Prohibition et confinement au temps du coronavirus

Plus d’un mois s’est passé depuis la mise en place du confinement. Dès le début, d’innombrables questions se sont posées. Comment interroger notre travail en cette période de crise sanitaire globale ? Quelles sont les conséquences sur la vie des personnes usagères ? Les consommations de substances légales et illégales vont-elles augmenter ou diminuer ? État des lieux de la situation.

Confinement à l’air libre et absence de soins

La politique adoptée à travers le monde, à quelques exceptions près, a été de confiner les populations afin d’éviter une propagation trop rapide des contaminations et l’engorgement des hôpitaux, qui, depuis plusieurs années, voient leurs nombres de lits fondre comme neige au soleil (et ce n’est qu’un point des nombreuses mesures qui ont fait que notre système de santé vacille). Nos gouvernements n’étaient pas préparés pour gérer une telle crise alors que les signaux d’alerte de la communauté scientifique étaient sans appel : le nombre d’épidémies et de pandémies allaient augmenter au fil des ans et nous devions prendre des mesures pour y faire face. Très rapidement, nous avons découvert que non seulement cette crise n’avait pas été prise au sérieux par nos autorités mais que, par ailleurs, nous n’avions pas les moyens de protéger l’ensemble de la population, et encore moins les plus fragiles d’entre nous. Le stock stratégique de masques n’avait pas été renouvelé et les professionnel·le·s de la santé étaient tout simplement envoyé·e·s au casse-pipe.

Force est de constater que le modèle du confinement s’apparente à une politique « hors sol ». En effet, l’injonction de rester chez soi serait presque risible si elle n’était pas tragique, quand on sait que 2 % de la population mondiale n’a pas de toit au-dessus de la tête et qu’environ 20 % ne bénéficie pas de logement adapté. Notre plat pays n’allait pas faire exception dans sa gestion chaotique de l’aide aux personnes sans-abri et sans moyens de subsistance.

Les associations qui travaillent dans le système de soins à bas seuil1 ont rapidement compris que leur public n’était pas prioritaire dans les mesures gouvernementales, et qu’elles devaient adapter leurs services afin de protéger aussi leur personnel. Dès les premiers jours, l’asbl Transit2 s’exprimait en ces termes : « La charge morale est grande dans l’aide aux personnes précaires, le conflit de valeurs est permanent, balancé entre intérêt personnel (protection des proches, de leurs familles) et intérêt général (protection des plus démunis et de la société). Actuellement on entend des travailleurs, conscients des risques, se mettre à l’écart de leur famille, de leurs amis pour éviter une contagion. Dans un élan de solidarité, ils continuent à prendre soin de ceux mis au ban de la société. La solidarité et le métier priment, mais à quel prix ? La conscience des enjeux relève-t-elle à ce point de la responsabilité individuelle et du corps professionnel ? Ou est-elle politique ? ».

L’ensemble des associations du secteur a donc dû s’adapter face à l’absence de masques ou de gel hydroalcoolique, en modifiant leurs horaires, en limitant l’accès à certains services, voire en arrêtant certains soins. En pleine crise sanitaire, le manque de matériel de protection, les mesures de confinement et de distanciation sociale ont directement impacté les personnes vulnérables, livrées plus encore à elles-mêmes avec moins de ressources pour bénéficier d’une aide, d’un accompagnement psycho-médico-social. Il n’était pas rare au début d’entendre de la part de collègues « certains de nos bénéficiaires sont fâchés et c’est bien normal, on n’a pas les moyens de les soigner et les directives pour les accueillir sont inapplicables ». Que répondre à cela ? Mais surtout, comment vivre avec ce sentiment de culpabilité quand on a décidé de s’engager dans le social ? C’est ce à quoi devront, entre autres, répondre nos nombreux Ministres de la santé, lorsque nous pourrons enfin sortir dans les rues pour demander des comptes.

Alcool, médicaments et autres drogues : entre consommation excessive et sevrage forcé ?

Il n’aura pas fallu beaucoup de temps pour que certains commentateurs se rendent à l’évidence : notre société était remplie « d’addicts » en tous genres, qui allaient devoir gérer une période bien complexe. Et encore une fois, nombre d’injonctions contradictoires allaient se succéder, avec en toile de fond une remise en question de nos dépendances.

