De l’importance de repenser la démocratie.

Proudhon, au 19eme siècle, s’interrogeait sur qu’est-ce que la propriété pour en montrer les abus, et donc les violences qui découlaient de la manière dont est pensé le droit de propriété ; c’est à dire au travers de préjugés aux conséquences extrêmement préjudiciables pour une grande partie des êtres humains et des non humains.

J’en suis convaincu, il devrait en être de même avec la notion de démocratie représentative. 
Nous devrions aussi nous interroger radicalement sur les préjugés qui entourent, aujourd’hui comme hier, l’idée de faire démocratie au travers de la représentation et qui, même si cela peut paraître plus confortable de nous accrocher à nos préjugés quand il s’agit de remettre en question des habitudes qui nous procurent un grand sentiment de sécurité, il me semble, qu’au regard des contextes dans lesquels nous semblons nous trouver, il soit maintenant plus qu’essentiel de faire un vrai travail de remise en question quant à l’organisation du pouvoir dans nos sociétés. 

Il n’est plus possible de déléguer, que dis-je d’abandonner, au travers de l’élection, notre pouvoir politique à des individus que nous ne connaissons pas, aussi instruits et de „bonne volonté“ qu’ils puissent affirmer avec autant de certitudes de l’être, sans avoir de possibilités, aux termes donc de ces élections, de pouvoir reprendre en main notre pouvoir de décision quand la situation l’exige en tant que respect de notre intégrité. 
N’oublions jamais que ces individus, au travers d’un État abordé sous la définition sociologique de Max Weber, ont le monopole de la violence légitime. De ce fait, qui n’est plus à prouver, quand nous donnons notre voix, par l’élection, nous ne désignons pas des représentants, ici se trouve le préjugé, mais nous désignons nos maîtres ; entendons-le bien, des maîtres à qui nous donnons le droit légitime de pouvoir user de la violence contre tout individu, nous y compris, si ils estiment plus ou moins arbitrairement que nous agirions contre des intérêts dit généraux qu’eux-mêmes ils instituent et font respecter sans la moindre consultation des personnes concernées. 
L’élection n’est pas une consultation ou une participation, bien au contraire, c’est une privation, volontaire, de toutes consultations et participations quant aux décisions dont les applications s’immiscent irrémédiablement dans les plus intimes moments de nos vies. 
Je rajouterai, étant conscient que pour l’être humain la trop grande concentration de pouvoir le rende malade et inévitablement voué à une mort sociale certaine, par le trop grand respect que j’ai pour mes semblables et surtout pour moi-même, il ne me viendrait pas à l’idée d’envoyer ainsi volontairement une personne à une maladie certaine. Que je m’en garde bien pour la conservation de ma propre santé mentale. 

Repenser radicalement la démocratie, aujourd’hui, c’est profondément remettre en question l’existence même de l’état en tant qu’outil définit comme étant le plus efficace dans l’expression démocratique de la volonté de tous les individus consentants qui composent la communauté, c’est donc irrémédiablement penser un nouveau droit qui donnerait, aux personnes qui souhaitent faire corps commun, un véritablement pouvoir politique de décision sur les sujets qui les concernent. Un droit qui serait susceptible de nous protéger contre les abus de pouvoir inhérents à tous systèmes fondés sur la perpétuation des hiérarchies de dominances. 
Il ne s’agit donc pas de réformer l’état ou de le transformer mais bien de radicalement repenser le droit afin de sortir des préjugés insupportables et hautement préjudiciables qui, par habitude, ont fait que ce monstre, dans l’inconscient collectif, finisse par être envisagé comme l’unique et la plus efficace manière de faire société. 
Il y a une multitude de façon d’envisager l’organisation politique, rien ne prouve que l’état et la représentation en soit la seule et la plus efficace. 
Nous avons plus que besoin aujourd’hui de penser un droit qui donnerait aux individus le moyen de pouvoir proposer, participer, délibérer et/ou décider, ensemble, par et pour eux-mêmes sur les sujets politiques qui les concernent. 
Il existe déjà des outils, aussi imparfaits qu’ils puissent être, qui permettent plus ou moins suivant les conditions, les pays ou les états qui les utilisent, de faire vivre ce droit ; le RIC par exemple en est un. 
Ainsi il s’agit de passer d’un droit à élire des maîtres qui décident seuls à un véritable droit de décider par l’autodétermination des individus consentants à vivre en communauté. 

