Le confinement, une caricature de la mauvaise éducation ?

Le confinement imposé en réaction à la pandémie de la Covid-19 concrétise une des politiques de l’interdit les plus vastes et drastiques que les sociétés européennes aient connues depuis les périodes de guerre. Il nous permet de mesurer à grande échelle et d’observer à la loupe les questions de fondement et de légitimité, d’efficacité et d’effets secondaires ou pervers des logiques prohibitives.

Cette analyse vise davantage à approfondir et illustrer, à travers une actualité bouleversée, les concepts et réflexions que nous déployons dans notre série généalogique autour de l’interdit qu’à se positionner au sujet de la crise sanitaire.

L’interdiction illimitée

Bien plus qu’un couvre-feu ou le niveau d’alerte quatre suite aux menaces d’attentats, l’étendue des prohibitions décrétées par le Conseil National de Sécurité dépasse l’entendement démocratique.

Il ne fût plus permis de franchir les frontières, d’avoir des activités sportives, culturelles ou politiques, d’acheter autre chose que des produits alimentaires, hygiéniques et médicaux, de sortir de chez soi, d’entretenir des contacts humains et familiaux en dehors des personnes avec qui l’on habite, quel que soit leur nombre… Ce sont des droits aussi constitutionnels que le droit à l’éducation, au travail, au loisir, à la protection sociale, à la vie privée, familiale et culturelle qui furent restreints. Ce sont des libertés aussi essentielles à nos sociétés que celle d’aller et venir, de choisir, d’entreprendre qui furent entravées. Même le sacro-saint droit de propriété (secondaire) avait été bafoué cependant le scandale fut vite levé1.

Toutes ces interdictions ont d’abord été promulguées pour des périodes courtes en raison de l’incertitude quant à la nécessité de les resserrer ou de les relâcher par la suite. Sans terme précis donc. C’était toujours « jusqu’à nouvel ordre » et « tout ce qui n’est pas autorisé est interdit »2.

En démocratie, dans un État de droit, un État libéral (au sens politique), un État qui adhère aux déclarations ou conventions des droits humains, c’est précisément l’inverse qui vaut. La Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 proclamait en son article 5 : « La loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas. » Cette idée a marqué tous les textes fondateurs, les principes du droit et la jurisprudence jusqu’à nos jours. Toute limitation à la liberté doit être circonspecte et circonscrite, prévue par une règle générale et justifiée au cas par cas. Sinon, c’est l’état d’exception. Et c’est bien ce que nous avons vécu, avec les pleins pouvoirs accordés à l’Exécutif.

Nous devons demeurer extrêmement vigilant face à l’état d’exception tant l’histoire a montré que les autorités publiques – aussi bien le gouvernement que la police – s’habituent vite à l’extension de leurs pouvoirs et les citoyens à la limitation de leurs libertés. Etienne de la Boétie alertait déjà dans son célèbre discours : « la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume »3, l’accoutumance pourrions-nous ajouter. Quelques siècles plus tard, le philosophe vitaliste4 Henri Bergson normalisera la tendance. Selon lui, heureusement que nous obéissons par habitude sinon la vie serait épuisante : « nous nous conformons à nos obligations plutôt que nous ne pensons à elles. S’il fallait chaque fois en évoquer l’idée, énoncer la formule, il serait beaucoup plus fatigant de faire son devoir. Mais l’habitude suffit, et nous n’avons le plus souvent qu’à nous laisser aller pour donner à la société ce qu’elle attend de nous. »5 Plus profondément, il pose que les habitudes imitent dans la société humaine ce que les instincts effectuent dans le règne animal. C’est donc la nature qui a voulu que les humains respectent les interdictions et les prescriptions en vue de la conservation de l’espèce et du bien-être de la société. C’est la nature qui a voulu que certains commandent et d’autres obéissent…6

À l’inverse des vitalistes et de celles et ceux qui s’assimilent à la nature qui se défend, nous pensons que c’est en s’élevant de la nature d’où il a émergé que l’humain accède à ce qui le spécifie et l’indétermine : le langage, la culture, le travail, l’échange, l’érotisme, l’émancipation, l’égalité… en un mot, le symbolique et la transformation du monde qui s’ensuit. Cet accès se réalisa notamment à travers des interdits et des transgressions7.

