Michel Legrand n'est pas un cave

L'Affaire Thomas Crown © Philippe Thomas

Le choix de cet extrait de « l’Affaire Thomas Crown » du réalisateur Norman Jewison et premier film, de l’aventure Hollywoodienne du compositeur Michel Legrand, me semblait pertinent, en ce lendemain de Saint Valentin.

Aussi comme une entrée en matière aérienne, pour un survol rapide, une évocation effleurée, mais obligatoire , de la carrière, de cet artiste prolifique et boulimique, auquel la cinémathèque française rend un hommage légitime jusqu’au 26 février.

 

La voix suave, un peu maniérée,du chanteur Michel Legrand, peut agacer, l’étiquette de romantique ou exalté lui colle à la peau.

Figure complexe au territoire musical immense, je préfère pour le nommer , les formules de « pulvérisateurs de frontières » ou de « compositeur savant d’expression populaire » .

 

Compositeur, arrangeur, orchestrateur, chef d'orchestre, Michel Legrand a livré plus de 200 musiques de films et produit plus de 100 albums en cinquante ans.

 

J’évoque donc ici plus particulièrement le début de sa carrière, et les années de la nouvelle vague, sa collaboration avec Jacques Demy, une période qui me tiens particulièrement à cœur.

 

 

« je me souviens que Michel Legrand fit ses débuts sous le nom de « Big Mike »., Georges Perec

 

 

Né le 24 février 1932 son père Raymond Legrand était compositeur, son oncle Jacques Hélian.chef d’orchestre,le jeune Michel se met au piano dès l’âge de quatre ans. En 1949, à sa sortie du conservatoire, il joue une douzaine d’instruments.

À la fin de la seconde guerre mondiale, il découvre le jazz, fasciné, lors d’un concert de Dizzy Gillespie.

 

Dans une interview accordée à l’Express, Michel Legrand évoque ces années où à l’aube des années 50 le be bop américain envahi le quartier latin et enflamme les caves de ST Germain des Près. Il y fait des rencontres décisives, Miles Davis, les cinéastes de la nouvelle vague..

 

Extrait :

Comment êtes-vous passé, au début des années 1950, du Conservatoire aux clubs de jazz de Saint-Germain?

Comme je l'ai toujours fait: en associant mon éclectisme à mon esprit provocateur. En 1945, j'assistais à un concert de Dizzy Gillespie. Ce fut une claque, un coup de tonnerre. Je ne comprenais rien à ce que j'entendais. Pendant l'Occupation, le jazz avait été interdit en France et voilà, tout d'un coup, cet orchestre de be-bop extraordinaire qui, en un soir, révolutionnait totalement ma façon de concevoir la musique. Le lendemain, j'ai acheté mon premier album de jazz. La nuit, j'ai commencé à traîner dans les clubs de Saint-Germain

 

C'est là que vous avez rencontré Miles Davis...

 

Il s'y produisait avec son quintette. Il m'avait remarqué, car j'allais l'écouter tous les soirs. Il voyait ce petit jeune, au premier rang, les oreilles grandes ouvertes, en train de boire chacune des notes qu'il jouait. Une nuit, je l'ai approché pour lui dire mon admiration. Sept ans plus tard, en 1958, nous enregistrions un disque, Legrand Jazz, à New York, avec John Coltrane et Bill Evans. C'est avec moi, d'ailleurs, que Miles Davis a réalisé son dernier album, en 1991, la bande originale du film Dingo

 

Comment le jazz a-t-il influencé les cinéastes de la Nouvelle Vague?

Jacques Demy, Louis Malle, Jean-Luc Godard et les autres... ils voulaient tous changer le cinéma et travailler avec des gens nouveaux. La musique de jazz collait merveilleusement à leurs films. Privé d'un repère mélodique précis, le spectateur ne pouvait pas anticiper l'évolution de la musique: les personnages devenaient ainsi plus imprévisibles, plus mystérieux. Ils étaient nombreux à fréquenter les clubs de Saint-Germain. Je pense à Roger Vadim, qui fit appel à Thelonious Monk pour la musique de ses Liaisons dangereuses, ou à Marcel Carné, qui décrivit cette atmosphère dans Les Tricheurs, avec des musiques de Dizzy Gillespie, Oscar Peterson et Stan Getz. J'ai moi-même inséré du jazz dans Les Parapluies de Cherbourg ou Les Demoiselles de Rochefort

 

Au début des années 1960, Michel Legrand est littéralement happé par la Nouvelle Vague.

Entre 1961 et 1967, il écrit sept musiques pour Jean-Luc Godard (Bande à part, La Chinoise, Vivre sa vie…), ainsi que la bande originale de cléo de 5 a 7 d’Agnès Varda. Surtout, il noue une collaboration essentielle avec Jacques Demy qu’il désigne comme son frère jumeau. Ensemble, ils « composent » des films comme Lola (1961), les Demoiselles deRochefort(1967), Peau d’Ane (1970) et bien sûr Les parapluies de Cherbourg véritable opéra populaire, cinématographique, sous fond de guerre d'Algérie (comme Cléo de 5 à 7), qui remporte la Palme d’or à Cannes en 1964.

