher en urgence avant de le faire remplacer par le fidèle Steve Briois.

Son beau-père, ses beaux-parents et lui

Pas de quoi lester l’ascension du jeune prodige, qui bénéficie de surcroît d’un nouvel atout de taille au sein du parti. Jordan Bardella est en effet à la ville le conjoint de Nolwenn Olivier, la nièce de Marine Le Pen. Un avantage loin d’être mince, dans un parti où la politique est d’abord et avant tout une histoire et une affaire de famille. Si certaines mauvaises langues persiflent contre une « promotion canapé », la réalité s’avère cependant plus complexe. Sa belle-mère, Marie-Caroline Le Pen, l’aînée des trois filles de Jean-Marie Le Pen et de Pierrette Lalanne, est en effet celle qui aurait dû succéder au fondateur du parti. Sa compromission dans l’aventure Mégret l’a durablement écartée des instances dirigeantes du Front, avant de revenir en grâce après 2016 et la mise au placard de Jean-Marie Le Pen. Au point de s’imposer en deuxième position sur la liste du parti dans les Hauts-de-Seine, d’où elle sera bien placée pour garder un œil sur le conjoint de sa fille, en toute amitié bien sûr.

Philippe Olivier Philippe Olivier
Marie-Caroline Le Pen est aussi l’épouse de Philippe Olivier, député européen et l’un des cadres dirigeants du FN, membre influent de la très stratégique commission nationale d’investiture au sein de laquelle il cohabite avec un certain… Jean-François Jalkh, mais aussi avec son gendre, Jordan Bardella. Décrit comme adepte des thèses « suprémacistes » et partisan de l’union des droites, Philippe Olivier est à la fois un partisan de la dédiabolisation du parti et un tenant de la ligne dure du lepénisme historique. Entre autres titres de gloire, le député européen a soutenu Marion Maréchal Le Pen contre Florian Philippot, jugé trop peu à droite, et emploie en tant qu’attaché parlementaire à Bruxelles un certain Damien Lefevre. Plus connu sous le nom de Damien Rieu, ce collaborateur très spécial n’est autre que l’ancien porte-parole de Génération Identitaire, un mouvement politique extrémiste et raciste désormais dissous, et l’un des instigateurs des opérations coup de poing contre les migrants dans les Alpes. Son CV de militant de l’extrême, qui se limite au niveau professionnel à une maigre expérience de graphiste, n’a pas dissuadé Philippe Olivier de le recruter, évitant à ce dernier une expérience pénible de recherche d’emploi. Un sauvetage in extremis des affres de la mort sociale, qui n’empêche pas Rieu de jalouser le gendre de son employeur, dont l’ascension est bien plus brillante que la sienne. L’ingratitude et le ressentiment du militant de base envers l’aristocratie du parti et le premier cercle sont parfois plus forts que la reconnaissance du ventre.

Radical sur le fond des idées, Philippe Olivier n’est pourtant pas un révolutionnaire mais plutôt un homme d’appareil. L’ancien mégrétiste partage ses journées entre les réunions au siège du parti à Nanterre, ses diverses activités d’appoint à Draveil et, parfois, quelques rares séances au Parlement au cours desquelles l’eurodéputé ne manifeste qu’un intérêt très mesuré pour les problématiques européennes. La politique chez les Olivier comme chez les Le Pen, se vit plutôt au sein du clan que dans les assemblées du peuple. Le frère jumeau de Philippe Olivier, Jacques, s’il n’occupe qu’un rang très inférieur à lui au sein du parti, a lui aussi fait carrière au FN, puis du côté du MNR avec Bruno Mégret. 

Celui-ci se borne désormais à jouer les seconds couteaux, comme auprès d’Aymeric Durox, un professeur d’histoire géo au collège-lycée François Couperin de Fontainebleau et l’un des rares titulaires d’un master au sein du parti, dont Jacques Olivier fut le suppléant aux dernières législatives. Rattrapé par des dérapages racistes et conspirationnistes à répétition sur les réseaux sociaux, Durox n’a pas seulement échoué à se faire élire à l’Assemblée, mais a également subi une éprouvante humiliation lors des municipales à Nangis, ne parvenant qu’à recueillir un score minable d’à peine 11%. Cette succession de revers et son statut de grand brûlé d’un point de vue réputationnel n’a pas dissuadé le parti de le nommer comme tête de liste dans le Seine-et-Marne.

© Aymeric Durox

A Draveil, où pendant de nombreuses années Jacques Olivier s’est complu dans l’ombre de son frère dans un rôle d’opposant un peu stérile à Georges Tron, celui-ci s’amuse désormais d’être considéré comme l’un des responsables de sa chute. L’argument n’a pas convaincu la cour d’assises chargé de juger l’ancien maire pour viol, et n’efface pas non plus le sentiment de vide devant le réel bilan politique de l’ancien conseiller régional, privé de mandat francilien depuis 2004. Tout le monde n’a pas la chance d’épouser une Le Pen.

L’oncle raciste de Jordan Bardella

Faute peut-être d’un Le Pen mâle, leur sœur Sophie s’est quant à elle mariée à Christophe Lespagnon. Ce dentiste de profession délaisse à l’occasion son cabinet à Chevilly-Larue pour s’adonner à sa passion pour la guitare et la chanson de variété. Plus connu dans le milieu de la chanson sous le pseudonyme loufoque de « Docteur Merlin », l’oncle par alliance de Jordan Bardella est un barde d’un genre particulier. Star de la scène nationaliste, Lespagnon est moins réputé pour ses accords sommaires à la portée des guitaristes débutants, que pour ses textes coups de poing qui font l’apologie de la torture en Algérie, alignent les dérapages racistes à l’égard des immigrés notamment d’origine africaine et conspuent pêle-mêle le judaïsme et le christianisme, ces “religions du désert” qui auraient supplanté les croyances originelles des habitants de l’Europe. Un thème également cher à certains néo-nazis se revendiquant du néo-paganisme, qui y puisent une justification de leur antisémitisme. A ce sujet, le bon « Docteur Merlin » est aussi le signataire d’une pétition de Paul-Eric Blanrue demandant l’abrogation de la loi Gayssot qui criminalise la négation de la Shoah, ce qui dénote à défaut d’un réel talent pour la musique, d’une certaine cohérence idéologique.

Si la présence de nombreux antisémites notoires et de négationnistes dans l’entourage proche de Jordan Bardella ne dit rien naturellement de ces opinions sur le sujet, force est néanmoins de constater que les réseaux qui le soutiennent au sein du parti relèvent de la plus pure tradition d’extrême-droite au sein de l’ex-Front national. Une frange ultra portée en Île-de-France par des figures comme Axel Loustau, qui a désormais pris goût au pouvoir et cherche à présent à l’étendre le plus possible.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.