« S’ils voulaient tuer la Sncf… »

Chronique d’un petit voyage en train sur une ligne en survie.



En un pluvieux jour de juin, revenant du Haut Cantal vers son domicile métropolitain, le voyageur va prendre le train en gare du Lioran. Son quai offre en hiver un accès direct au domaine skiable de la station née à l’aube du XXe siècle, exclusivité européenne : on peut sauter du train côté montagne, chausser ses planches et se laisser tirer par le remonte-pente, dit téléski de la Gare.
Côté route, en revanche, la 122, unique nationale du département, ne donne ni l’hiver ni l’été un accès direct en roulant jusqu’à la gare : le vieux et haut pont de pierre qui enjambe la rivière Alagnon est considéré depuis quelque temps comme inapte à supporter plus que le poids de quelques piétons, avec bagages et skis éventuels. Aucun véhicule, même léger, ne peut donc plus embarquer ni déposer ses passagers au seuil de la gare, et cela pour… un certain temps.
Après tout, ce n’est pas comme si le Lioran était un point fort touristique local et une des stations importantes du Massif central… Et puis comme ça, on fait cent mètres au grand air à 1200 mètres d’altitude jusqu'à son taxi ou la voiture des amis venus vous chercher, ça oxygène. C’est juste un peu surprenant.
Dans l’autre sens, le voyageur boitille jusqu’à la gare – il a trop forcé sur son vieux genou ces derniers jours –, surpris derechef en découvrant le panneau apposé sur le guichet : fermé. Renseignements pris, la fermeture s’avère définitive, et nulle borne numérique ou distributeur automatique n’y supplée. « Il faudra prendre votre billet auprès du contrôleur », s’entend-il dire par un sympathique salarié de la gare, déniché dans un bureau voisin. Soit… même si le voyageur pressent un petit problème car il est muni d’un bon d’achat numériquement codé, dédommagement consécutif aux dernières grèves de la Sncf ; il verra bien.
Usager régulier, il s’interroge néanmoins : à quoi sert donc le magnifique composteur jaune d’or trônant devant l’accès au quai, puisque les seuls passagers disposant ici d’un billet l’ont acquis par Internet, ce qui précisément dispense du compostage ? Sur ces réflexions, arrive (à l’heure) le train de 17 h 10, où il grimpe en solitaire : l’impression d’un arrêt, voire d'une gare pour soi tout seul, un des charmes du voyage hors saison dans nos départements de faible densité démographique. En route.

On the railroad again

Plus tard, une fois son lourd bagage calé en hauteur, les fesses dans le sens du trajet et la tête dans son captivant bouquin, le voyageur voit surgir une dame souriante qui se présente : la contrôleuse. Elle lui demande son billet, lui justement de le lui vendre. Elle lui reproche gentiment de ne pas l’avoir sollicitée dès sa montée dans le train, ou au moins dès son premier passage. Il lui rétorque poliment qu’il n’avait guère envie de clopiner à travers les wagons, et que sa qualité professionnelle ne lui a jusqu’ici pas sauté aux yeux. Belle preuve d’humour autodérisionnel, elle lui retourne que son “bibi” maison est pourtant suffisamment criard pour cela ; lui, apitoyé, que « mais non madame, il n’est pas si moche », et que dans sa jeunesse le contrôleur Sncf était bien pire, avec forcément un costard en tergal luisant très fort et une casquette de dictateur sud-américain visible à trente mètres.
Considérant que ce ping-pong verbal peut utilement se clore sur un match nul, tous deux poursuivent la transaction pour un billet que le voyageur ne pourra effectivement, bon sang de bonsoir, pas régler avec son bon d’achat. Car outre son bibi bicolore (peut-être plus pompier que cheminot, en fait), la dame est dotée d’une sacoche bien remplie, avec machine à trouver des tarifs et à cracher des titres de transport, une autre à encaisser les cartes bleues – « z’avez le sans-contact ? ouf ! » –, sans doute une belle et bonne caisse à piécettes pour les paiements en espèces et peut-être même une clé de 12, mais pas l’outil adéquat pour gérer les bons d’achat : le télétravail a ses limites, les colonnes vertébrales aussi. En cas de besoin d’un composteur en plus, on pourrait peut-être lui mettre sur roulettes celui du Lioran. Quant à son bon d’achat, le voyageur peut se le garder pour une prochaine fois, au plus tard avant la fin de l’année, partez donc à Noël avec la Sncf.

(Pour que sur)Vive le transport en commun…

Tout bien pesé, la dame au bibi est une bonne professionnelle, contrôleuse-informaticienne-vendeuse et guichet ambulant. C’est ainsi qu’elle prodigue au voyageur, afin de le dédommager de ne pouvoir jouir de son précédent dédommagement (vous suivez ?), un geste commercial, certes modique (1,60 euro), mais considérons qu’au début de l’histoire elle aurait pu lui coller une grosse prune si elle avait voulu. Le voyageur replonge dans son bouquin qu’il termine enfin, c’est drôlement chouette le transport en commun.

Jusqu’à l’arrêt suivant où montent dans le train deux passagers passablement énervés d’avoir dû, après une journée de boulot bien crevante, ferrailler en pure perte avec un automate à billets hors d’usage, tenter vainement de trouver un interlocuteur en chair et en os puis se hâter de sauter dans le train où ils doivent maintenant acheter leurs billets… Le voyageur les oriente vers la bienveillante contrôleuse, après bref résumé de sa propre aventure. Et l’un d’eux, retrouvant peu à peu son souffle, de conclure que « s’ils voulaient tuer la Sncf, ils feraient pas autrement… »
Heureusement qu’il y a des premières de corvée qui assurent avec le sourire.

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