Tribulations d’une halle de province : 20 ans après, l’affaire est dans le Frac

Où l’on voit que nos gouvernants, qui lèvent l’impôt et rêvent de grand œuvre bâti, peuvent vainement poursuivre celui-ci sans crainte d’indûment dissiper celui-là. Heurs et malheurs d’une halle aux blés en pays volcanique.

La fin du siècle et du millénaire s’annonçait.

Dans la bonne ville des Deux-monts, les jeunes têtes en quête des gais savoirs de peinture, de sculpture et autres prodiges de l’esprit humain, étaient décidément fort à l’étroit pour s’instruire de leurs arts. Ils œuvraient jusqu’alors dans une bien belle bâtisse, ancienne et charmante, mais exiguë comme on l’a dit, et de surcroît fort décatie.

Un peu d’histoire

Elle était née dès le mitan du siècle pénultième, aujourd'hui antépénultième, dans l’esprit des échevins de la cité, aux fins d’y mieux serrer à l’abri des rongeurs les grains d’avoine, d’orge et de froment, et puis d’en faire bon commerce. L’intendant de la province Bernard de Ballainvilliers y avait veillé. L’ingénieur François-Charles Dijon l’avait conçue dans le pur style attribué au glorieux souverain de ces jours lointains, Louis le quinzième. L’entrepreneur Raimbaux et le tailleur Michel Machebœuf l’édifièrent. Ce dernier était natif de la proche cité de Volvic dont les carrières étaient déjà réputées. Ils livrèrent donc en 1769 cette halle aux blés en belle, bonne et grise pierre de lave, sise au sud du bourg posé sur le plus clair des deux monts. Elle était toute de plain-pied et coiffée d’une corniche, au bord d’un nouveau boulevard également dû au susdit intendant, fraîchement disparu mais néanmoins éponyme.

Ses voûtes faiblirent et fléchirent de temps à autre, mais il fallut un bon demi-siècle encore avant que d’autres échevins chargent Louis-Charles-François Ledru de reprendre l’ouvrage pour mener à terme et en beauté les vœux et plans de Dijon, à savoir adjoindre à la halle un étage surmonté d’un lanterneau. De la sorte, Ledru éleva sur trois niveaux ce vaste carré de cent pieds de flanc, chacun riche d’une entrée, de cinq baies, et surmonté d’autant de fenêtres en étage. Dans le lanterneau, par quatre fois trois baies en demi-cercles, l’œil se porte au grand loin, par-dessus les tuiles creuses, vers l’horizon de puys et de volcans propres à cette contrée…

 © Collection privée DR © Collection privée DR

On était alors en l’an 1828, et la ville comptait plus de 30 000 âmes ; elles étaient près de 45 000, en 1883, lorsqu’on décida d’ôter de là les grains pour faire place aux dessins : les beaux-arts trouvèrent un havre adéquat dans ces 2 500 m2, désormais centraux dans la cité agrandie de tous côtés et voués à former des générations d’artistes et d’architectes. Ces derniers ne furent bien longtemps qu’une section de l’école, jusqu’à s’en distinguer tout en gardant logis commun, puis tardivement prendre leur envol vers d’autres lieux, tout au début des années 1980.

Mais l’on verra ces concepteurs et bâtisseurs bientôt retrouver place au fil de l'histoire, que nous reprenons en cette fin de millénaire.

Grande joie des estaminets

Le XXIe siècle pointait donc à l’horizon, précédé de son lot d’idées bizarres et d’inconscience générale quant aux vrais tourments qui nous accableraient bientôt. Certains croyaient, dur comme silice, que les récentes machines informatiques allaient perdre toute raison au dernier coup de minuit de la Saint-Sylvestre. Un intellectuel sans doute trop bien payé avait récemment ressassé jusqu’à la moisissure la thèse de « la fin de l’histoire », et l’on n’imaginait pas un nouvel épisode s’en écrire bientôt à force d’aéronefs propulsés dans des gratte-ciel.