La légitimité de façade

Toujours en opposition à Bergson mais en accord avec le bon sens pédagogique et démocratique, nous considérons qu’une interdiction sera d’autant plus respectée qu’elle sera comprise et paraîtra fondée. S’il est évident qu’il fallait et qu’il faut agir de manière décisive pour enrayer la diffusion de la Covid-19, le moins qu’on puisse dire est que les discours d’abord, les mesures ensuite, déployées par les autorités n’étaient pas des plus aisées à saisir ni des plus cohérentes pour des sujets pensants.

Pour rappel8 les fondements d’un interdit sont le sacré, la protection d’un danger ou le bonheur commun ainsi que la légitimité de celui ou celle qui le promulgue, c’est-à-dire qui est apte à définir pour tous le sacré, le danger ou le bonheur commun. Au XXIe siècle, cette légitimité est soit démocratique, soit scientifique. Nous entendons tous les jours combien ces deux sources de confiances sont difficiles à articuler, d’autant plus lorsque des intérêts, et une prétendue science, économiques arbitrent en dernier ressort. Dans un monde rationnel, le sacré et les tabous qui l’accompagnent ne sont plus censés régir la vie commune. Ils n’en ressurgissent pas moins sous des formes surprenantes… Sous certains aspects subsidiaires, nous avons pu voir dans la crise sanitaire de nouvelles manifestations du rapport à l’impur et au sacré9. Qu’on se souvienne de l’évitement subi par les personnes d’origine asiatique et leur commerce en janvier – février 2020. Le confinement fût d’ailleurs une des obligations principales résultant des premiers tabous des tribus « primitives » étudiées par les ethnologues et interprétées par Freud dans Totem et tabou. Le confinement s’imposait en cas de deuil, dans les relations avec la belle-mère, suite au premier meurtre commis par un guerrier…10

Nonobstant quelques controverses au sein du monde médical et politique – auxquelles s’ajoutent une prolifération d’avis « citoyens » qui pensent savoir sans rien connaître – quant à la gravité du virus et aux capacités d’immunisation collective, les avis se sont accordés pour reconnaître une situation de danger collectif justifiant des mesures de protection, un cas de force majeure. Les multiples interdictions sont a priori légitimées par l’intérêt général, la santé collective, la survie de toutes et tous.

Néanmoins, outre les conflits relatifs à l’autorité apte à définir le danger et ce qui en protège, la manière dont les mesures liberticides ont été communiquées et imposées présente une caricature de la réponse prohibitive et autoritaire qui déforce leur légitimité et soulève moulte questions au lieu de souligner de leur évidence.

Rappelons tout d’abord l’ambiance d’état de guerre qui a permis l’émergence de l’état d’exception. Tout se passe comme si la rhétorique martiale – et par glissement impérieuse, non discutable – allait de pair avec l’état d’urgence. Il suffit qu’un va-t-en-guerre prononce le mot pour que médias et responsables de tous les pays le reprennent en chœur. Ici ce fût le discours du 16 mars d’Emmanuel Macron : « Nous sommes en guerre contre un ennemi invisible qui progresse ». Notons que cette phrase s’est déjà appliquée mot pour mot à l’islamisme, au terrorisme, aux migrations et à la drogue. Au nom de la gravité de la situation, les pleins pouvoirs furent donc accordés à un gouvernement fédéral depuis longtemps minoritaire et restreint à la gestion des affaires courantes. Cette instance discréditée a pu décider sans l’aval parlementaire du 30 mars au 30 juin 2020.