Certains politiques (notamment en France) ont estimé qu’il fallait interdire la vente d’alcool afin de limiter le nombre de violences intrafamiliales, déjà en forte hausse depuis le début du confinement. S’il est probable que cette politique prohibitionniste partait d’une « bonne intention » (et n’oublions jamais que l’enfer en est pavé), elle n’en n’était pas moins dangereuse et irresponsable. Imposer un sevrage d’alcool du jour au lendemain à des personnes qui ont une consommation problématique, c’est tout simplement mettre les plus atteintes d’entre elles en danger de mort. Pour les autres, en l’absence de tout accompagnement médical et/ou thérapeutique, c’est dénué de sens, voire dangereux. Les rares initiatives d’interdiction de la vente d’alcool ont vite été annulées pour être remplacées par des appels à la prudence, à une gestion responsable et à une réduction de la consommation. Encore de sympathiques messages venant de spécialistes en addictologie mais qui, fondamentalement, restent quelque peu naïfs au regard de l’ambiance anxiogène dans laquelle nous vivons. Plusieurs enquêtes réalisées récemment en Belgique et notamment celle menée par le Professeur Pierre Maurage (UCL) montre que sur 6.500 répondants, 25 % disent avoir une consommation plus élevée que d’habitude ; il n’y aurait cependant pas de hausse généralisée, vu que 29 % des répondants déclarent avoir réduit leur consommation.3 Peut-être faudra-t-il réévaluer ces chiffres dans les semaines à venir ?

Le tabac, cette autre drogue légale qui fait des milliers de morts par an, a été très rapidement montré du doigt vu le lien aisé que l’on pouvait faire entre le covid-19 et les problèmes respiratoires liés au tabagisme. Les personnes fumeuses se sont retrouvées à être régulièrement invitées par des amis, qui leur voulaient évidemment du bien, à arrêter de fumer. Les mêmes amis estimant qu’une période de confinement était probablement le meilleur moment pour faire un petit sevrage nicotinique. L’invitation au sevrage quand on ignore ce qu’est la dépendance est une forme d’attitude compassionnelle assez peu efficace. Sous couvert d’intérêt pour l’autre, elle relève d’une forme de bonne morale qui, en général, ne mène qu’à l’effet opposé. Mais le plus incongru dans toute cette histoire, c’est qu’il semblerait que le tabagisme ne soit pas un facteur aggravant pour le covid-19, vu le peu de personnes fumeuses placées en soins intensifs. Certains médecins ont même osé avancer l’idée que la nicotine pouvait être un agent protecteur, affirmation quelque peu tempérée par des tabacologues4. Depuis qu’une étude a été publiée sur les effets potentiellement protecteurs de la nicotine, un physicien français est intervenu dans le débat pour rappeler les bases de la statistique et de la probabilité : « Vous avez entendu parler de cette amorce d’étude montrant que, semble-t-il, les fumeurs sont moins atteints par le coronavirus que les non-fumeurs, du moins les symptômes qu’ils développent lorsqu’ils sont atteints ont l’air d’être moins graves que la moyenne des autres ? C’est une corrélation, non pas une causalité. Mais tout le monde a compris ça comme une causalité ».5

Quant aux personnes qui étaient passées au vapotage, elles ont dû s’organiser et s’approvisionner de manière alternative quand elles ont remarqué que les magasins spécialisés avaient dû fermer leurs portes alors que les nightshops poursuivaient leur vente de cigarettes et de tabac. Cherchez l’erreur...

Le cannabis, autre drogue largement consommée à travers le monde, s’est retrouvé aussi sous les feux des projecteurs, tantôt comme besoin essentiel dans les pays qui ont une politique de tolérance comme les Pays-Bas ou dans les états qui l’ont légalisé, tantôt comme produit qui allait connaître à la fois un problème d’approvisionnement et une hausse des prix. Certaines personnes se sont retrouvées à devoir arrêter leur consommation du jour au lendemain, ce qui n’est pas dangereux comme pourrait l’être l’arrêt brutal de l’usage de l’alcool pour les personnes très dépendantes, mais qui peut entraîner du stress, des problèmes de sommeil et une augmentation de l’angoisse dans des moments déjà bien complexes à vivre. Pour celles et ceux qui ont réussi à s’approvisionner, en l’absence d’informations quant au déconfinement à venir, c’est la peur de ne plus en trouver sur le marché qui régit leur vie à présent. Quant à l’achat en rue, celui-ci devient de plus en plus complexe et risqué. Par ailleurs, il nous semble important de pointer qu’une surconsommation de cannabis lorsqu'on est coupé du monde peut aggraver la distance sociale (au vrai sens du terme) et peut être de ce fait source de grandes difficultés.