Plus pragmatique en son début de règne, le grand échevin Serge des Deux-monts, lui, se préoccupait entre autres choses de mieux accommoder en sa cité l’asile des jeunes artistes et de leurs maîtres en création, en remaniant à neuf la halle bicentenaire. À cette fin, il avait mandé un tournoi d’architecture, plaisante coutume où les combattants s’armaient de plans fort élaborés, d’audacieuses ébauches et de concepts brillants pour emporter la faveur d’une cour d’édiles et de savants réputés dans l’art de construire, tous judicieusement choisis et accessoirement rémunérés de quelques centaines d’écus pour chaque bourse, afin de se prononcer sans faillir sur l’avenir d’un édifice au si brillant passé.

Vitrages à l’unisson

Cette joute, réglée par un programme dressé au préalable — tâche ardue et bien sûr coûteuse —, avait fait grand bruit dans la contrée et attiré foule de prétendants, parmi lesquels trois ateliers furent d’abord pressentis pour proposer subséquemment une vision plus aboutie de leurs projets. Deux d’entre eux furent enfin écartés, mais défrayés cependant, comme il se devait. Le troisième et vainqueur fut l’atelier réunissant les maîtresse et maîtres d’œuvre Héllène du Velay, Jean-Paul du Figuier et Pierre de l’Érable, toutes gens habitant ces contrées volcaniques.

Revue, pensée et corrigée par leurs têtes, leurs crayons et pour certains leur mémoire d’anciens élèves en ces murs, la halle croîtrait en place et en hauteur : elle gagnerait quasiment un étage, tout de verre façon cristal et de métal grisé, entourant le lanterneau et attirant le soleil au cœur de la pierre grise. Elle se donnerait encore quelqu’espace en surplus par le creusement de ses caves, où les apprentis créateurs pourraient tenir assemblée en un nouvel amphithéâtre, et se déploierait alors sur 4 000 m2. L’opération demanderait 8,3 millions d’écus pour le seul chantier.  

Les Beaux-arts rêvés depuis l'estaminet d'en face… © Jean-Paul Raclin pour Sycomore architectes Les Beaux-arts rêvés depuis l'estaminet d'en face… © Jean-Paul Raclin pour Sycomore architectes
Coïncidence des grands esprits ? Dans l’assez proche et très grande capitale des Gaules, l’atelier mondialement réputé de maître Jehan du Toutneuf proposa simultanément de transformer l’opéra local en le coiffant mêmement d’un toit de verre, ce qui se fit. L’unisson des projets était frappant, et plutôt flatteur pour la cité des Deux-monts qui comptait quatre fois moins de sujets et, en l’occurrence, un bâtiment à reprendre bien plus modeste.

La halle-école rehaussée dans la cité © Sycomore architectes La halle-école rehaussée dans la cité © Sycomore architectes

On était à l’automne de 1999. Une première partie des occupants de la halle émigra dans un lointain et fort vilain entrepôt des faubourgs, où ils esquisseraient et instruiraient à loisir tout en rêvant à leur retour dans deux ans au sein d'une école si bellement agrandie. Et les nombreux estaminets voisins, annexes ordinaires des étudiants comme de leurs maîtres, rêvaient aussi, en se frottant les mains, de futures et proportionnelles extensions à leurs comptoirs, terrasses et chiffres d’affaires. À l’été suivant, les derniers artistes sous la halle firent joyeusement leur baluchon.

