Se défaire des chaînes des récits dominants.

Dans ce moment de bascule, laissons leurs l’enclume qui, enchaînée à leurs âmes tuméfiées, les entraînent dans les limbes de la maladie du pouvoir. Quand à nous, prenons la plume, n’ayons plus peur d’écrire notre propre histoire, libérons nous du poids de leurs dominations pour enfin connaître véritablement ce que veut dire Liberté, Égalité, Fraternité.

J’aimerai réagir, en toute humilité mais avec fermeté, à une publication du F.M.I. à propos de possibles répercutions de cette pandémie. (1)

En effet, le F.M.I. vient de faire paraître un rapport faisant apparaître une vraisemblable relation entre « les catastrophes et les débordements sociaux », en précisant même « entre les débordements sociaux et les épidémies ».

Ce rapport se base sur une analyse de plusieurs millions d’articles de journaux publiés depuis 1985 dans 130 pays. Sur la base de ces articles, Philip Barret et Sophia Chen, qui sont les auteurEs de ce rapport, ont élaboré un indice de l’agitation sociale qui quantifie la probabilité d’une explosion des protestations à la suite de la pandémie. Les techniciens relatent des cas de débordements sociaux à 11 000 événements différents qui se sont produits depuis les années 1980. Il s’agit notamment des catastrophes naturelles telles que les inondations, les tremblements de terre ou les ouragans, ainsi que les épidémies. Le rapport conclut que “l’agitation sociale était forte avant la pandémie et s’est modérée pendant la pandémie, mais, si l’on se fie à l’histoire, il est raisonnable de s’attendre à ce que, lorsque la pandémie s’atténuera, des explosions sociales réapparaissent ». Que cette explosion se fera de manière progressive, avec « le risque de crises politiques graves (événements pouvant faire tomber des gouvernements), qui surviennent généralement dans les deux années suivant une épidémie majeure, augmente”. Dans l’article dont est tiré cette analyse (2), un autre rapport du F.M.I. est mentionné faisant état des mêmes observations. (3)

Ce rapport met aussi en évidence cet effet de décalage entre la fin de l’épidémie et les débordements sociaux. “Les épidémies graves qui entraînent une mortalité élevée augmentent le risque d’émeutes et de manifestations antigouvernementales”, expliquent-ils. Ces “événements pandémiques génèrent un risque nettement plus élevé de troubles civils après 14 mois”. Cinq ans après la pandémie, il y a encore un “effet quantitativement significatif sur la probabilité de troubles civils”. Les épidémies d’Ebola en Afrique de l’Ouest entre 2014 et 2016, par exemple, “ont entraîné une augmentation de la violence civile de plus de 40% après un an et son effet sur les troubles sociaux a persisté plusieurs années plus tard”. 
Ici la pandémie ne serait pas la cause initiale de ces débordements mais un catalyseur qui viendrait exacerber les sentiments d’injustice et de défiance envers les autorités publiques.  “Les résultats de notre étude indiquent qu’une forte inégalité est associée à plus d’explosions sociales (…) et que les troubles sociaux seront d’autant plus importants que l’inégalité des revenus sera élevée au départ”. Associé au le dernier rapport d’OXFAM, nous pouvons très bien observer que l’épidémie a plutôt tendance à augmenter les inégalités de faits qui étaient déjà présentes avant la propagation du virus.(4) 

Force est de constater que les paramètres d’aujourd'hui ne sont pas ceux d’hier et qu'il n'y avait pas autrefois tous ces outils techniques dévoués à la surveillance de masse et au maintient de l'ordre. Comment réagiront les dominants? Quel est le degré de « servitude » des individus aujourd’hui par rapport à autrefois? Le niveau de confort de 1918, la lutte des classes de cette période, n’ont rien à voir avec nos conditions de vie d’aujourd’hui. 
Il y aura des soulèvements, de plus en plus j'en suis convaincu, il y en a déjà un partout dans le monde et je ne pense pas que celles et ceux qui ont du pouvoir soient prêtEs à le partager. Plus le monde sera incertain, plus ils s’accrocheront à leurs privilèges, comme tout un chacun. Il se peut que la répression se fasse de plus en plus puissante au fur et à mesure que les tensions augmentent sous la pression de nos environnements en crise. Il se peut, aussi, au vue de l'obéissance dont a fait preuve la grande majorité des individus autour des décisions autoritaires pendant cette crise sanitaire, que les dominants n’aient pas besoin de trop forcer pour imposer leurs doctrines. 
Quoiqu’il en soit il me semble difficile d’envisager obtenir des changements allant dans notre sens sans devoir se confronter au dilemme de l’usage de la violence, tout comme il me semble que nous ne traverserons pas ces crises sans subir aucune forme de violence de la part des dominants. Nous devons fortement nous y préparer. Il n’y a pas ici de catastrophisme, nous subissons déjà nombre de violences, ce ne sera que la continuité d’une réalité déjà bien installée.

