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Billet de blog 16 juil. 2021

Feu (sur) les libertés académiques. L’anti-intellectualisme, menace globale ?

Du Brésil à la Turquie, de l’Europe aux États-Unis, les attaques contre les savoirs critiques convergent avec une vision des sciences sociales au service de l’État et des politiques néolibérales qu’il défend aujourd’hui. Les corpus idéologiques venus de la droite radicale semblent ainsi les mieux armés pour servir un modèle économique commun aux démocraties pluralistes et aux régimes illibéraux.

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La Savante et le Politique ep. 2/7

Comment des débats épistémologiques sont-ils devenus des enjeux d’État ? Les attaques contre les savoirs critiques s’inscrivent-elles dans un mouvement anti-intellectualiste global ? Cette catégorie, l’anti-intellectualisme, est-elle utile pour penser l’actualité internationale de répression des savoirs critiques ? Que permet-elle de voir mais aussi que risque-t-elle de masquer ?

Réuni·es le 8 juin pour la première table ronde du colloque, Sara Garbagnoli qui l’animait, chercheuse au LEGS (CNRS, Université Paris 8, Université Paris Nanterre), Sonia Corrêa, activiste féministe (Sexuality Policy Watch), Zeynep Gambetti, politiste et professeure à l’Université de Bogazici, Nadia Marzouki, politiste et chercheuse au CERI (CNRS, Sciences Po) et David Paternotte, professeur de sociologie à l’Université libre de Bruxelles, ont débattu de ces questions.

Si, du Brésil à la Turquie, en passant par les États-Unis et l’Europe, leurs terrains d’études sont différents, des similarités émergent qui éclairent en retour la situation hexagonale. Ils et elles corrèlent ainsi la violence des attaques contre les savoirs critiques avec la vision de sciences sociales au service de l’État et des politiques néolibérales qu’il défend aujourd’hui. Si la science doit d’abord être utile à l’État et au capital, alors, rappelle Zeynep Gambetti citant Hannah Arendt, « l’utilité instaurée comme sens engendre le non-sens »[1].

Et ce non-sens généralisé qui marque l’ère de la post-vérité efface l’exigence de vérité comme fondement du consensus démocratique.

Ce non-sens caractérise les complicités imaginaires entre universitaires critiques et organisations terroristes, dénoncées en France lors de la controverse autour de l’islamo-gauchisme, et que l’on retrouve, sous d’autres formes, aux États-Unis ou en Turquie.

De telles accusations relèvent d’une stratégie de criminalisation des chercheur·euses brouillant progressivement les frontières entre critique intellectuelle, désobéissance civile et terrorisme. Nadia Marzouki établit un parallèle, dans la construction de polémiques « à partir de « rien », entre la campagne contre les savoirs critiques en France (notamment l’intersectionnalité) et celle visant la Critical race theory aux États-Unis.

Sur les deux rives de l’Atlantique, sous la pression de la droite radicalisée, un champ d’études est artificiellement accusé de remplacer la science par l’idéologie, soupçonné de diviser la nation et de semer la violence et, finalement, soumis à l’intimidation et au contrôle de l’État.  

Cette grande rhétorique de la falsification permet tous les renversements.

Sara Garbagnoli rappelle qu’en Europe, les attaques contre les savoirs critiques – et notamment contre les études de genre – se font au nom de la raison, de l’universalisme et même de l’humanisme.

Dans le même sens, Sonia Corrêa revient sur la violence des campagnes anti-genre au Brésil et le point d’Archimède qu’elles ont constitué dans l’impulsion de la révolution conservatrice de Jair Bolsonaro.

Aussi, pour David Paternotte, il ne faudrait pas que la catégorie d’anti-intellectualisme empêche de voir les réseaux intellectuels très articulés qui animent les attaques contre les savoirs critiques. Il ne s’agit donc pas seulement de se focaliser sur ce qui est détruit ou menacé, mais aussi ce qui est construit dans les multiples instances de la production et de la diffusion du savoir : à l’université, mais également dans les médias et les think-tanks.

La menace contre les savoirs critiques est-elle le signe d’un renouveau intellectuel de la droite radicale ? L’anti-intellectualisme est-il d’abord le fait d’intellectuels ? Les corpus idéologiques venus de l’extrême droite sont-ils les mieux armés pour servir les intérêts des politiques néolibérales défendues aussi bien par les démocraties pluralistes que par les régimes illibéraux ?

Si ce monde politique est le nôtre, les savant·es qui revendiquent approches critiques et savoirs situés semblent particulièrement vulnérables, mais aussi responsables : voilà qui nous invite à penser, agir, lutter.

La Savante et le politique - journée 2 - "Feu (sur) les libertés académiques" Table ronde 1 © Lasavanteetlepolitique

[1] Hannah Arendt (1983 [1958]), Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann Lévy, p.207-208.

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