Mines de sel et injure aux mânes

Tous déchantèrent pourtant à l’automne 2000, et les mastroquets rangèrent leurs pots, leurs chopes et leurs espoirs pour « un certain temps », selon la boutade célèbre d’un ancien grand bouffon natif de la cité. En effet, la gazette locale ouvrit un jour ses colonnes à l’échevin Serge pour qu’il y annonce l’arrêt du projet — on ne dépenserait donc pas tous ces millions d’écus, sauf pour le programme, et pour défrayer les savants, les candidats écartés…

Dès la gazette reçue au vilain entrepôt, grande colère flamba parmi les chevalets ! L’échevin s’y rendit prestement pour expliquer qu’on venait, par des sondages fraîchement creusés, de s’apercevoir que l’édifice ne possédait guère de fondations. On sut plus tard que cette découverte n’en était pas une pour tout le monde, mais bref… Le projet choisi allait requérir une forte reprise en sous-œuvre en vue de conforter ces assises, engloutissant avec son béton une belle brouettée d’écus supplémentaires : pas possible…

Projet de la halle-école, en coupe de la tête aux pieds © Sycomore architectes Projet de la halle-école, en coupe de la tête aux pieds © Sycomore architectes

En vue d’éteindre la flambée de fureur des artistes, maîtres et élèves, l’échevin Serge leur promit incontinent une autre école, disant même illico son emplacement : à quelques centaines de mètres en contrebas de la halle, tout près d’un boulevard, là où la ville amoncelait le sel destiné à ses rues par temps de glaces hivernales.

Rapidement, la rumeur colporta d’abord que la ville voulait déporter ses “quat’zarts” dans les mines de sel. Puis elle poursuivit sa course dans une autre direction, susurrant qu’en fait, le véritable motif de la mort du projet aurait été l’apparition subite, aux yeux de l’administration de l’État en charge des Inoubliables ouvrages, que malgré le prime avis des susdits savants appelés au tournoi et si haut portés dans l’art de bâtir, on avait fort indûment projeté de rehausser la vieille halle, au risque de la défigurer à coup de murs de verre et d’idées modernes. Cela vaudrait injure aux mânes de Dijon, de Ledru et même de Louis le quinzième que de porter telle atteinte à cette incomparable richesse patrimoniale, le seul bâtiment d’architecture publique civile d’un tel âge dans cette cité…

Sanctuaire de la gloire ou cours du soir ?

Mais alors, quid de l’opéra des Gaules ? Vérité au-delà du Forez, erreur en deçà, et puis voilà… En définitive, se demandait le quidam deux-montois, le beau projet de la halle succombait-il par sa tête vitrée, comme pourrit le poisson chinois, ou par ses pieds trop courts, que les architectes avaient pourtant bien prévu de rechausser au mieux ? Le quidam en resta tout interloqué, avant de ricaner en écoutant la suite. Car la rumeur, qui est coureuse de fond, rapporta encore que ladite administration des Inoubliables ouvrages s’était quelque peu fait tordre le bras pour avaler son chapeau — gymnastique fort déplaisante, on en conviendra — et découvrir si tardivement l’injure susdite. Cela par le fait d’un bien grand seigneur, à savoir le duc Valéry des Volcans.

À ce moment, il faut rappeler qu’au fil des deux derniers siècles s’était peu à peu imposé, au fil de maintes avancées puis de reculs, le droit du peuple de choisir ses seigneurs. Oh, pas n’importe lesquels, ni n’importe quand ni comment ! Il advenait ainsi que certains soient détrônés plus vite que jadis – mais aussi plus rarement raccourcis du col, ce qui les console et nous vaut crédit d’être désormais vus comme un peuple civilisé. La plupart, en tout cas, restaient fort entichés de ce féodal privilège de commander à leur guise de prestigieux édifices, tels de futurs sanctuaires de leur gloire.

