Drogues et sexualités dans le milieu gay : ce que nous dit le chemsex

Le « chemsex » est une pratique qui associe usages de produits psychoactifs et sexualité entre hommes. Au-delà des questions légitimes concernant les problématiques de santé, physique comme mentale, que cette pratique peut éventuellement engendrer, elle interroge aussi la place que l’on donne tant aux minorités sexuelles qu’aux usagers de drogues.

L’usage de drogues dans les rapports sexuels, autrement appelé « chemsex », est un comportement probablement vieux comme le monde. Il ne constitue pas forcément un problème en soi. Il en devient un dès lors qu’il pose une question de santé, a fortiori lorsqu’elle devient une problématique de santé publique, et lorsqu’elle interfère avec la prévention du VIH, des hépatites et des IST (Infections Sexuellement Transmissibles).

Lors de l’émergence forte du chemsex, il y a dix ans environ dans le milieu gay, le principal problème à l’époque était que les acteurs de prévention SIDA ne connaissaient en général pas grand-chose aux drogues et à la réduction des risques, tandis que les spécialistes des usages de drogues n’y connaissaient rien aux relations gays. De plus, les gays pratiquant le chemsex ne s’identifiaient pas comme « toxicomanes » dont les acteurs de la réduction des risques étaient les interlocuteurs. Il a donc fallu organiser des échanges, faire de la pédagogie et inventer de nouveaux modes d’accompagnement.

Chemsex : quels enjeux ?

Depuis 2010, la pratique du chemsex a pris de l’ampleur dans la communauté gay ; il est plus que fréquent de voir sur les applications de rencontres des personnes cherchant spécifiquement du sexe sous influence de produits. Le développement de cette pratique n’est pas sans risque, en termes de contaminations VIH mais aussi des autres IST et de l’hépatite C.

En parallèle de ces pratiques, l’arrivée de la PrEP1 en Belgique en 2017 a fait à la fois évoluer le paradigme « tout capote » de la prévention mais a aussi permis à toute une partie de la population qui ne l’utilisait plus, pour une quelconque raison, de renouer avec la prévention et le dépistage.

Après une dizaine d’années, on commence à voir apparaître quelques études qualitatives et quantitatives sur les problématiques que peut engendrer la consommation de produits psychoactifs dans un cadre sexuel.

Chemsex, de quoi on parle ?

En 2010, une étude réalisée sur Internet auprès de la population HSH (hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes) dans près de 44 villes européennes montre une montée en puissance d’un phénomène qu’on qualifie alors de chemsex. Celui-ci est défini comme l’usage de n’importe quelle combinaison de produits psychoactifs, incluant la Crystal Meth, la méphédrone ou le GHB2, avant ou pendant une relation sexuelle entre hommes.

Presque 10 ans plus tard, la pratique et le public ont évolué. Les produits se sont diversifiés, on retrouve des nouveaux produits de synthèse tels que les cathinones (3MMC, 4MMC, 4MEC, …) mais aussi la cocaïne, la MDMA ou la kétamine. Quant au GHB, celui-ci a quasiment disparu de la circulation pour être remplacé par le GBL (le GBL est un nettoyant pour jantes de voitures qui a la particularité de se transformer en GHB une fois ingéré). La pratique a d’abord évolué dans un public de personnes séropositives de plus de 40 ans, pour s’élargir à présent à toutes les tranches d’âge, avec un statut sérologique moins marqué. De plus, la pratique dite du « slam » (injection par voie intraveineuse dans un contexte sexuel) s’est aussi développée fortement.

Une étude faite en 2017 en Belgique pour l’Observatoire National du Sida et des Sexualités par Jonas Van Acker3 explique que « l’usage de produits psychoactifs amplifie la confiance (en soi et en l’autre) chez les usagers et améliore leurs compétences de communication. Cette pratique permettrait en outre, pour ces minorités sexuelles, d’échapper aux pressions normatives de la culture hétérosexuelle et à la stigmatisation ». Le chemsex favoriserait « le dépassement de certaines barrières psychologiques liées à l’environnement social (l’anxiété sociale) ou culturel, induites par une forme d’homoscepticisme ou d’homophobie intériorisée ». Et de poursuivre : « les produits psychoactifs utilisés dans le cadre de plans chems permettent d’augmenter les performances et le plaisir sexuel ressenti ».

Quels sont les risques associés au chemsex ?

