De la «Guerre à la Drogue» à la crise des opioïdes

Alors que les États-Unis sont le berceau de la prohibition, notamment depuis la déclaration de « guerre aux drogues » du président Nixon en 1971, le pays ainsi que son voisin canadien connaissent depuis plusieurs années une crise des opioïdes. Retour sur une des crises sanitaires les plus meurtrières de l’histoire contemporaine.

De la « Guerre à la Drogue » à la crise des opioïdes : une banale histoire de la prohibition aux États-Unis

Les États-Unis : une longue tradition prohibitionniste basée sur la morale

Lorsque l’on évoque la prohibition aux États-Unis, la première image qui vient à l’esprit est la période des années 20 où l’alcool était interdit à la vente, à la distribution et à la consommation. Cet interdit, institué par le Volstead Act en 1919, ne sera abrogé qu’en 1933. Les étasuniens et l’alcool ont une histoire mouvementée dès le XIXe siècle, et 13 états dits Dry States[1] appliquent déjà cette interdiction dès 1851.

Au début du XXe siècle, les mouvements puritains (souvent presbytériens) entament des campagnes fortement médiatisées contre l’alcool et ses lieux de consommations considérés comme des lieux de vice. Soutenue par des lobbyistes de tout bord (du Ku Klux Klan à des associations de défense des droits des femmes), la chambre des représentants adopte un amendement à la constitution en 1917, qui sera ratifié par 36 états dès 1919, permettant ainsi une application sur tout le territoire.

Cette période voit fleurir les célèbres speakeasies et autres lieux de fête comme les clubs de jazz, marqueurs des années folles. Alors qu’en Europe, ces mêmes années correspondent à une certaine libération des mœurs, les États-Unis mettent en place une volonté étatique de contrôle social à travers la prohibition. S’ensuit le développement d’un marché parallèle illégal qui, comme toute prohibition, entraîne des condamnations judiciaires mais aussi le développement de produits frelatés potentiellement mortels, sans compter l’impact économique en terme d’emplois, de taxes, etc.

Plus que cette période elle-même, il est intéressant de regarder les influences que cela a pu avoir sur les habitudes de consommation dans la société étasunienne actuelle. En effet, alors que dans la plupart des pays européens la consommation d’alcool est une activité souvent sociale, liée à des moments festifs, avec une réelle éducation dès l’adolescence, outre-Atlantique, il subsiste encore une honte entourant cette consommation avec des interdictions très fortes et souvent contrôlées. [2] En 2015, un rapport "Faire face à l'accoutumance en Amérique: rapport du Médecin en Chef sur l'alcool, les drogues et la santé" du Surgeon General estimait que l’abus d’alcool avait fait 88.000 mort·e·s, et qu’un·e adulte sur 10 mourait des suites d’une conséquence liée à la consommation d’alcool. (Il est important de préciser que l’Europe est aussi, bien entendu, touchée par de nombreuses problématiques d’addiction concernant ce produit.)Alors que ces chiffres sont connus et reconnus de tou·te·s depuis bien longtemps, pourquoi donc le système d’approche des addictions n’a que peu évolué ?

 La « Guerre à la Drogue » de Nixon : de l’interventionnisme impérialiste à l’enfermement des pauvres et des personnes noires

L’expression de « Guerre à la Drogue » a mis au centre de l’action politique de Nixon la lutte contre la toxicomanie, responsable selon lui de nombreux problèmes de santé mais aussi considérée comme un facteur de détournement des citoyen·ne·s des valeurs du travail, de la famille et du patriotisme.

Alors que les années 70 voient l’explosion du marché noir avec une multiplication des substances (cocaïne, héroïne, LSD, cannabis, etc.), la lutte antidrogue devient une priorité nationale. Partout sur le territoire on voit se multiplier les arrestations, les saisies de produits, les destructions de laboratoires clandestins et surtout les arrestations de consommateur·trice·s.

Sous couvert de préoccupations de santé publique, quels sont les objectifs réels de ces politiques prohibitionnistes ?

Tout d’abord, il est intéressant de regarder comment la lutte contre le trafic a été utilisée dans la diplomatie internationale des États-Unis. Après la déclaration de guerre de Nixon, on voit naître la Drug Enforcement Administration (DEA), agence fédérale dotée d’une équipe d’intervention à l’étranger. Rapidement, celle-ci va avoir des antennes à Bogota, Mexico (cocaïne), Kaboul, Bangkok (opium), etc. La technique de l’Oncle Sam consiste à forcer les pays producteurs à s’aligner sur les traités internationaux de lutte contre le trafic sous peine de se voir imposer des sanctions.[3] Ces premières mesures coercitives ne se font pas sans mal, les populations locales ayant souvent une part importante de leurs revenus liée à cette production. De plus, elles appartiennent souvent à des cultures traditionnelles ancestrales dont l’approche de ces substances n’a rien à voir avec la consommation que l’on peut en faire dans les pays prohibitionnistes occidentaux.

