“Je ne laisserai personne dire…”

Fait des premiers mots d’un livre, l’incipit annonce le point de vue de son auteur, le style imprimé à l’œuvre. Pas plus que le reste de l’ouvrage, il n’est immunisé contre le plagiat. Dialogue imaginaire entre Nizan et le pouvoir.

« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie. » Le célèbre incipit de Paul Nizan dans Aden Arabie semble plaire à l’actuel duo du pouvoir français, qui le réemploie sans scrupules depuis trois ans : pâles figures de style recopié, ravalements de façade médiatique pour noyer les questions, tenter de clouer les becs et clore tout débat.

À l’inverse, l’auteur en faisait le départ lumineux d’un voyage exploratoire, d’une flamboyante ouverture, défi téméraire aux enjeux du monde… Que répondrait-il à ces éléments de langage contreplaqués ? 

En italiques à droite, extraits choisis au fil du livre de Nizan qui répond plutôt bien, 90 ans à l’avance, aux assertions d’Emmanuel Macron et, tout récemment, d’Edouard Philippe.

“Je ne laisserai personne défendre la culture française en prétendant la rabougrir.” (E. Macron, 18/03/2017)

« Je suis arrivé. Il n’y a pas de quoi être fier. »

« Je vous dis que tous les hommes s’ennuient. »

“Je ne laisserai personne dire que des choix budgétaires se font aux dépens de votre sécurité.” (E. M., 20/07/2017)

« La sagesse des nations approuve tant de détours,
de contrats, de pesées, d’esclavages profitables.
Mais qu’en pense la Sagesse qui n’appartient pas aux nations ? »

Variante : “Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit.” (E. M., 07/03/2019)

« Ces desseins, vous les nommez ici guerre, commerce et transit :
croyez-vous que ces mots excuseront tout jusqu’à la fin des temps ? »

“Je ne laisserai personne dire qu'il y a eu du retard sur la prise de décision s'agissant du confinement.” (E. Philippe, 28/03/2020)

« L’action met en avant de bien autres complices
que toutes vos algèbres, des pouvoirs, des besoins, des possessions.
Tout doit viser à la conciliation de ces complices naturels dont vous essayez
d’étouffer les voix avec beaucoup de ruses et de savantes précautions,
sous toutes les tentures de la bonne logique et de la sainte morale des affaires. »

Dans les mêmes pages, l’écrivain lance : « Faut-il prendre pour l’action ses reflets ? » À entendre comme une critique aussi brève que lucide de la communication en politique, toujours d’actualité. Pas mal vieilli, Nizan.

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