Ainsi en était-il de cet ancien occupant du trône national sous le nom de Valéry Ier, mais qui s’en était fait déloger vingt ans plus tôt sans retour possible, malgré moult efforts, ni soulte ultérieure. Mis à part, donc, ce modeste duché conquis plus tard et qu’il maniait bien fort, sans toutefois y retrouver le bon plaisir comme à son goût précédent. Par exemple, son rêve ambitieux d’un volcan supplémentaire à son domaine, mais tout bâti de la main de l’homme, traînait-il en longueur, en surcoûts et même en reproches de mauvais goût. La rumeur, encore elle, marathonisa jusqu’à supputer que la bien connue marotte généalogique de son clan — lequel se disait précisément descendre de Louis le quinzième, quoique par la cuisse —, avait stimulé son envie d’acquérir cette bâtisse d’époque. Voire jusqu’à conter que le jeune Valéry, dont un illustre aïeul logeait à deux pas dans une rue d’ailleurs à lui dédiée désormais, aurait fréquenté la halle en cours du soir, d’où son fort attachement aux lieux.

De la cité jusqu’au duché

Il faut pourtant bien avouer que les temps suivants donnèrent quelque chair à la rumeur, car à la fin de l’an 2001, la halle passa effectivement des mains de la cité à celles du duché, pour la modique somme d’un bon million d’écus. On apprit qu’elle serait vouée à l’exposition publique de la collection ducale des œuvres d’art du siècle. Quant aux trop modernes architectes de l’Érable, du Figuier et du Velay, ils furent chichement dédommagés de leur peine par quelques milliers d’écus, juste à hauteur des tâches préparatoires jusque-là menées à bien — et en vain.

Puis, afin de procéder à la vente en bonne et due forme, on passa chez le tabellion : pour ses propres tâches, cette honorable profession prélève à l’ordinaire, outre impôts et taxes afférents, un centième de la valeur du bien. Par la suite, en 2002, la halle fut très officiellement classée comme un Inoubliable ouvrage qu’elle n’était pas jusque-là, ou seulement en partie, et du même coup un très authentique monument historique qui ne risquerait plus d’être dérangé par quelque nouvelle insolence architecturale. Vaut-il mieux tard que jamais ? On verra plus loin comment elle n’allait plus être dérangée du tout pendant quelques lustres.

Pour en conclure avec les beaux-arts, Serge des Deux-monts entreprit de lancer un nouveau tournoi et d’édifier là où il l’avait dit une nouvelle école de 10 millions d’écus – en partie épongés, ô surprise, par une contribution ducale. Elle devait ouvrir plus tard, en 2006, ses portes et volumes magnifiques aux quat’zarts et leurs maîtres, ainsi réfugiés six années durant dans le vilain entrepôt dont on oublia bien vite le montant du loyer. Certains d’entre eux trouvèrent alors l’addition salée : fut-ce pour le seul plaisir d’un bon mot ou d’un mauvais esprit ? Leur amertume venait peut-être aussi du fait que l’on n’avait pas suivi leurs préférences pour le choix issu de ce tournoi-ci, au contraire du précédent. 

Du duché jusqu’en baronnie

Mais entre-temps, que d’aventures ! En 2004, l’affaire de la halle semblait entendue et son avenir éclairci lorsque le duché des Volcans tomba des mains de Valéry dans celles de Pégibet, jusque-là baron des Puys, démontrant ainsi que tous les séismes étaient possibles en cette contrée. Fort vexé, l’ex-souverain, désormais ex-duc, prit la clef des champs volcaniques où l’on ne le revit guère. Le tout frais duc, franc roturier, était donc moins louiquinzophile que son prédécesseur, mais en revanche fin trésorier. Il s’aperçut vite que le fameux volcan surnuméraire cher à son prédécesseur, ouvert bien tard pour deux fois le prix prévu, ne crachait ni lave ni écus, mais avalait ces derniers en grande multitude, en proportion inverse de ses rares visiteurs. L’avenir de la halle fut dès lors considéré comme un autre et subsidiaire caprice du duc déchu ; on n’ose dire qu’il resta en plan, puisqu’il n’en subsistait même plus, mais plutôt qu’il glissait doucement aux oubliettes. Pour comble de malheur, le duc Pégibet vint deux ans plus tard à succomber brusquement.

Son successeur René, vivement occupé à tout remanier des affaires ducales en tous sens ou aucun, en tout cas à sa seule façon, alla jusqu’à rêver la halle en taverne, mais ne poussa pas trop loin cette fantaisie. Sans doute pour ôter tout de bon du pied de son volcanique domaine cette écharde agaçante, il convint de céder la bâtisse… à Jean-Yves des Puys qui avait lui-même, deux années plus tôt, succédé à Pégibet en cette baronnie. En 2007, on passa donc une deuxième fois chez le tabellion, pour la somme un peu moins modique de 1 250 000 écus : dame ! Son titre d’Inoubliable ouvrage avait sans doute ajouté quelque valeur à l’édifice… 

Phasage, Indiens et jongleries

Avant d’aller plus loin, il faut se rafraîchir la mémoire de quelques événements passés de la cité. Ce baron Jean-Yves, et l’ancien duc Valéry de même à deux reprises, s’étaient à diverses époques crus promis au fauteuil du grand échevin des Deux-monts, et pour diverses causes s’étaient fait bouter brusquement du seuil de l’hôtel de ville. D’où, peut-être, certaine saveur rageuse dans leurs désirs respectifs d’acquérir, par défaut, ce fleuron patrimonial de la ville ? L’histoire ne le dit pas, mais s’écoulait toujours. En 2006, puis 2007, le fleuron fanait et prenait la pluie ; on alla parfois quérir hommes et femmes de l’art dûment qualifiés pour les Inoubliables ouvrages afin d’éviter que les anciens ateliers et pièces d’études ne se transmutent en salles d’eau. 

D’abord tenté d’y installer son Domaine de l’innovant, jusque-là mal logé, le baron des Puys en vint à changer de lubie. Il formula le dessein de ressusciter cette fois la vieille halle en « espace culturel ». En 2008, il confia l’affaire à couver chaudement à un ancien vice-échevin, devenu vice-baron, mais toujours si entiché des choses de l’esprit. Et il convoqua finalement, en l’an 2010, son propre tournoi d’architectes dans cette visée. Bientôt, on pourrait en cet espace voir, créer et montrer toutes sortes de belles œuvres, des spectacles, force ressources et même des artistes créant à demeure, tous et toutes propres à défricher les esprits à force de culture. 

Comme en avant-goût, une joyeuse bande de comédiens s’en vint conquérir et ressusciter la halle pour y déclarer son amour, voire déclamer son humour des arts et des artistes “nés natifs” de la baronnie depuis la nuit des temps. Cette troupe des Indiens Vacants portait mal ce nom, car elle remplit la halle cent jours durant, et l’on se prit à croire que celle-ci reprenait longue vie — mais cette culture-là n’était sans doute point encore assez culturisée aux yeux du baron. Il fallait tournoyer d’abord !

Nouveau tournoi, même issue

De la troupe suivante, celle des architectes convoqués derechef, on distingua de nouveau les trois meilleures idées pour édifier dans cette halle le culturel espace si chaudement couvé et qui devait coûter au total 7,5 millions d’écus. La palme alla à l’atelier deux-montois des Forges et Sortilèges, qui comptait également dans ses rangs d’anciens élèves des lieux. Les deux ateliers congédiés reçurent leur dû pour leur peine, et aussi l’auteur du programme, et aussi les édiles et les savants réputés…

L'espace culturel, vue de coupe avant celle de son budget © Fabre et Speller architectes L'espace culturel, vue de coupe avant celle de son budget © Fabre et Speller architectes

Promise pour l’an 2014, la culture si spacieuse parut cependant assez vite s’éloigner à l’horizon, lorsque leur commanditaire fit savoir par les gazettes qu’il envisageait « un nouveau phasage adapté à ses disponibilités financières ». Il faut dire qu’à l’époque résonnaient, dans tous les palais et châteaux du royaume et d’ailleurs, de soudains cris de misère. En effet, nul n’avait vu venir des Amériques les étonnantes jongleries de financiers jusqu’alors si dodus qu’il fallut pour combler leurs faillites aspirer tous les impôts du monde — surtout ceux du pauvre monde, souvent impécunieux, mais fort nombreux : ceci compensant cela. Comme tous les fiefs de France, la baronnie des Puys se trouva donc fort dépourvue lorsque la crise fut venue…