Ils sont multiples et liés à de nombreux facteurs. Il y a évidemment tout d’abord une problématique liée à la consommation à outrance de produits psychoactifs addictogènes, qui peuvent entraîner une dépendance problématique sur la vie sociale, sexuelle, professionnelle et affective mais aussi des troubles physiques et/ou psychiques liés à la nature du produit consommé : dépression, sentiment de persécution, paranoïa, idées suicidaires, trouble érectiles, problèmes cardiovasculaires, etc.

A ces risques d’addictions, il faut ajouter une augmentation potentielle des prises de risques sexuelles pouvant amener à des contaminations au VIH, hépatites et autres IST. En effet, les plans chems étant associés avec une sexualité très souvent multipartenaires et avec un usage non systématique du préservatif, c’est alors une population à haut risque par rapport à un public non chemsexeur.

Alors qu’en 2010, les chemsexeurs avaient un statut sérologique plutôt identique et pratiquaient souvent le sérotriage4 (de manière consciente ou non), on assiste à un mélange beaucoup plus important que ce soit en termes d’âges, de pratiques et de sérologies. La problématique ne vient pas des personnes séropositives puisque l’on sait aujourd’hui – et c’est scientifiquement accepté – qu’une personne séropositive sous traitement n’est pas contaminante, et qu’elle bénéficie d’un suivi permettant de casser rapidement les contaminations par d’autres IST. C’est plutôt les personnes sérointerrogatives (ne connaissant pas leur statut sérologique suite à des pratiques à risques) qui peuvent potentiellement être contaminantes.

Le cumul de la prise de produits – qui, sur la durée, peut amener une dévalorisation de soi et donc une augmentation des risques –, de la fréquence et de la multiplicité des rapports sexuels avec des personnes qui appartiennent à une population avec une charge virale communautaire élevée soulève nécessairement des inquiétudes et exige donc des réponses adaptées.

Pourquoi le chemsex prend-il principalement place dans la communauté gay ?

Il faut d’abord se demander quelle est la raison de l’usage important de substances psychoactives dans la communauté gay. C’est une question qui revient souvent et qui trouve son explication assez simplement dans ce que l’on appelle la syndémie (entrelacement de problèmes de santé physiques et/ou psychiques pour une personne, qui se renforcent mutuellement les uns les autres, et portent atteinte à la santé globale de la personne). Cette syndémie se fait entre les problématiques de santé sexuelle, de santé mentale, et d’utilisation de substances. Pour donner un exemple concret, le fait d’être déprimé ou anxieux induit souvent une plus grande consommation d’alcool et/ou d’autres produits et une mauvaise estime de soi entraînant des rapports à risques. Les études démontrent que les gays sont deux fois plus exposés que les personnes hétérosexuelles à des risques majeurs, à cause, entre autres, de la criminalisation, de la discrimination, de l’autocensure et ce que l’on peut appeler l’angoisse du placard forcé et donc de l’isolement.

Cette tendance à une consommation accrue de substances par rapport à la population générale explique donc, en partie, le développement du chemsex dans la communauté. Bien que ce soit principalement dans la communauté gay, il est évident que cela n’est pas l’apanage de cette seule communauté. En effet, on relève de plus en plus de retours de la part des milieux libertins hétérosexuels qui font état d’une consommation accrue, mais aussi un développement chez les personnes transgenres (dont certainEs peuvent avoir des sexualités à la fois gay et hétérosexuelles).

Quels produits pour quels effets et quels sont les risques associés ?

Selon les régions du monde, les produits utilisés ne sont pas les mêmes. Alors qu’au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Asie du Sud-Est et en Australie, on va constater une consommation importante de méthamphétamine, de méphédrone et de GBL, la France va plutôt voir un fort développement des cathinones et autres nouveaux produits de synthèse, tandis que les consommateurs espagnols se concentreront sur des produits dits traditionnels tels que la cocaïne et la MDMA. Cette différence dans la consommation entraîne nécessairement des effets indésirables différents, et influe donc sur les prises en charge en addictologie mais aussi en santé sexuelle. Sans rentrer dans le détail de chaque produit, il est intéressant de s’attarder sur quelques-uns d’entre eux. Par exemple, la méthamphétamine quand elle est sniffée peut entraîner une inflammation des muqueuses, rendant les contaminations plus faciles, de même pour la cocaïne ou les autres produits consommés par voie nasale, avec comme conséquence, en cas de partage de matériel, une plus forte exposition à l’hépatite C par exemple.

La pratique du fist ou de l’injection ne comportent pas de risques inhérents en termes de contamination, mais lorsque le fist est mal réalisé, il peut être traumatique, ou lorsqu’il y a partage de matériel d’injection, cela accroît les facteurs de contamination.