Les États-Unis deviennent alors les gendarmes du marché de la drogue, montant des opérations d’infiltration dans des cartels et des gangs, en s’arrogeant le droit d’intervenir dans des pays où rien ne les y autorise avec comme seul prétexte d’éviter l’arrivée sur leur territoire de substances considérées comme illégales. Cette division internationale a été dissoute en 2017 suite à la divulgation d’une vidéo montrant des agents fédéraux participant au massacre de villageois au Honduras.[4]

Toute l’hypocrisie de cette politique "pour le bien commun" est évidente lorsque l’on regarde de plus près comment les États-Unis se sont alliés à certains cartels dans leur lutte contre des dirigeants communistes ou simplement pour asseoir leur domination économique. L’exemple de la Colombie en est le plus frappant avec la lutte contre les FARC mise en place par des groupes paramilitaires d’extrême droite, qui ont récupéré une grande partie du business de Pablo Escobar après sa mort, le tout avec la bénédiction des agents fédéraux.[5]

On a donc certes pu voir comment cette politique est utilisée dans la volonté impérialiste des États-Unis sous couvert de protéger leur population, mais qu’en est-il au niveau de leur politique nationale ? Suite à sa déclaration, Nixon décide d’allouer un budget à la prise en charge des personnes en situation d’addiction et d’ouvrir la porte aux traitements de substitution. Pour autant, les programmes de réduction des risques, tels que l’échange de seringues ou les salles de consommation, sont encore extrêmement peu répandus. A titre d’exemple, la carte ci-dessous souligne le manque d’implantation de structures proposant des échanges de seringues :

picture1
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


La problématique principale de l’approche étasunienne est de mettre l’accent en priorité sur le répressif comme souvent dans les systèmes prohibitifs. La guerre à la drogue est en fait une guerre aux usager·e·s. Un rapport de Human Rights Watch paru en 2016[6] pointe que chaque année environ 1,25 million de personnes sont arrêtées pour détention, ce qui équivaut à une personne toutes les 25 secondes.

Le système judiciaire étasunien favorisant les personnes qui plaident coupable, ce qui arrive en particulier lorsqu’elles ne peuvent pas s’offrir les services d’un avocat autre que commis d’office, les peines de prison pour détention sont nombreuses et on estime à environ 137.000 le nombre de personnes sous les verrous pour seul fait d’usage. Quant à la quantité, celle-ci importe peu : au Texas plus de 16.000 personnes ont été condamnées en 2015 pour détention de quantités équivalant à moins de 1 gramme de substances illicites. L’hypocrisie de ce système est démontrée par le fait que 4 fois plus de personnes sont arrêtées pour détention que pour vente, alors même que le principe de la prohibition est de lutter contre le trafic.

Le système carcéral étasunien est par ailleurs assez impitoyable, faisant peser sur le·la détenu·e le coût de leur détention les faisant parfois s’endetter sur de longues années (et cela sans compter la privatisation des prisons entrainant une course aux détenus pour maintenir les subventions de l’Etat), sans compter le statut même de détenu qui prive la personne de ses droits civiques, ou autorisant les discriminations à l’embauche à la sortie de détention poussant des personnes souvent déjà précaires à se tourner vers des moyens de subsistance non légaux ou à retourner vers leurs addictions pour supporter la misère sociale et matérielle.

Cette répression à outrance est en outre totalement inégalitaire. Cette guerre à la drogue est aussi et avant tout une guerre raciste contre les populations d’origine étrangère (Afro-américains, Hispaniques, Mexicains, Asiatiques,…).

Comme le démontre un ouvrage écrit par Michelle Alexander dont nous livrons ici un extrait :

« Aucun autre pays dans le monde n’emprisonne autant ses minorités raciales ou ethniques. Les États-Unis incarcèrent un plus grand pourcentage de leur population noire que l’Afrique du Sud au plus fort de l’apartheid. À Washington, on estime que trois jeunes hommes noirs sur quatre (et presque tous dans les quartiers les plus pauvres) doivent s’attendre à faire de la prison. Des taux d’incarcération similaires existent dans les communautés noires du pays. Ces fortes disparités ne peuvent être expliquées par le taux de criminalité liée à la drogue. Des études montrent que les gens de toutes les races consomment et vendent des drogues à des taux remarquablement semblables. Ces recherches indiquent même que les Blancs, en particulier les jeunes Blancs, sont plus susceptibles de commettre des délits liés à la drogue que les gens de couleur. Ce n’est pourtant pas ce qu’on déduirait en pénétrant dans les prisons de ce pays, pleines à craquer de Noirs et de Latinos condamnés pour drogue. Dans certains États, les hommes noirs sont incarcérés pour des délits liés à la drogue vingt à cinquante fois plus que les Blancs. Et désormais, dans les grandes villes ravagées par la guerre contre la drogue, jusqu’à 80 % des jeunes Africains-Américains ont un casier judiciaire qui les soumet à une discrimination légalisée pour le restant de leur vie.»[7]

Cette guerre aux usager·e·s de drogues est donc bien avant tout un moyen de contrôle social servant les intérêts d’une politique raciste (ce constat peut être facilement transposé à d’autres systèmes prohibitionnistes, les États-Unis ayant la particularité d’autoriser les statistiques ethniques, ce qui permet d’avoir des chiffres officiels).

Venons-en au sujet qui fait l’actualité aujourd’hui aux États-Unis : la crise des opioïdes. Comment s’inscrit-elle à la fois en continuité et en rupture dans l’histoire prohibitionniste étasunienne ?

La crise des opioïdes : success-story économique et  misère sociale

Depuis le milieu des années 2010, l’Amérique du Nord, et en particulier les États-Unis, connaît une augmentation fulgurante des décès par overdose d’opioïdes, comme le montre le graphique suivant :

 

picture2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


L’étonnement vient en particulier du fait que ce n’est pas l’héroïne, drogue fortement diabolisée dans la culture populaire[8], entre autres parce qu’elle est souvent associée à  l’injection, et sa dangerosité supposée comparée à d’autres produits, qui est majoritairement responsable de cette hausse.

Pour reprendre rapidement les bases en ce qui concerne les opiacés, il s’agit de substances contrôlées provenant souvent de la culture du pavot ; elles peuvent être légales (sur prescription à des fins médicales) ou illégales (marché noir). Ces substances font partie de la classe des dépresseurs, c’est-à-dire qu’elles ralentissent le système nerveux central, et s’il y a mésusage, cela peut entraîner la mort par dépression respiratoire.

Alors que pendant des années, le marché des opiacés se limitait à quelques produits comme la morphine, l’opium, la codéine ou l’héroïne, on a vu, ces dernières années, une multitude de nouveaux produits dérivés appelés opiacés de synthèses (ou opioïdes) qui ont la particularité d’être 10 à 100 fois plus puissants et concentrés que leurs anciens cousins. Leurs noms sont Percocet, Vicodin, Oxycodone ou Fentanyl pour ne citer que les plus connus (et les plus létaux). Ces nouveaux produits ont aussi la particularité d’être fabriqués de manière industrielle par de grandes firmes pharmaceutiques comme Purdue Pharma, Teva  ou Johnson&Johnson. Ces firmes adoptent des stratégies agressives de marketing faisant la promotion de leurs produits comme étant inoffensifs, non addictifs, et pouvant être prescrits pour tout niveau de douleur : des cancers à l’entorse, les opioïdes sont en open bar. Cette stratégie, approuvée par le système de santé américain, est donc admise, puisque ce sont des produits légaux, contrôlés, et distribués sur prescription par la sacro-sainte médecine. En tant que tel, tout ce processus n’est pas nouveau, puisque la plupart des produits illégaux aujourd’hui ont été à l’origine légaux (cocaïne, héroïne, LSD, etc.) et ont fait la richesse de grandes firmes comme Bayer. Ce qui est plus pervers dans cette crise, c’est qu’alors qu’on se situe dans un cadre de prohibition très fort, censé éviter à la population de se retrouver dans des situations d’addiction pouvant mener à la mort, on autorise des substances qui sont jusqu’à 100 fois plus concentrées que la substance illégale et qui peuvent être obtenues très aisément.

Le pourquoi trouve sa réponse évidemment dans la course aux profits. En 2019 ce marché  représentait environ 8 milliards de dollars, et les premiers procès qui ont eu lieu contre les firmes se sont clôturés par des amendes globalement 16 fois inférieures à ce montant.