Sans l’existence dans les consciences d’un tel droit, sans l’adhésion, l’engagement responsable et la mise œuvre par les volontés, les capacités qui composent la communauté, toutes aussi nécessaires à son existence au delà même des promesses et des espoirs qu‘un droit puisse nourrir ; sans cela, parler ainsi de démocratie c’est irrémédiablement fonder nos espoirs de liberté dans l’expression d’une organisation politique remplie de préjugés qui, comme le disait Proudhon pour le droit de propriété, nous tourmentent et nous tuent. 
Il est maintenant tant de prendre nos responsabilités et de nous engager, non plus à élire nos maitres et par là même donc de nous déresponsabiliser de ce que cela induit en tant que volonté de faire communauté, personnellement je m’y refuse ; non, il s’agit bien, si encore nous avons de la considération pour l’altérité et pour la liberté, de nous engager à faire vivre le droit pour toutes et pour tous de décider par et pour elle-même, pour lui-même. C’est par cet engagement, par cette révolution intérieure, volontaire et permanente, par la coordination des individualités que vivra la démocratie véritable et à travers elle l’expression des sentiments de liberté et de sécurité nécessaires à toutes communautés. 
La démocratie n’est pas qu’un régime politique c’est aussi une capacité, un savoir-être qui ne peut se passer des volontés. 

Voilà ce que disait Proudhon il y a presque deux siècles : 

« Dès la plus haute antiquité l’on a vu d’ingénieux mécaniciens, d’excellents architectes, d’habiles artilleurs; l’erreur dans laquelle ils pouvaient être relativement à la rondeur de la terre et à la gravitation, ne nuisait point au développement de leur art; la solidité des édifices et la justesse du tir n’y perdait rien. Mais tôt ou tard il devait se présenter des phénomènes que le parallélisme supposé de toutes les perpendiculaires élevées de la surface terrestre rendrait inexplicables : alors aussi devait commencer une lutte entre des préjugés qui depuis des siècles suffisaient à la pratique journalière, et des opinions inouïes que le témoignage des yeux semblait contredire.
  Ainsi, d’une part, les jugements les plus faux, quand ils ont pour base des faits isolés ou seulement des apparences, embrassent toujours une somme de réalités dont la sphère plus ou moins large suffit à un certain nombre d’inductions, au delà desquelles nous tombons dans l’absurde : il y avait, par exemple, cela de vrai dans les idées de saint Augustin, que les corps tombent vers la terre, que leur chute se fait en ligne droite, que le soleil ou la terre se meut, que le ciel ou la terre tourne, etc. Ces faits généraux ont toujours été vrais;  notre science n’y a rien ajouté. Mais, d’autre part, la nécessité de nous rendre compte de tout nous obligé à chercher des principes de plus en plus compréhensifs : c’est pourquoi il a fallu abandonner successivement, d’abord l’opinion que la terre est plate, puis la théorie qui la fait immobile au centre du monde, etc. 
  Si nous passons maintenant de la nature physique au monde moral, ici encore nous nous trouvons assujettis aux mêmes déceptions de l’apparence, aux mêmes influences de la spontanéité et de l’habitude. Mais ce qui distingue cette seconde partie du système de nos connaissances, c’est, d’un côté, le bien ou le mal qui résulte pour nous de nos opinions; de l’autre, l’obstination avec laquelle nous défendons le préjugé qui nous tourmente et nous tue.
  Quelque système que nous embrassions sur la cause de la pesanteur et sur la figure de la terre, la physique du globe n’en souffre pas; et quant à nous, notre économie sociale n’en peut retirer ni profit ni dommage. Mais c’est en nous et par nous que s’accomplissent les lois de notre nature morale : or, ces lois ne peuvent s’exécuter sans notre participation réfléchie, partant, sans que nous les connaissions. Si donc notre science des lois morales est fausse, il est évident que tout en voulant notre bien nous ferons notre mal; si elle n’est qu’incomplète, elle pourra suffire quelque temps à notre progrès social, mais à la longue elle nous fera faire fausse route, et enfin nous précipitera dans un abimes de calamités. 
  C’est alors que de plus hautes connaissances nous deviennent indispensables, et, il faut le dire à notre gloire, il est sans exemple qu’elles aient jamais fait défaut; mais c’est alors aussi que commence une lutte acharnée contre les vieux préjugés et les idées nouvelles. Jours de conflagration et d’angoisse ! On se reporte aux temps où, avec les mêmes croyances, avec les mêmes institutions, tout le monde semblait heureux : comment accuser ces croyances, comment proscrire ces institutions? On ne veut pas comprendre que cette période fortunée servit précisément à développer le principe de mal que la société recelait; on accuse les hommes et les dieux, les puissants de la terre et les forces de la nature. Au lieu de chercher la cause du mal dans sa raison et dans son cœur, l’homme s’en prend à ses maîtres, à ces rivaux, à ses voisins, à lui-même; les nations s’arment, s’égorgent, s’exterminent, jusqu’à ce que, par une large dépopulation, l’équilibre se rétablisse, et que la paix renaisse des cendres des combattants. Tant il répugne à l’humanité de toucher aux coutumes des ancêtres, de changer les lois données par les fondateurs des cités, et confirmées par la fidélité des siècles. »

P. J. Proudhon. Qu’est-ce que la propriété? 1840. 

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