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Billet de blog 16 mai 2022

La condescendance

Je vais vous parler de la condescendance. De celle qui vous fait penser que vous ne savez pas ce que vous voulez. De celle qui vous fait penser que vous savez moins que les autres ce que vous ressentez. De celle qui veut nier votre volonté et qui vous dit de vous calmer et que « ça va bien s'passer » (comme le disait M. Darmanin à la journaliste Apolline de Malherbe le 8 février 2022).

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Jusqu'à quel point votre décision vient-elle de vous ? Le savez-vous ? Peut-on vraiment le savoir ? Comment savoir si nos décisions viennent de nous-même ou de l’extérieur (pression sociale, stéréotypes intériorisés, etc.) ?

J'ai toujours su ce que je voulais, mais plus j'avance dans la vie, plus j'ai compris que ce n'était pas toujours évident de le savoir, mais aussi que c’était loin de l’être pour tout le monde. Non seulement, nous sommes assailli-es par de nombreuses injonctions sociales. Prendre des décisions, parfois même très intimes et personnelles, ne se fait pas toujours sereinement dans notre société. Mais aussi, cette capacité à prendre des décisions peut être mise en doute par les autres. Je me suis donc demandée si justement l'indépendance d'esprit des femmes était si bien respectée dans notre société. Bien sûr, vous devinerez la réponse : non, pas vraiment.

S'il est fort probable de rencontrer de la condescendance chez les autres dans notre vie et quel que soit son genre, celle-ci prend une forme particulière pour les femmes. Si bien qu'il est souvent plus difficile pour elles de savoir si leurs décisions sont les bonnes, face aux assauts d’injonctions sociales déguisées derrière de la condescendance. Pourquoi cette question serait-elle plus délicate pour les femmes et personnes perçues comme telles ? A quelle condescendance font-elles face ?

Je vois déjà beaucoup de condescendance dans cette vision partagée dans l'imaginaire collectif et les représentations sociales de la femme inconstante, qui, indécise, même en amour, se laisse courtisée par l'homme qui sait ce qu'il veut, dans les comédies romantiques (cf. Commando Culotte de Mirion Malle, qui en parle très bien), la femme qui, dépourvue de toute volonté, devrait suivre un chemin tout tracé, chercher l'amour, se marier, la femme qui, occupant un poste à responsabilité pourtant, doit montrer plus que ses homologues masculins, qu'elle sait ce qu'elle fait, etc. La société a intégré depuis des millénaires que la femme est inconstante, indécise, incapable de constance, de fidélité, de loyauté, ni même de rationalité, étant gouvernée par ses émotions. Déjà, Jane Austen, au début du 19ème siècle, écrivait dans Persuasion un dialogue où un capitaine de la marine fustigeait l'inconstance des femmes et leur incapacité à rester fidèle, dans la durée, à un amour passé, qu'il estimait prouvées et établies par nombre d'ouvrages écrits pourtant par des hommes, ce à quoi l’héroïne, Anne Elliot, répondait que, par le fait même qu'ils étaient écrits par des hommes, ils ne pouvaient rien prouver et que les femmes étaient autant capables que les hommes de rester fidèles et constantes dans leurs attachements. Tout cela pour dire que la société, depuis très longtemps, a fait perdurer de génération en génération, l'idée préconçue que les femmes et personnes perçues comme telles ne peuvent décider seules, pour tout et pour elles-mêmes.

Alors que la société, elle, sait mieux qu'elle ce que femme veut. Si, quel que soit votre genre, elle aura toujours quelque chose à redire de vos choix, elle n'en aura jamais autant et avec autant de fréquence et d'intensité, que pour les femmes et personnes perçues comme telles. Elle peut passer par la bouche de toute personne autour d'elles. Parce que tout le monde a un avis sur ce que veulent les femmes. Trouver l'amour, se marier, avoir des enfants, faire carrière, mettre une robe, une jupe, un pantalon, aimer ou non le sexe, multiplier ou non les partenaires amoureux-ses/sexuel-les, etc. Les injonctions sociales touchent même l'intime, des choix qui devraient rester purement personnels. Mais tout le monde a un avis sur la vie même intime des femmes. Et ce n'est pas seulement les représentations culturelles qui en ont, ce n'est pas seulement des inconnus ou des collègues que l'on croise épisodiquement, non, c'est partout. Tout le monde a une idée de ce que femme veut et de ce que femme doit. Comme si on partait du principe qu’elle n’est pas capable de décider pour elle-même. C'est ça aussi la condescendance.