Alors que le cannabis à usage thérapeutique est soumis à une réglementation très stricte dans notre pays et que son usage dit « récréatif » reste interdit, nous formons le vœu que le débat sur une réglementation revienne rapidement au-devant de la scène. A l’heure de la réouverture de certains magasins de jardinage, il serait peut grand temps pour nos politiques d’envisager enfin la piste d’une légalisation de la culture de cannabis pour usage personnel. A ce propos, le modèle des Cannabis Social Clubs nous semblent encore et toujours une voie à suivre en vue d’une régulation non-marchande de cette plante aux innombrables vertus.

La consommation dite « festive » de produits tels que les amphétamines, l’ecstasy/MDMA, la cocaïne, la kétamine (liste non-exhaustive), s’est peut-être arrêtée pour certaines personnes avec la fermeture des bars, discothèques et autres clubs, pendant que d’autres organisaient des mini-soirées entre colocataires confiné·e·s, avec un risque de surconsommation à la clé. Il est évident que cette période de confinement est propice à tous les excès, et qui dit excès dit risque de surdose, de soirées interminables et de polyconsommation. Dans une situation de perte de confiance et de repères, l’absence de perspectives et face à un futur angoissant et incertain, les substances peuvent aider certaines personnes à gérer leurs angoisses, au risque de les accentuer lors de la descente…

Du côté des opiacés, il semblerait que l’héroïne soit encore disponible dans nos rues mais probablement avec une qualité moindre. La plus grande difficulté pour les personnes marginalisées n’est pas tellement de se procurer le produit en tant que tel mais c’est l’argent de la manche qui devient difficile à engranger. Nos rues ont été vidées pendant de longues semaines et en l’absence de badauds généreux, les personnes sans revenu et sans domicile doivent faire preuve d’une patience assez folle pour avoir quelques pièces. Beaucoup d’usagers finissent par s’injecter leurs traitements de substitution pour pallier le manque….

Les médicaments ont une place particulière en cette période. Il y a d’abord le problème d’approvisionnement auquel doivent faire face les hôpitaux pour permettre la sédation des patients sous respirateurs. Mais par rapport aux questions qui nous concernent, jusqu’à présent, il semblerait que les usagers puissent poursuivre leurs traitements : « Ici à la MASS6 de Bruxelles, les médecins prescrivent pour des durées plus longues et nous nous mettons directement en contact avec les pharmacies », nous informe Hans Henkes, assistant social, qui ajoute : « nos bénéficiaires comprennent la situation et tout se déroule globalement bien ». Autre son de cloche du côté de l’asbl Transit, qui a récemment publié sur sa page Facebook une alerte quant à l’éventuelle rupture de stock en pharmacie d’une benzodiazépine spécifique, le flunitrazepam, jusqu’à au moins la fin du mois de mai. Si cette information venait à être confirmée, cela pourrait mener à de graves problèmes auprès d’une population déjà bien mise à mal. En définitive, « il est assez difficile d’avoir un panorama large de la situation, les usagers en traitement de substitution ne passent pas forcément par les institutions et sont suivis par des médecins de ville », nous dit Robin Drevet, travailleur à Modus Vivendi, chargé du dispositif d'accès au matériel d'injection stérile.

La difficulté d’accessibilité de certains produits illégaux a pour conséquence que de nombreuses personnes vont se tourner vers des molécules légales pour combler un manque. Le fait qu’un produit soit légal ne diminue en rien les risques, que ce soit en termes de surconsommation, de mésusage ou de dépendance. Benzodiazépines, neuroleptiques, antidépresseurs et autres psychotropes ont des effets parfois dévastateurs et ne doivent ni être prescrits, ni utilisés n’importe comment.

Étant donné que le dark web ne connaît pas de fermeture des frontières, beaucoup de personnes se sont retrouvées à acheter en ligne pour faire face à l’inévitable pénurie en cours… Mais, encore une fois, une personne à la rue n’aura pas les mêmes possibilités d’approvisionnement qu’une personne ayant ses besoins primaires assurés et disposant d’une bonne connexion Internet pour réaliser ses achats. Et s’il arrive de ne pas recevoir la commande espérée par voie postale, il s’agit avant tout d’une déconvenue qui, a priori n’a pas automatiquement de répercussion sanitaire,7 alors que la consommation d’un produit de rue trop coupé peut mener à des complications, voire à des overdoses.

Le fait d’interdire certains produits et pas d’autres amène à la stigmatisation et à des mises en danger sanitaire. Quand une célèbre marque belge offre des bières gratuites aux personnes fêtant leur anniversaire en plein confinement, personne ne s’en offusque (ou si peu). Quand des personnalités se gargarisent d’avoir trop bu lors de leur dernier apéro en ligne, tout le monde trouve ça sympathique et potache. Quand il s’agit d’oser interroger l’usage d’autres produits, c’est l’indignation générale, alors qu’en termes de dégâts sociaux et sanitaires, l’alcool se situe avant l’héroïne ou le crack.8

Quelles leçons tirer de ces multiples considérations quant à l’usage de substances légales ou illégales en période de confinement ? D’une part, que la prohibition reste encore et toujours une politique contre-productive et dangereuse, qu’elle ne repose sur aucun fondement scientifique et ne répond à aucune préoccupation sociale et démocratique. D’autre part que la crise sanitaire, celles qui lui sont concomitantes (économique, sociale, démocratique…) et le confinement joue comme des miroirs grossissants ou des catalyseurs et décuplent les effets néfastes et discriminatoires de la prohibition. Les discriminations concernent aussi bien les produits que les personnes en fonction de leur niveau social de leur quartier ou milieu de vie et de leur origine. L’issue du confinement permettra-t-elle d’élargir la prise de conscience d’une urgente évaluation des politiques en matière de drogues et d’une nécessaire remise en question de la prohibition ? Ou bien cette politique, à l’instar de ses victimes, fera-t-elle partie des oubliées de la pandémie et des leçons à en tirer ?

Sarah Fautré, coordinatrice de la Liaison Antiprohibitionniste

Relecture et commentaires :

  • Olivier Taymans, membre de la Liaison Antiprohibitionniste
  • Mathieu Bietlot, Président de la Liaison Antiprohibitionniste
  • Robin Drevet, bénévole de la Liaison Antiprohibitionniste
  • Bruno Valkeneers, membre du conseil d'administration de la Liaison Antiprohibitionniste

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1 L’accueil à « Bas seuil » d’accès permet l’accompagnement, la prise en charge des personnes avec un minimum de prérequis, sans aucune exigence administrative ou financière. Il a pour objectifs, entre autres, d'assurer une meilleure prise en charge des publics précarisés, d'améliorer l'orientation et la continuité des soins, de soutenir de nouveaux dispositifs accessibles à tous (accompagnement, housing first, salles de consommation à moindre risques,…).

2 L’asbl Transit est un centre d’hébergement et de crise ouvert 7 jours/7 et 24h/24. Il propose également un comptoir d’échange de matériel de réduction des risques, des soins infirmiers et un suivi psycho-social.

3 https://uclouvain.be/fr/decouvrir/confinement-la-consommation-d-alcool-a-t-elle-augmente.html?fbclid=IwAR31swUzc2WESzn653E8hhshQbZfAxiEf2NpIE1GYrQF0rbU6YyMRbmYAtw

4 https://www.nouvelobs.com/coronavirus-de-wuhan/20200410.OBS27344/majorite-d-hommes-et-de-personnes-en-surpoids-le-profil-type-des-patients-atteints-de-cas-graves-se-precise.html?

5 https://www.huffingtonpost.fr/entry/confondre-correlation-causalite-coronavirus_fr_5ea04599c5b6a486d0823401

6 MASS = Maison d’Aide Socio-Sanitaire.

7 Nous tenons à rappeler que les molécules vendues sur le dark web n’ont aucune garantie en terme de pureté. Leur dosage est aussi parfois très complexe. Afin d’éviter tout risque, nous recommandons de faire tester les produits avant consommation.

8 Nous nous référons aux travaux du psychopharmacologue anglais David Nutt, professeur à l’Imperial College de Londres : https://www.revmed.ch/RMS/2011/RMS-288/Une-nouvelle-classification-des-drogues

https://www.unige.ch/sciences-societe/socio/files/2814/5068/7868/Sociograph_22_b.pdf

https://theconversation.com/les-cinq-substances-les-plus-addictives-au-monde-et-leurs-effets-sur-le-cerveau-67962

https://www.globalcommissionondrugs.org/wp-content/uploads/2019/06/2019Report_FR_web.pdf

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