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A la même époque Michel Legrand signera aussi des b.o. pour Joseph Losey : Eva (1962) et plus tard Le Messager, autre Palme d’or en 1971

 

 

Le film le « cave ce rebiffe », marque un tournant dans la carrière de l’artiste

En effet,lorsqu’en 1961 Michel Legrand compose la musique du film de Gilles Grangier , sa démarche est vécue par les cinéastes de la nouvelle vague comme une trahison, pire une véritable décadence

 

 

"C'est vrai, ma première famille de cinéma, c'était Reichenbach, Demy, Varda, Godard, Marker. Avec eux, c'était l'imagination au pouvoir. Nous rêvions tous dans la même direction, mélancolise le compositeur. Mais très vite, beaucoup de cinéastes de l'Ancienne Vague ont commencé à me contacter, comme Marcel Carné ou Gilles Grangier. À leurs yeux, je symbolisais sans doute quelque chose de nouveau, de différent. Moi, j'étais fier de travailler avec le metteur en scène des Enfants du paradis… Quand j'annonçais aux copains des Cahiers du Cinéma que je composais la musique du Cave se rebiffe, je me faisais insulter : "Arrête tes conneries ! Tu déchois, espèce de traître !" En fait, ça m'amusait d'enregistrer le lundi du jazz be bop pour Godard, le mercredi des valses des faubourgs pour Grangier. C'est le propre d'un compositeur pour l'image : s'adapter à toutes les grammaires cinématographiques, être l'homme de toutes les cultures. D'un film à l'autre, comme un comédien, je change de personnage et de costume."

 

 

 

Partition pour l'édification d'un cave...

 

 

Un film n'est pas que film. Un film peut être une musique (Les demoiselles de Rochefort,...) ou dialogue (Les Tontons flingueurs...). Et il peut être aussi musique et dialogue, comme le Cave se rebiffe...

Le cave se rebiffe est un oxymoron. L'Histoire du Cave est, en fait, l'histoire d"un pacha qui se joue des caves. Ces caves font des rêves en couleurs. Ces caves aspirent à être papillons, alors qu'ils ne sont que cloportes. Or, le cave est cave. Plus qu'un pléonasme, c'est une réalité sociologique, un état. Le cave, c'est le "traîne-patins", le "de

mi-sel". Le garçon qui joue à qui compisse le plus loin, la faïence municipale de la toilette publique communale. Le cave porte "des costars tissés en Ecosse à Roubaix, des boutons de manchette assimilés...". Le cave est faux, le cave est fallacieux. Chez le cave, tout est faux, doré, plaqué. Des toiles de maîtres qui sont des croûtes sordides, du vin précieux qui n'est que picrate vinaigré... Tout est illusion ? Non, rappelle gourmand Gabin qui n'en est pas un (de cave...), tout est illusoire. Retour à la case départ, au terminus des prétentieux. Car "si les bénéfices, ça se divise, la réclusion ça s'additionne..." Sévère est l'arithmétique du cave... La musique du cave, c'est d'abord un requiem...

La musique se fait alors légère, car le cave a des lettres, des lettrines. Le cave voit le faussaire comme un artiste de la Renaissance. Le faussaire du talbin, c'est à la fois un Rubens ou un Raphaël. Le cave a de la Renaissance une idée symphonique. Il voit grand, il voit chef d'oeuvre, il voit opéra. En même temps, le cave manifeste un sens pragmatique certain et assuré. Le cave, c'est la réussite d'un modèle éducatif, qui donne un bagage culturel maîtrisé, qui permet de briller du cabinet ministériel parisien (pardon pour le pléonasme) au salon bourgeois. Car le cave a réussi son ascension. Le mouvement du cave est crescendo... Clandé, lupanar, alcôve... Son salon est ainsi un "petit Versailles". Il n'y joue pas les lutty, mais les lutins. Car le cave aime les femmes. Le cave en musique, c'est un air de rigoletto...

Bien sûr, il ne saurait atteindre la galanterie d'un Gabin devant le beau sexe . "fatigue pas tes vieilles jambes, je connais le chemin...", dit-il, soucieux de ne pas affliger une élégante d'un âge certain, dont les jambes ont été usées avant l'âge (certain) d'avoir arpenté un trottoir de long en large. Gabin a le souci des convenances. C'est un Homme. En homme à femmes, il a su composer son petit personnel de représentantes à la plastique irréprochable. Le cave singe le pacha. C'est sa mélodie à lui. En esthète, il aime les ingénues, les femmes qui s'imposent. Le Dab est ainsi acoquiné avec Martine Carole. Quand la main raphaélienne s'allonge sur la marquise des anges, on est plus à Paname mais à Florence ou à Istanbul. La femme, pour le cave, c'est la femme horizontale, la femme mercenaire. La femme vendue pour le plaisir d"un autre. Le cave est généreux avec le corps féminin. Son fonds de commerce, c'est la plastique. Le clandé, c'est du Pinay, du Mozart, du Wagner, Le cave est un homme à femmes. Au-delà du mec, le Cave est un mac...

 

Et la question qui se pose, le cave est-il un film de droite ?

 

Je remercie Yohann Chanoir pour sa partition

 

Le cave se rebiffe © nordine mohamedi

 

Pour finir une chanson de Michel Legrand écrite pour Claude Nougaro sa première

Le cinéma

une vidéo en forme d'hommage à Jeanne Moreau

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Ce lien vous conduit à un témoignage de Michel Legrand, des moments les plus marquants de son parcours

il évoque avec humour différends épisodes , celui par exemple,où il fallut plus d'un an, pour convaincre les producteurs de se lancer dans l’aventure des "Parapluies de Cherbourg", Jacques Demy, et lui même passant à l'époque pour de véritables fous furieux.

(En cliquant sur l’image Le ciné qui chante)

http://www.radiofrance.fr/francemusique/ev/fiche.php?eve_id=235000148

 

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