La savante et le politique (7/7) : « Que faire ? »

Comment s’opposer à des campagnes idéologiques qui s’inspirent de thématiques fascisantes ? Menacé·es par la censure, accusé·es de gangréner l’université, les universitaires doivent assumer leurs positions, soit à la fois faire une recherche engagée et mener une interrogation sur l’université comme lieu de discriminations et de violence institutionnelle.

Le colloque « La savante et le politique. Défense et illustration des libertés académiques » s’est achevé le 10 juin par une dernière table ronde intitulée : « Que faire ? ». Celle-ci a réuni cinq des six requérant·es qui ont introduit devant le Conseil d’État un recours pour excès de pouvoir contre la décision par laquelle la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche annonçait diligenter une enquête sur « l'ensemble des courants de recherche » en lien avec « l’islamo-gauchisme ».

Que faire contre les attaques du président de la République et du gouvernement menaçant les libertés académiques ? Et plus généralement, que faire pour résister à la vague anti-intellectualiste et autoritaire qui, dans son projet de tout contrôler en simplifiant tout, menace d’un même geste savoirs critiques et contestation politique ? « Que faire ? », mais aussi « comment faire ? » et « avec qui ? »

Ouvrant la discussion, la géographe Anne-Laure Amilhat Szary (UGA, PACTE) interroge l’institution académique à partir de l’affaire dite de « l’IEP de Grenoble » dont elle a été la principale victime. Visée par une campagne de diffamation sexiste et raciste, menacée de mort sur les réseaux sociaux, elle rappelle avoir été attaquée en tant que directrice d’un laboratoire, au nom des fonctions collectives qu’elle exerce pour le CNRS. Or, l’institution ne l’a pas défendue publiquement. Ce silence a de quoi troubler : selon elle, la frontière qui isole l’université du reste de la société redouble la démarcation entre science et engagements. Aussi, les chercheur·es doivent-iels non seulement revendiquer des savoirs engagés, mais encore traverser les murs d’une institution académique qui produit violence et maltraitance.

L’historienne Fanny Gallot (UPEC) rappelle elle aussi son expérience de la violence institutionnelle : en 2017, un colloque sur l’intersectionnalité qu’elle co-organisait a failli, après l’intervention de groupes de pression « républicains », être censuré par le rectorat de Créteil. Selon elle, le piège des campagnes de dénigrement actuelles est d’acculer les intellectuel·les à des positions défensives, ce qui les empêche de construire une contre-hégémonie. Car au-delà de la défense des libertés académiques, il s’agit bien de reprendre le contrôle du discours et de l’action : d’abord, s’allier avec l'ensemble des acteurs et des actrices de la société (syndicalistes, militant·es associatif·ves, artistes, journalistes) qui étouffent et se demandent que faire ; ensuite, refaire de leurs espaces de travail des lieux d’organisation collective.

La communauté académique est également au cœur des réflexions de la sociologue Nacira Guénif (Paris 8, LEGS) qui rappelle les humiliations qu’elle-même a dû affronter, les obstacles qu’elle a dû franchir en tant que transfuge de race dans l’université. La disqualification par le gouvernement des savoirs critiques – et notamment des études postcoloniales, emprunte les mêmes chemins que la longue exclusion des universitaires racisé·es. Invoquer le supposé islamo-gauchisme poursuit l’entreprise de leur délégitimation dont, pendant des décennies, personne ne s’est soucié. Ainsi, l’université n’est pas le lieu de l’innocence et, selon la sociologue, l’action passe par une critique pragmatique de l’institution : libérer les réunions non mixtes, multiplier des espaces de pensée protégés de la violence (institutionnelle et politique), encourager l’expérimentation pédagogique.

Le politiste Fabien Jobard (CNRS, CESDIP) revient sur le recours formé par six enseignant·es- chercheur·es devant le Conseil d’État contre la décision de la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche d’enquêter sur « l’islamo-gauchisme » universitaire. Pour floue qu’elle soit, cette décision porte atteinte aux principes généraux du droit, aux libertés académiques et à l'autonomie scientifique. À supposer que le recours démontre l’inexistence de l’enquête, l’annonce n’aura été qu’une tentative d’intimidation doublée d’une manœuvre politique : elle aura alors porté atteinte au principe de loyauté de la parole gouvernementale, puisque le discours d’une ministre, prononcé à l'Assemblée nationale, ne saurait être un appel à la vindicte contre un groupe professionnel. Face à la dérive autoritaire du pouvoir, se saisir du droit peut aussi être une réponse à la question : « Que faire ? ».

Le colloque est achevé, mais il a inspiré un livre collectif qui sera publié en septembre dans un e-book gratuit, téléchargeable sur Mediapart.

La Savante et le politique -journée 4 -"Questions brûlantes pour les savoirs critiques"Table ronde 6 © Lasavanteetlepolitique

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