En effet ces pouvoirs dominants (politique, financier, médiatique) disposent aujourd'hui d'un arsenal avec lequel il est très difficile de pouvoir rivaliser surtout dans une période où il n'y a jamais eu autant de milliardaires et de millionnaires, où (en France) il y a plus de personnels dédiés au maintient de l'ordre qu'à l'agriculture et où le sens commun paraît complètement éclaté en une multitude de revendications différentes qui, pour la plupart, me semblent avoir plutôt tendance à se retrancher dans leur propre identité plus qu'à envisager converger vers un but commun.  
Il se peut que partout dans le monde, comme c'est déjà le cas dans de nombreux pays, les états glissent vers des postures de plus en plus autoritaires et conservatrices. Mais au delà de ces questions quelque peu inquiétantes, tout dépend de quel côté de la barricade nous nous trouvons, nous devons aussi prendre conscience que nous sommes vraisemblablement au milieu d’un basculement majeur de notre histoire, et que cela tend à nous dire que rien n’est encore véritablement écrit et qu’il ne tient qu'à nous de nous engager dans les rapports de force, pour celles et ceux qui ne le seraient pas encore, et rejoindre celles et ceux qui y sont déjà afin que cette bascule penche enfin du côté de nos espérances.

L'organisation des sociétés, presque partout dans le monde d’aujourd’hui, se fonde sur une telle concentration des pouvoirs que celles et ceux qui le détiennent peuvent imposer leur vision du monde à presque toute la planète. C’est une véritable guerre de l’information. Quelques pays, régions, villes, utopies concrètes résistent mais iels ne sont pas suffisantEs pour renverser les inégalités insupportables que nous subissons. 
Nous devons déconstruire leurs récits et en créer de nouveaux, habillés de nos propres symboles, refaire travailler nos imaginaires comme le suggérait Laborit; nous devons nous saisir de leurs outils pour diffuser nos valeurs communes au plus grand nombre, nous devons occuper tous les espaces où il est possible de s'engouffrer, multiplier les actions, les initiatives, les utopies, se saisir de nouvelles manières d'échanger, d'envisager une nouvelle façon de faire front commun contre toutes celles et ceux qui n'auraient pas pour horizon une justice sociale universelle! 

L’universalité doit être le nouvel humanisme. Il ne peut y avoir de véritable humanisme sans penser l’universalité, sans renverser la pyramide et redistribuer le pouvoir.

Le pouvoir c’est une ressource comme une autre qui devrait être divisée équitablement si nous souhaitons vivre dans des sociétés qui tendent vers la paix et non vers la guerre. Que nous reste-t-il à perdre? Notre vie? De quelle vie parlons-nous? De quelle vie voulons-nous? Notre vie, nous l'avons perdue dès notre naissance. Nous sommes mort avant même de l’avoir vécu. Du jour où nous sommes néEs, elle nous a été volé, dérobé par les dominants qui se sont accaparés nos histoires pour nourrir leurs propres récits. 
Tous ce que l'on nomme aujourd'hui "libertés" ne sont que des bâtons aux bouts desquels pend une carotte. Et tels des ânes bâtés, certainEs d’être maîtres de nos vies, nous travaillons comme des acharnés pour une carotte tout en supportant le poids de leur domination, sans broncher. 
La liberté n'a jamais existé pour des gens comme nous. Non, nous, nous sommes néEs prisonnierEs de leurs visions du monde, à quel moment nous avons réellement pu choisir? Aucun. Ils décident de tout parce qu’ils en ont les pouvoirs. Parce que si l’on cabre, la carotte disparaît. 
Le libre-arbitre dans ce monde ne semble être qu'une illusion sur laquelle se construit leur confortable position de privilégiéEs sans, qu'à un seul moment, iels considèrent que cette position ne serait pas dû à leur seul mérite mais à l'exploitation des êtres vivants. BercéEs par tant d'années de confort, iels sont persuadéEs du fait qu'iels nous sont si indispensables. 
Mais c'est l'inverse qui est vrai, nous sommes les premiers fournisseurs officiellEs de richesses aux riches, nous sommes leurs mines d'or, leurs matières premières, leurs main d'oeuvre, leur génie sortit de la lampe. Si demain, nous cessions de croire en leurs récits, c'est toute la machine qui s'arrête. C’est toute la source de leur pouvoir qui se tarit. La seul raison pour laquelle tout continue encore c'est parce que nous ne voulons pas cesser de croire en leurs histoires. Nous avons peur de ne plus y croire pour nombre d'entre nous, peut-être parce que ce sont les seuls récits que nous connaissons, nous les avons certainement intégrés, ils font parties de nous, ils nous rassurent tout en nous maintenant emprisonnéEs de leurs chaînes idéologiques. 
D’autres y adhèrent, que cherchent-iels? Avoir une place de choix pour, du haut de la pyramide, atteindre les sommets du pouvoir et enfin dominer, oublier leur insignifiante existence, leur finitude? Prendre leur revanche sur la mort. 
Mais les places sont limitées au saint des saints, le pouvoir ne se trouve pas en quantité illimitée, c’est une ressource rare et prisée. Peu sont celles et ceux qui peuvent y accéder. Le prix à payer est incommensurable, c’est une place qui se paie cash avec le sang des travailleuses et des travailleurs, des exploitéEs. Impossible d’atteindre ces sommets sans marcher sur une montagne d’oppriméEs. 