Cela se retrouve d’ailleurs dans l’épidémiologie puisque l’étude anglaise AURAH, qui regroupe 1480 participants dont 21% pratiquant le chemsex, a permis de montrer que les personnes pratiquant le chemsex ont deux fois plus de risques de contracter une IST, 4 fois plus le VIH et 7 fois plus une hépatite C.5

L’approche globale de la santé des personnes gays ?

Alors que ces dernières décennies, l’approche de la santé des personnes gays se faisait essentiellement, et à juste titre, à travers le prisme du VIH et de la prévention en santé sexuelle, il est nécessaire d’avoir une approche plus holistique.

Cette recommandation est principalement destinée aux professionnel·le·s de santé car, aujourd’hui, ils et elles font partie des premiers interlocuteur·trice·s qui devraient identifier des potentielles problématiques d’addiction. Mais afin de pouvoir le faire correctement, il est nécessaire de laisser la possibilité aux personnes de parler de leur consommation sans jugement et avec bienveillance. Les potentialités létales des surdosages au regard des produits utilisés sont importantes, et pour certaines personnes, le risque d’une overdose sera supérieur à un risque de contaminations (en particulier pour les personnes séronégatives sous PreP). Cette question du chemsex peut donc être un bon moyen de pouvoir approcher d’autres sujets comme la santé mentale ou la santé affective, souvent parent pauvre de la prise en charge des personnes, encore plus quand celles-ci font partie de la communauté LGBT.

Et le plaisir dans tout ça ?

Il est vrai que nous avons peu parlé de l’épanouissement sexuel et de la recherche de plaisir, mais il semble important de rappeler que souvent, et avant toute chose, la consommation de substances psychoactives (que ce soient des produits licites ou illicites) est avant tout une recherche de plaisir. Le but est de partager, de se détendre, de se désinhiber, et ce n’est sans doute pas étonnant que cela se produise dans des lieux festifs, qui sont aussi des moments de transgression.

La fête est un concept propre à chacun·e, pour certaines personnes ce sera l’apéro, une soirée jeux de société entre ami·e·s, quand d’autres préféreront sortir toute la nuit dans des clubs sombres, avec ou sans backroom, ou organiser des partouzes sous produits. Il y a une volonté de sociabiliser dans tous les cas, mais les parcours de vie, l’état de santé et l’influence des drogues peuvent amener à des problématiques sociales ou de santé qu’il faut savoir repérer ou prendre en charge. Le stigmate qui pèse sur les usager·e·s de drogues les invisibilise et les rend particulièrement fragiles aux contaminations. Il est donc nécessaire de faire évoluer notre regard, mais aussi le cadre réglementaire répressif et pénalisant, qui ne répond pas aux besoins de ces populations, et les rendent au contraire encore plus vulnérables.

Robin Drevet, militant et travailleur dans la RdR, membre bénévole des « AmiEs de la Liaison ».

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Notes :

1 PReP : Prophylaxie pré exposition. Traitement prophylactique (en prévention de) permettant d’éviter une infection au VIH à travers l’administration d’un cachet quotidien et s’inscrivant dans un parcours de soin avec des dépistages du VIH, des hépatites et des autres IST, obligatoires tous les 3 mois.

2 GHB/GBL : Le GBL (gamma-butyrolactone) et le GHB (gammahydroxybutyrate) sont des dépresseurs du système nerveux central qui ont un effet calmant, sédatif (qui entraîne une somnolence, un ralentissement de la respiration et une diminution des réflexes) et euphorique, similaire à l’alcool. Lorsque l’utilisation du GHB a été rendue illégale, le GBL l’a largement remplacé dans le milieu. Le GBL est désormais la forme la plus commune de G. C’est un liquide incolore qui a une odeur et un goût chimique très fort. Le GHB est un liquide incolore, salé et inodore. Quelquefois, on le trouve en poudre qu’on peut mélanger avec une boisson. (Source : www.chemsex.be)

3 www.observatoire-sidasexualites.be/recherche-exploratoire-sur-le-chemsex-parmi-les-gays-bisexuels-et-autres-hsh-dans-la-region-de-bruxelles-capitale/

4 Le sérotriage était une pratique fortement utilisée par les personnes séropositives ou non avant l’arrivée de la trithérapie pour privilégier les relations sexuelles avec des personnes de même statut sérologique. Aujourd’hui, pratiquer le sérotriage, alors qu’il existe des traitements permettant la non transmissibilité du virus en charge virale indétectable, s’apparenterait à un acte de sérophobie.

5 https://www.ncbi.nlm.nih.gov/books/NBK459113/

 

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