La savante et le politique (6/7) : « Quelle politique des savoirs ? »

Il faut penser ce qui nous arrive. L’enseignement supérieur et la recherche sont l’objet de menaces politiques ; c’est pour mieux en prendre le contrôle. Mais les menaces viennent aussi de l’intérieur : des « savants » peuvent non seulement participer à la violence institutionnelle, mais aussi légitimer les campagnes contre les collègues, fût-ce au nom de la liberté d’expression.

La dernière journée du colloque « La savante et le politique. Défense et illustration des libertés académiques », s’est ouverte le 10 juin 2021 par une première table ronde intitulée : « Quelle politique des savoirs ? » 

Le socio-historien Sylvain Laurens (EHESS, CMH) intervient en premier. Il propose, dans le prolongement de deux ouvrages qu’il a publiés ces dernières années, Militer pour la scienceet Les gardiens de la raison, des éléments d’information et de réflexion sur une mutation qu’il a étudiée dans les groupes d’intérêts (ou lobbies), par exemple auprès de l’UE, financés par les industries : il ne s’agit pas seulement d’utiliser la science, mais de revendiquer de la défendre. C’est ainsi qu’on peut, en même temps, défendre le glyphosate et pourfendre l’écriture inclusive. Aux États-Unis, les industriels libertaires de la droite néolibérale, avec leurs think-tanks, contribuent ainsi à redéfinir la scientificité au nom de la liberté d’expression. Ces tactiques, ces rhétoriques et cette stratégie sont aujourd’hui importées dans les polémiques françaises qui sont le point de départ du colloque.

Le politiste Jean-François Bayart (IHEID, Genève) s’inscrit dans le prolongement de ce propos. Il part de sa propre position : « comment peut-on avoir écrit Les études postcoloniales : un carnaval académique, et être un islamogauchiste ? » Cette situation paradoxale est révélatrice. Il est vrai qu’il a critiqué les études postcoloniales ; encore s’agissait-il d’une critique de gauche dans un débat scientifique. Mais on se trouve pris aujourd’hui dans un contexte nouveau : « en même temps », c’est un mode de gouvernement qui est de l’ordre du grotesque. Il y a bien sûr les attaques d’Emmanuel Macron contre le « postcolonialisme » ; mais aussi des nominations qui font le pari de la diversité. « En même temps » devient « le grand n’importe quoi ». Au-delà des stratégies électorales à la Orban (battre l’extrême droite en appliquant son programme), l’enjeu, c’est la prise de contrôle de l’enseignement supérieur.

La troisième intervenante, Christelle Rabier (CERMES, EHESS Marseille), aurait pu parler, comme dans son Habilitation à diriger des recherches, de neutralité et d’engagement d’un point de vue d’historienne des sciences. Elle choisit toutefois d’intervenir en tant que témoin. D’une part, au titre du blog Academia, consacré à une veille de l’actualité politique et législative de l’enseignement supérieur et de la recherche ; d’autre part, du fait des attaques d’un député, Julien Aubert – non sans lien avec cette première activité. Elle dit à la fois le désir de mettre des mots sur ce qui se passe, mais aussi la peur, devant les menaces, et la colère, face à l’indifférence de son institution. En effet, il ne s’agit pas seulement de ce qui pèse sur l’ESR depuis l’extérieur ; dans l’université même, l’historienne des sciences peut analyser le sexisme ordinaire qui se traduit dans les carrières des chercheuses – l’effet Matthieu trouvant son pendant dans l’effet Matilda.

Pour chaque intervenant·e, il en va, avec les libertés académiques, tout simplement, de la démocratie.

La Savante et le politique -journée 4 -"Questions brûlantes pour les savoirs critiques"Table ronde 5

La semaine prochaine, nous mettrons en ligne la dernière table ronde dont le titre part des analyses développées tout au long du colloque pour penser nos actions : « Que faire ? »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.