Derrière le sexisme, derrière les injonctions sociales pesant sur les femmes, il y a cette idée qu'elles ne savent pas vraiment ce qu'elles veulent ou ressentent et qu'on va les aider un peu, qu'on va les guider dans leurs choix. Tenez, par exemple, la pression sociale autour de la maternité, elle est aussi problématique parce qu'elle part du principe qu'une femme veut forcément un jour faire des enfants. Si elle ne veut pas maintenant, elle voudra plus tard, c'est sûr. Peut-être ou peut-être pas. Mais peu importe, en fait. Si cela ne part pas forcément d'un mauvais sentiment, on pense que c'est quelque chose de normal, de naturel chez une femme de vouloir un enfant un jour ou l'autre, cela part tout de même du principe qu'elle ne peut prendre de décision pour elle-même en connaissance de causes. Pourquoi penser qu'elle ne sait pas elle-même décider si oui ou non elle veut des enfants, à un instant t ou pour toute sa vie ? Pourquoi lui donner des conseils qu'elle n'a pas sollicités d'ailleurs ? C'est ça aussi la condescendance.

Et elle se cache aussi dans les petits détails. Certes, sur le papier, chaque femme est libre (relativement, imparfaitement, mais admettons que c'est déjà ça). Vous pensez que nous sommes désormais bien loin du patriarcat des 15ème, 18ème ou 19ème siècles, c'est vrai, mais le patriarcat se renouvelle, s'adapte, prend de nouvelles formes suivant l'évolution des sociétés et des cultures. Et ce postulat, selon lequel une femme ne sait pas décider pour elle-même et ne sait pas ce qu’elle veut, est bien pratique dans un système patriarcal. Par-là, on peut lui faire croire, très tôt, qu'elle ne sait pas ce qu'elle veut, et ainsi, la guider dans le "droit chemin". Cette condescendance participe du paternalisme.

Bien sûr que les femmes sont libres (citons des exemples divers) de porter les vêtements qu'elles veulent, de se maquiller ou non, de choisir leur partenaire amoureux, de se marier, de faire des enfants ou de ne pas en faire, de multiplier les partenaires, de voyager, etc. Mais dans la pratique, ces libertés ressemblent, pour la plupart, à des parcours d'obstacles, à des épreuves qu'il faut endurer pour pouvoir les vivre, et demandent une certaine force de caractère parfois, pour faire face aux phrases, aux réflexions que nos choix suscitent chez n'importe qui dans notre entourage. La condescendance peut se nicher dans un mot, une intonation, une attitude. Tenez, par exemple, si vous choisissiez de ne pas vous engager avec quelqu'un, de multiplier les partenaires sexuel-les, en restant célibataire, parce que vous en avez simplement l'envie, combien de remarques recevriez-vous sur votre mode de vie, sur vos chances de bonheur ? Si vous ne voulez plus porter de soutien-gorge, quelle stratégie aller-vous mettre en place pour éviter les regards ou les réflexions, si jamais un téton se remarque sous vos vêtements ? Si vous ne voulez plus vous épiler, combien de remarques risquez-vous d'entendre sur l'opportunité ou non de votre choix ? Il y a un prix à payer derrière chaque liberté prise par une femme, plus ou moins élevé : celui d'être jugée, celui de perdre des proches, voire celui d'être isolée, discriminée, violentée pour cela, et il y a aussi la condescendance.

Si on est confrontée très tôt à cette condescendance, la question de son impact sur la construction de la confiance en soi chez les filles se pose, puisque la tendance propre au groupe social des femmes est de manquer de confiance en soi. Comme le disait Chimamanda Ngozie Adichie, « Nous apprenons aux filles à se diminuer, à se sous-estimer. Nous leur disons : Tu peux être ambitieuse, mais pas trop. Tu dois réussir, mais pas trop. Sinon, tu seras une menace pour les hommes ». Savoir ce qu'on veut, c'est déjà trop, c'est déjà menacer la place des hommes dans la société.

Comment, à un âge enfantin, fait-on pour se construire une confiance en soi et en sa capacité à prendre des décisions seule et à se trouver légitime, quand, en plus d'apprendre des stéréotypes associés à la féminité, la modestie, l'humilité, la docilité, etc., on fait face à cette condescendance ? Comment s'affirmer, quand les autres semblent en savoir tellement plus sur ce qu'on devrait faire ?

Mais existe-t-il réellement un moyen de savoir si nos décisions sont prises dans l'élan le plus intime et respectueux de nos envies ou dans la prise en compte des attentes sociales ? Permettez-moi une assertion un peu triviale, mais il est admis en philosophie que l'être humain est un animal social et se définit notamment en fonction du regard de l'autre. Et c'est d'autant plus prégnant chez les femmes et personnes perçues comme telles. Peut-on vraiment se défaire de ce regard ? Une femme peut-elle se défaire de ce regard ? Du regard masculin ? Du regard social ?

