La Plume de Simone
Essayiste à ses heures perdues
Abonné·e de Mediapart

6 Billets

1 Éditions

Billet de blog 9 oct. 2022

La Plume de Simone
Essayiste à ses heures perdues
Abonné·e de Mediapart

Ce que cache l'acharnement médiatique sur Sandrine Rousseau

La plupart des médias semblent obsédés par Sandrine Rousseau. Dans cet acharnement médiatique, elle est devenue la « femme à abattre » et on assiste à la diabolisation d'une femme, selon une longue tradition patriarcale. Cette obsession pose aussi la question de la manière attendue de parler des violences sexuelles dans l'espace public. Une voix que l'on veut faire taire, là encore.

La Plume de Simone
Essayiste à ses heures perdues
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En l'espace de quelques semaines, la polémique au sujet de la députée de Paris Sandrine Rousseau et des "dérives de #Metoo" a fait plus écrire la presse que la banalisation actuelle des idées d'extrême-droite. Depuis le 19 septembre dernier, l'on ne parle que de sa révélation à l'émission "C à vous", selon laquelle Julien Bayou aurait des "comportements de nature à briser la santé morale des femmes", révélation portée, je le rappelle, avec l'accord de l'une des femmes ayant rapporté ces faits, aussi ex-compagne de ce dernier. On en parle pour souligner, d'une façon plus complotiste que factuelle, les dérives du féminisme, ce qui en arrange plus d'un-e.

Sandrine Rousseau a le mérite de porter une parole d'une manière que l'on a jamais vu avant, une parole féministe et radicale, qui offre à une partie de la population une voix dans l'espace politique et médiatique. Même si elle n'est pas la seule femme politique à porter des idées féministes et radicales, elle le fait sans filtre et avec la même virulence ou ardeur que les féministes dans leurs cercles privés ou dans la sphère militante, et ça fait du bien.

Mais la société n'a pas l'habitude. Les médias, la classe politique (à part les colères viriles des hommes politiques) n'en ont pas l'habitude.

C'est qui, c'est quoi, cette voix qui crie, cette femme en colère ? Trop ?

Après #Metoo, on peut davantage parler des violences sexistes et sexuelles, mais de quelle manière ? D'une façon qui soit visiblement acceptée. Par qui ?

Ce qu'a dit Sandrine Rousseau face caméra, c'est ce qui se dit entre femmes par chuchotements, derrière un rideau, entre deux portes, derrière le dos des hommes, à sa meilleure amie, à sa mère, à sa sœur... La plupart du temps, c'est tu ou murmuré dans des cercles privés, et pas à la télé. Pas dans les journaux. Pas sur les réseaux.

C'est d'ailleurs pour ça qu'à l'époque de #Metoo, la libération de la parole des femmes a provoqué une telle déflagration. On voulait aussi la renvoyer devant la Justice, pourtant défaillante sur ces questions. On la renvoie encore aujourd'hui devant le juge, pour évacuer toute remise en question éthique.

Et maintenant, il faudrait que cette voix se taise.

Cette voix, portée notamment par Sandrine Rousseau, dont les médias seuls en font la seule étendard, mais aussi par beaucoup d'autres, n'est finalement plus acceptée en public. Elle n'est même plus acceptée quand elle s'échange entre femmes, dans une discussion privée, en tout cas tant qu'elle ne brise pas la réputation et la carrière d'un homme (cf. l'affaire Bayou et mon article "Le backlash antiféministe nous confisque l'après-Metoo").

Et quel recul que celui de reléguer à la sphère privée une parole aussi politique que celle qui porte sur le caractère systémique du sexisme et des violences sexuelles ! Quel recul social ! Quel recul sur ce à quoi menait #Metoo ! Quel recul d'ailleurs de devoir démontrer à nouveau que l'intime est politique.

Quel recul que celui de vouloir contrôler la parole des femmes, pour qu'elle entre dans un seul moule, policé, sage, docile, à l'image de la "bonne victime" ou de la "bonne féministe", de nouvelles injonctions. Une bonne féministe pour qui au juste ?