La mère débordée, à court de réponses

Si selon les grands médias, Sophie Wilmès a su trouver le ton serein et rassurant qui a suscité une forme d’unanimité au sein de la population, nous nous inquiétons davantage du caractère infantilisant de ses discours et décisions, un ton toujours pernicieux pour la démocratie. Les citoyennes et citoyens n’ont pas besoin d’une maman qui leur dise comment se conduire, qui les gronde quand ils désobéissent, qui ne donne aucune explication ni perspective d’avenir et dissimule maladroitement les désordres du ménage. Nous n’étions pas loin de la politique de prohibition réduite à « la drogue c’est mal ». Au fil des conférences de presse, la Première ministre n’a quasiment parlé que de limitation des libertés. Elle n’a fait mention de celles et ceux qui subissent cette crise de plein fouet – parce qu’ils ont perdus leurs ressources, n’ont pas accès aux soins ou à l’aide sociale, ne disposent pas d’un espace suffisant pour se confiner – que pour déplorer leur manque de respect des consignes et les présenter comme les mauvais élèves du village. L’ensemble des restrictions auraient été plus aisé à suivre par la population, si l’on avait expliqué son sens, sa pertinence et sa congruence face aux modes de propagation du virus (ou d’autres enjeux auquel il répondait), reconnu les erreurs ou négligences collectives qui avaient généré la situation et proposé des compensations (matérielles, culturelles, politiques) à autant de privations. Si l’on avait inscrit cette période difficile dans la perspective d’une profonde remise en question d’un monde qui fonce dans le mur et les fractures sociales. Or, ce que les citoyennes et citoyens ont très vite perçu, c’est que la situation sera pire ensuite. Il est dès lors compréhensible que les sacrifices qu’on leur impose ne les convainquent pas…

Elles et ils ont très vite vu aussi l’incohérence, les volte-face, les absurdités et les dessous de table dans les discours politiques : à propos de l’efficacité du masque, de la réouverture des écoles, du deux poids deux mesures entre les rassemblements économiques (la rue Neuve à Bruxelles par exemple) et les rassemblements politiques (à l’exception de Black Live Matters imposé par l’international), de l’imperceptible différence entre la promiscuité d’une cabine d’avion et d’une salle de théâtre…

La Première ministre a illustré de manière flagrante le cas du parent, de l’enseignante, du politicien, de la patronne qui ne sachant répondre à une question ou une incohérence détectée par l’enfant, l’élève, la citoyenne ou l’employé répond par des déclarations autoritaires : « tu ne peux pas, un point c’est tout », « c’est moi qui décide, c’est comme ça… tu comprendras plus tard » et un surcroît de répression pour faire bien entendre son bon droit, son omnipotence ou sa raison justement défectueuse. La situation aussi, vite saisie par les marmots, des parents qui n’osent dévoiler toutes les cartes, reconnaître que ce ne sont pas eux qui tirent les ficelles et admettre qu’ils ne sont pas d’accord entre eux11.

Une telle affirmation de l’autorité et de l’interdit en dépit du bon sens et dans le déni de l’intelligence des gouvernés, nous ramène à Bergson. En des temps plus anciens, rappelle-t-il, chez les « primitifs », les règles relevaient de la superstition et avaient peu de fondement. « Elles ne sont pas inutiles, puisque l’obéissance de tous à des règles, même absurdes, assure à la société une cohésion plus grande. »12 Si d’aucuns voient dans la pandémie un retour de manivelle de la nature maltraitée par l’humanité, les gouvernements y verraient-ils un retour à la nature primitive de la société ?

À l’encontre de Bergson, nous estimons que, en politique comme en société, il ne faut jamais cesser de penser, ne jamais obéir automatiquement, sous peine de devenir des petits Eichmann et de laisser s’installer ce qu’Hannah Arendt à intitulé La banalité du mal. Au nom de la pandémie et de la guerre en cours, les citoyennes et citoyens furent amalgamés à une population inquiète ou nonchalante, réduits à des chiffres et des courbes. Aux yeux des différents pouvoirs, ils étaient tout sauf des sujets pensants et porteurs d’une souveraineté. Ils n’étaient que les objets passifs d’une politique de protection et les flux d’une gestion des processus de confinement et déconfinement. Avec ce paradoxe que lorsque les discours gouvernementaux les enjoignent à être responsables, ils entendent par responsabilité l’obéissance aveugle aux mesures de sécurité. « Il est pitoyable d’entendre les autorités politiques et éthiques en appeler à la responsabilité des citoyens après leur avoir inoculé depuis des années une culture individualiste. »13

Soyons plus malins que les gamins

Or toute citoyenne un peu alerte, tout adepte du bon sens aura perçu les carences, faiblesses, contradictions ou torts que l’autorité cherche à dissimuler. Elle a dû mentir sur l’utilité du masque pour ne pas admettre qu’elle avait décidé de ne pas renouveler les réserves. Il en va de même pour les tests et de manière générale pour le plan de pandémie qui avait été mis au point en 2005 face à la menace de H1N1. Elle n’a pas eu d’autre recours que le confinement généralisé parce que le système de santé publique n’est plus en mesure de faire face à un virus suite à des désinvestissements, privatisations et délocalisations continus au fil des décennies. Elle a choisi de restreindre les libertés et de déployer l’appareil répressif parce qu’elle n’est plus capable de mobiliser une production nationale de médicaments, de masques, de tests, de respirateurs… Et, plus globalement, elle se retrouve en situation de crise à laquelle elle répond par l’état d’exception pour avoir négligé les conséquences des modifications de l’environnement, de la dérégulation économique et de la dualisation sociale dont nous sommes de plus en plus nombreux à nous inquiéter et à l’alerter.