Il ne s'agit pas ici d'un article à visée strictement philosophique, mais il apparaît très difficile de s'en défaire totalement. Chez les femmes particulièrement, socialisée très tôt selon les critères du regard masculin, une difficulté à se détacher des autres se fait jour, à travers une prédisposition intériorisée à se soucier des autres, de leur regard, notamment masculin, et du jugement social porté sur leur corps et leur vie. Mais aussi, elles sont éduquées très tôt, pour la plupart, à s’occuper des autres, notamment à travers l’injonction à la maternité et le modèle de la famille et du couple, comme seuls épanouissements.

Le modèle de la "femme sacrificielle", dont on vante la capacité à ne jamais se plaindre, _ ce qui n'est pas négatif dans l'absolu, évidemment _ est largement répandu dans la socialisation des femmes et les injonctions sociales tout au long de leur vie, à un point exacerbé parfois jusqu'à ce que toute préoccupation pour leur propre bien-être peut être vue comme égoïste, péjoratif. L'injonction du "care", ou à s'occuper des autres, peut être très forte, au point que l'analyse des comportements chez les femmes montrent une disposition, une tendance, de génération en génération, du souci de l'autre plus spécifique aux femmes qu'aux hommes. Bien sûr, l'origine de cette tendance n'est pas naturelle, mais sociale et culturelle. A ce propos, dans "la révolution du féminin", Camille Froidevaux-Metterie écrit : « les théories du care ont mis en évidence l’existence d’une approche éthique spécifiquement féminine. Sur la base d’enquêtes psychosociologiques, Carol Gilligan isole une posture morale qui serait propre aux femmes : la préoccupation fondamentale du bien-être d’autrui (cf. Carol Gilligan, Une voix différente. Pour une éthique du care (1982), Paris, Champs Flammarion, 2008). Quels que soient leur âge et leur condition sociale, les femmes demeureraient marquées par l’expérience de l’attachement aux autres et en feraient le pivot d’une conception éthique enracinée dans les notions de responsabilité et de sollicitude (care)." L'autrice en conclut même que "les femmes ne peuvent pas faire comme si les autres n’existaient pas, alors que les hommes y arrivent très bien. Il ne faut voir ici aucune généralisation essentialiste (toutes les femmes seraient altruistes et tous les hommes égoïstes), mais la caractérisation du féminin comme « projection relationnelle », étant entendu que celle-ci se repère chez les hommes comme chez les femmes. (…) Pour le dire simplement, en guise de conclusion ouverte, l’expérience du féminin, c’est une expérience à trois termes : le corps, soi et les autres ».

Il est ainsi intrinsèque de la condition féminine de vivre « avec les autres », de vivre avec les assauts de la pression sociale attachée au rôle que la société assigne aux femmes, y compris dans son rapport au corps. Le jugement social est partie prenante de leur vie sociale, professionnelle et intime. Même, lorsqu'une femme se complait à toutes les attentes de la société, elle sera critiquée. Quoi que tu fasses, quand tu es une femme, tu auras toujours tort. Il ne s'agit pas du fait de ne pas pouvoir plaire à tout le monde, on ne peut pas plaire à tout le monde, c'est normal, mais il s'agit ici du fait social d'être une femme et d'être jugée pour cela. A travers ce jugement, la condescendance fait aussi partie de sa vie.

Toutefois, on observe que la confrontation entre ce que l'on est profondément et le contact avec autrui, l'altérité, mène à ce que les individus cherchent et opèrent une conciliation plus ou moins équilibrée entre ce qu'ils sont et ce qu'ils veulent et ce que les autres attendent d'eux, créant un mélange unique propre à chacun-e. C'est en tout cas ce que je souhaite, trouver cet équilibre, qui ne porte jamais atteinte à mes envies profondes. Et je m’attache à une nouvelle philosophie de vie, depuis que je suis féministe, celle de respecter le choix personnel des femmes et des minorités, dans leur confrontation à leurs oppressions systémiques. Face à ces dernières, toute personne a un choix à opérer, à la fois pour concilier ce qu’elle est et se conformer à certaines attentes sociales pour se protéger. Juger leurs choix personnels, sans prendre en considération les injonctions sociales et les oppressions auxquelles iels font face, c’est ignorer même leur existence ou du moins, les minimiser. La condescendance envers les femmes consiste aussi à ignorer ces injonctions qui pèsent sur elles, en partant du principe qu’elles auraient la possibilité de suivre n'importe quel chemin si elles l'avaient réellement voulu, comme en font preuve certaines féministes, se disant universalistes, à l’égard des femmes portant le foulard, qui devraient s’émanciper, selon leurs critères, ou à l’égard des femmes se conformant aux standards patriarcaux de beauté, par exemple.

Quelques sources : Camille Froidevaux-Metterie, La révolution du féminin et https://www.cairn.info/revue-etudes-2012-9-page-187.htm ; Mirion Malle, Commando Culotte.

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