Elle était, de plus, fort désunie au point qu’entre ses membres jadis alliés, l’on s’empaillait à grands cris dans son assemblée sous l’emblème d’une rose désormais bien fanée. La discorde poussa jusqu’à ce qu’elle n’accorde plus un écu à ce chantier pour les années suivantes. En effet il fallait, se rappela-t-on opportunément, donner d’abord aux pauvres dont la charge incombait justement aux baronnies. Et l’on croit bien savoir dans celles-ci que les besoins de ceux-là ne vont guère vers la culture, voyons, plutôt vers le pain d’abord, avec quelques jeux peut-être, mais seulement au retour de meilleure fortune. La couvade avorta donc : foin d’espace culturel ! Et l’on indemnisa l’atelier des Forges et Sortilèges, tout aussi chichement que ses prédécesseurs…

Économie d’une idée

Déguisée peu à peu en grandiose panneau d’affichage urbain, l’unique de style Louis XV dans tout le royaume, la halle traversa encore quelques tristes années… Son possible salut — pour l’heure, l’histoire n’est point tout à fait conclue — surgit indirectement, et curieusement, d’un noble voisin : l’ancien baron du fief des Champignons, tout voisin des Puys, devenu souverain national en 2012 sous le nom de François IV. C’est par désœuvrement, semble-t-il, qu’il voulut à toute force édicter une loi qui intima aux duchés du pays de se fondre ensemble, pour en faire de moins nombreux, mais bien plus vastes, et paraît-il moins dispendieux, tout cela avant qu’il s’en retournât aux champignons.

Vingt ans d'attente pour enfin s'habiller en frac © place du couderc Vingt ans d'attente pour enfin s'habiller en frac © place du couderc

Ainsi en 2015 le nouveau grand-duc Laurent prit-il possession des Volcans, en sus de l’Éridan et des Grands alpages. À la tête d’un si vaste domaine, il put aisément relancer les affaires de la vieille halle des Deux-monts, qu’il décida d’acquérir auprès du baron Jean-Yves. Cette troisième vente se conclut en 2018 au prix de 650 000 écus. De plus en plus modique : dame ! C’est qu’au fil des années, la vieille halle, même auscultée et soignée moult fois en vingt ans, avait perdu de son lustre et de sa valeur… Voyons le bon côté des choses : cela réduisit sans doute le coût du tabellion pour cette troisième vente. S’ensuivit le lancement d’un troisième tournoi d’architectes, avec édiles et savants réputés… Parmi les trois candidats retenus en finale, cette fois tous venus de la capitale, fut désigné l’atelier des Rugissants, associé à l’atelier local de l’Huis, ainsi chargés de mener à bien ce projet de dix millions d’écus.

Au moins fit-on, cette fois, l’économie d’une idée, ce qui souvent n’est pas le plus coûteux. Le grand-duc, réputé pour chercher à emprunter sans vergogne les idées et les pas de ses prédécesseurs, reprit celle de l’ancien duc Valéry — l’idée, à défaut du chemin vers le trône — d’y abriter le florilège des œuvres d’art contemporain acquises par le duché. Depuis 2010, faute d’avoir trouvé le havre promis dans la halle délaissée, cette collection payait à un propriétaire privé un consistant loyer : plus d’un million et demi d’écus en dix ans.

En 2021, la Halle aux blés muée en Fonds régional d’art contemporain devrait donc rouvrir ses portes, près de vingt-deux ans après les avoir closes. Quant à dire que ce récit l’est aussi, par prudence on attendra encore quelque peu…

 

 

 

 

 

 

 

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