« L’épidémie révèle ce qui était déjà là et que nous voulions ignorer. Elle révèle l’imposture de la mondialisation. La globalisation fut marchande, les États demeurent nationaux, seule la maladie est mondiale. Face à notre impuissance devant le coronavirus, les États cherchent moins d’ailleurs à combattre l’épidémie qu’à enrayer sa propagation pour éviter de voir s’engorger les services de réanimation et de soins intensifs. C’est-à-dire que les États combattent les maux qu’ils eux-mêmes créés, le manque de moyens des hôpitaux… saignés au profit des financiers ! »14

Loin de nous l’idée d’en appeler au non-respect de ces mesures. Il fallait et il faut toujours tout faire pour réduire la propagation du virus. Cependant, dans une optique démocratique, pédagogique et profonde, nous aurions pu faire tout autrement – en respectant davantage l’humain et les enjeux sociaux, en promouvant l’intelligence et la solidarité, en misant sur le collectif et la participation – et probablement avec plus d’efficacité à court et à long terme. À défaut d’une autre politique, la transgression des règles sanitaires serait stupide et la désobéissance individuelle bien peu civile, infantile à son tour. Que cela ne nous empêche pas de réfléchir et de ne plus laisser venir n’importe quel avenir.

NOTES :

1 Les mesures de déconfinement progressif furent assez significatives de l’électorat à qui s’adressaient les partis du gouvernement fédéral (MR, VLD, CD&V) et des intérêts financiers qui les soutiennent. Tous les citoyens ne jouissent pas d’un jardin à entretenir ni ne jouent au golfe. Les intérêts du Boerenbond derrière les magasins de jardinage en Flandre sont considérables.

Le Boerenbond est une association catholique active en Flandre et dans les Cantons de l’Est belges, dont l'objectif est de rassembler les entrepreneurs agricoles et les habitants de la campagne et de défendre leurs intérêts (Source : Wikipedia).

2 Jusqu’au 8 juin 2020.

3 Etienne de La Boétie, La servitude volontaire, Arlea (poche), 2007 (1576), p. 33.

4 La philosophie vitaliste – qui revient en force face aux enjeux environnementaux – pose le processus d’autoproduction de la vie et des espèces, y compris humaine, comme explication ultime de toute chose, y compris de la liberté. Nous pensons avec Hannah Arendt, et d’autres, qu’aucune politique démocratique et émancipatrice n’est envisageable à partir de ces prémisses.

5 Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, P.U.F., 1932, p. 11

6 « …se rappeler que la vie sociale était comprise dans le plan de structure de l’espèce humaine comme dans celui de l’abeille, qu’elle était nécessaire, que la nature n’a pas pu s’en remettre exclusivement à nos volontés libres, que dès lors elle a dû faire en sorte qu’un seul ou quelques-uns commandent, que les autres obéissent. » (Ibidem, p. 296). Et de rajouter dans ce sillon que la démocratie est la conception politique la plus éloignée de la nature (p. 299).

7 Lire Mathieu Bietlot, « I. À l’origine de l’interdit » sur le site de Liaison Antiprohibitionniste.

8 Ibidem

9 Le tabou vise ce qui est à la fois impur et sacré. Cette ambivalence est constitutive du concept selon Freud aussi bien qu’Agamben.

10 Sigmund Freud, Totem et tabou, trad. de l’allemand par S. Jankélévitch, Petite bibliothèque Payot, 1985 (1913), pp. 22-25, 52-53, 65-67

11 On aura compris que les décisions du CNS n’étaient souvent que d’incohérents compromis entre les visions divergentes de chaque entité du pays.

12 Henri Bergson, op. cit., p. 18.

13 Roland Gori, Et si l’effondrement avait déjà eu lieu, Les Liens qui Libèrent, 2020, p. 288.

14 Roland Gori, op. cit., pp. 270-271.

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