Ils nous suffiraient de ne plus y croire pour briser nos chaînes. Mais sortir de la grotte, pensait Platon, n’est pas une mince affaire.

C'est pour cela que pour nous défaire de leurs récits, nous devons à la fois les déconstruire mais surtout en créer de nouveaux, on a besoin d'espérer ensemble sur des horizon communs pour ne pas leur laisser l'espace suffisant de nous convaincre du contraire. On a besoin de récits auxquels nous pouvons nous raccrocher, de récits qui nous servent de base sur laquelle nous pourrons prendre de l'élan et faire le grand saut de l'émancipation. 

Rien n'est encore écrit, le futur c'est maintenant, le futur c'est le présent. 
Si nous ne rentrons pas dans les rapports de force, d'autres le feront comme iels l'ont toujours fait auparavant. Ce virus, en révélant et en créant des brèches dans leurs récits, nous offre une opportunité dont nous devons nous saisir, ensemble, pour y opposer et imposer nos propres récits. 
C'est bien dans cette fragilité de l'instant, ciment de nos liens, fracture des leurs, qu'il nous ait offert l'opportunité de renouer avec le sens en commun. En commun parce que c’est à nous de le fabriquer, ensemble. Plus iels réagiront avec autorité plus ça voudra dire que nous touchons au but, leurs répressions ne doivent être perçues que comme  les symptômes de leurs inquiétudes, de leurs faiblesses, et non de leurs forces, face à nos revendications. Chaque acte de répression nous signalent que nous nous rapprochons de la réalisation de nos espérances.  Iels ne doivent plus pouvoir dormir tranquilles tant que nous n’aurons obtenus justice, iels ne doivent pas pouvoir penser un seul instant que leur autorité est légitime et efficace, parce que cela leur procure un sentiment de puissance qui devrait être notre. Nous devons leurs rappeler sans cesse que de grands pouvoirs appellent toujours de grandes responsabilités et que si iels sont incapables de porter ces responsabilités, qu’iels se sont elleux-mêmes octroyées, pour faire vivre la justice sociale alors qu'iels déposent ce pouvoir pour que nous le distribuions équitablement en chacun des membres qui composent la société afin que tout le monde puisse décider, avec toute la responsabilité individuelle que cela engage, pour lui-même et pour la communauté. Ce n'est ni à des algorithmes ni aux dominants d'écrire l'histoire. Parce que écrire l’histoire c’est prendre vie. C’est écrire le récit de sa propre vie. C’est naître une seconde fois. 

Cette histoire elle nous appartient et c'est à nous de l'écrire. A nous et à personne d'autre.

 

(1) https://www.imf.org/en/Publications/WP/Issues/2021/01/29/Social-Repercussions-of-Pandemics-50041

 

(2) https://www.lautrequotidien.fr/new-blog/2021/2/24/mrmb4qtkgb1rv0lo96a5qwmx7oz88q?fbclid=IwAR0b87vlxHLGxhqAK4S6UYNSrpffwExFj2oZpXrIQWq8_FhKmrRt-0TeCcw

 

(3) https://www.imf.org/en/Publications/WP/Issues/2020/10/16/A-Vicious-Cycle-How-Pandemics-Lead-to-Economic-Despair-and-Social-Unrest-49806

 

(4) https://www.oxfamfrance.org/rapports/le-virus-des-inegalites/

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