Aujourd’hui, les États-Unis paient le manque de moyens investis dans les infrastructures de prise en charge et le faible nombre de places pour les traitements de substitution, et mesurent les dégâts d’un système d’accès aux soins profondément inégalitaire. La particularité de cette crise réside aussi dans le type de population qu’elle a touché. On sort du stéréotype habituel : pauvre, urbain, non blanc qu’on avait l’habitude de se voir dans les médias. Tout à coup, des Messieurs et Mesdames tout-le-monde sont devenus toxicomanes.

En outre, il est important de noter que les personnes commencent en général leur parcours addictif via les prescriptions de leur médecin, et lorsque ce dernier arrête la prescription, elles se tournent vers le marché noir. Dès lors, ces personnes rencontrent d’autres problématiques liées à l’injection telles que des contaminations au VIH ou à l’hépatite C.

Cette consommation n’est évidemment pas montrée de la même façon par les médias, elle est plus acceptable car elle vient souvent d’une pathologie, avec un acteur extérieur (la firme pharmaceutique) déresponsabilisant la personne en situation d’addiction, comme le rappelle Ivana Obradovic :

 « À la différence de l’épidémie de crack dans les années 1980, dont les victimes issues des minorités ont fait l’objet de réponses jugées répressives, celles  de  l’épidémie d’opioïdes ont d’emblée été présentées comme des victimes  auxquelles  l’État  doit  apporter une  réponse  thérapeutique. Ainsi l’état d’urgence sanitaire a-t-il été proclamé en octobre 2017 par le président Trump. Un budget de six milliards de dollars a été dégagé pour permettre une  prévention  renforcée  ainsi  qu’un  meilleur  accès  aux  traitements  de substitution  et  à  la  Naloxone,  un  antidote  efficace  en  cas  de  surdose.
Si certains laboratoires pharmaceutiques ont été lourdement condamnés, cette judiciarisation s’est accompagnée d’un effort de sensibilisation des médecins, incités à ne plus prescrire aussi facilement les opioïdes. »[9]

Cette crise est loin d’être terminée et on estime une potentialité de 500.000  décès dans les prochaines années. Le système prohibitionniste est avant tout un système qui s’inscrit dans le cadre d’un ordre moral avec un agenda politique déterminé. L’exemple étasunien n’en est qu’un parmi tant d’autres et il serait incorrect de ne pas s’interroger sur nos propres incohérences en matière de médication avec des psychotropes légaux. En effet, les études sont formelles : la Belgique connaît aussi une problématique de consommation d’opiacés comme cela a été démontré par l’excellente enquête de Médor : La douleur des Belges.[10] Les Français sont quant à eux champions de la consommation de benzodiazépines qui, même si elles sont moins létales de manière directe, sont tout aussi dangereuses et offrent de généreux bénéfices aux firmes qui les produisent.

Sommes-nous arrivé·e·s à un moment où nous pouvons affirmer que nous avons perdu la guerre depuis bien longtemps et que cet acharnement ne fait plus que décimer des familles et anéantir des groupes sociaux ? Les instances internationales commencent enfin à se ranger du côté de celles et ceux qui sont les premier·e·s concerné·e·s et qui ne cessent de hurler depuis des décennies : Support. Don’t Punish ![11]

Robin Drevet, membre des AmiEs de la Liaison, travailleur à Modus Vivendi.

 

[1]          États dits « secs ».

[2]          Telle que l’interdiction de la consommation jusqu’à 21 ans sans tolérance, de nombreux contrôles d’identité et aussi moins d’éducation par les pairs.

[3]          David Bewley-Taylor and Martin Jelsma “Fifty Years of the 1961 Single Convention on Narcotic Drugs: A Reinterpretation”, mars 2011.

[4]          https://www.nytimes.com/2017/05/24/us/politics/dea-honduras-drugs.html

[5]          https://www.nytimes.com/2016/09/11/world/americas/colombia-cocaine-human-rights.html

[6]          Human Right Watch : « Every 25 Seconds: The Human Toll of Criminalizing Drug Use in the United States », 196p.

[7]          Michelle Alexander, La Couleur de la Justice : incarcération de masse et nouvelle ségrégation raciale aux États-Unis, 2010, Éditions Syllepse.

[8]          Entre autres parce qu’elle est souvent associée à l’injection alors qu’il existe d’autres modes d’administration.

[9]          Ivana Obradovic, « La crise des opioïdes aux États-Unis. D’un abus de prescriptions à une épidémie aiguë », Potomac Papers, n° 35, Ifri, décembre 2018.

[10]        https://medor.coop/nos-series/la-douleur-des-belges/

[11]        Soutenez, ne punissez pas : une campagne mondiale de plaidoyer en faveur de politiques en matière de drogues fondées sur la santé et les droits humains : https://supportdontpunish.org/fr/

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.