C'est quoi une bonne féministe ? Une femme morte et entrée dans l'Histoire ? Je rappelle qu'elles n'étaient pas forcément considérées à l'époque comme de "bonnes féministes" par leurs concitoyen-nes. Serait-ce une femme discrète, qui chuchote derrière les portes, mais protège la réputation et la carrière des hommes ? 

Comme d'habitude, le patriarcat et ses voix cherchent à modeler une voix des femmes comme des minorités, qui ne soit pas suffisamment forte pour bousculer ses bases.

Au-delà des désaccords sur la stratégie ou le fond des propos portés par Sandrine Rousseau, celle-ci subit un acharnement médiatique qui est assez révélateur, en ce qu'il ne critique pas, mais adopte les codes sexistes millénaires, consistant à humilier comme on humilie une femme depuis des siècles de patriarcat, en la présentant comme diabolique et inconstante, contrôlée par ses émotions, comme nous l'a montré l'article du Monde du 5 octobre dernier, "Sandrine Rousseau, quoi qu'il en coûte".

Dans cet acharnement médiatique, Sandrine Rousseau est devenue la "femme à abattre" et on assiste à la diabolisation d'une femme, selon une longue tradition patriarcale.

Cette obsession médiatique a atteint un tel degré d'intensité que le fond des messages passés par Sandrine Rousseau, sur n'importe quel sujet, n'est plus écouté, éclipsé par la place trop grande que prendrait le féminisme dans la société. Il n'y a plus que la forme qui est interrogée et le sensationnel recherché.

C'est d'ailleurs l'objet de l'article de Libération du 7 octobre dernier intitulé "Sandrine Rousseau, la polémique spectacle". A aucun moment n'est interrogé pourquoi au fond Sandrine Rousseau crée la polémique : l'accueil de la parole féministe dans une société profondément patriarcale, la révélation de réalités sociales que le système ne veut pas entendre, la perception de la parole d'une femme, quelle qu'elle soit, dans L4ESPACE, la part de sexisme dans les réactions aux propos d'une femme politique ? Par ailleurs, je ne vois pas bien l'intérêt d'un tel article, puisque forcément Sandrine Rousseau ou toute autre femme politique portant une voix féministe, crée en soi une polémique, quand on sait que la moindre revendication féministe est considérée comme radicale aujourd'hui. Mais celle créée autour de Sandrine Rousseau est alimentée par les médias et les antiféministes. Qu'elle la crée à dessein ou non, peu importe, de toute façon la parole féministe est toujours accueillie de cette manière, par le patriarcat. Et justement, pour changer le système, il faut donner un coup de pied dans la fourmilière. Les droits des femmes et minorités n'ont jamais été obtenus en distribuant des gâteaux ou des fleurs ou en quémandant d'une petite voix timide. Ce n'est pas en se conformant au système, justement, qu'on obtient un changement profond.

Et qui écoutent les médias, comme le Monde ou Libération ? De quelle grille de lecture partent-ils ? Des hommes ? De l'extrême-droite ? des "bonnes féministes" ? Lesquelles ? J'ai ma petite idée... Je ne citerai pas de nom, mais nous en avons entendues dernièrement, qui, pour la sensation, ont été invitées à la radio ou dans les journaux, comme des moyens d'organiser la division du mouvement féministe.

Il ne s'agit pas ici de la question des divergences de point de vue ou de stratégies politiques ou de communication, mais des relents de sexisme qui silencient la parole des femmes et des minorités dans l'espace public.

Au-delà des désaccords, je ne souhaiterai à aucune femme ni aucune minorité de voir leur parole tue en raison de leur genre, de leur orientation sexuelle, de leur origine, etc. ou d'être humiliée pour les mêmes raisons. Je me battrai pour que la parole des femmes et minorités soit protégée. Et sa protection ne veut pas toujours dire la taire. En réalité, ça veut surtout dire l'écouter, la prendre en compte, se mettre à leur place. Et si elles veulent qu'on la crie, on la criera tant qu'il le faudra.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte