CNRS : l'échec de plus de 30 ans de stratégie

C'est avec une profonde tristesse, mais sans véritable grande surprise, que nous avons pris connaissance d'un certain nombre de nouvelles récentes sur des comportements apparemment très litigieux de la part de personnels de la recherche scientifique française, notamment du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS). Un bilan critique des trois dernières décennies s'avère indispensable.

Le 21 janvier 2018, Mediapart diffuse un article intitulé « Au CNRS, plus de 200.000 euros détournés », se référant à une affaire dont le Bulletin officiel du CNRS de juillet 2017 fait état dans les pages 348 et 349 de son fichier informatique https://www.dgdr.cnrs.fr/bo/2017/BO-juillet-17.compressed.pdf .

L'affaire concerne la condamnation en justice d'un gestionnaire financier avec révocation de l'intéressé de la part du Président du CNRS. Et c'est loin d'être tout.

Plus récemment, Le Point diffusait sans être formellement démenti à ce jour un article intitulé « Vaste escroquerie au sein d'un labo du CNRS à Polytechnique », précisant qu'un administrateur aurait fait l'objet d'une enquête de la part de la gendarmerie et qu'il est soupçonné d'avoir détourné plus de 1.5 millions d'euros.

Tout en respectant le présomption d'innocence, force est de constater que d'après Le Point, l'agent mis en cause, placé en garde à vue, aurait reconnu intégralité des faits. Précisons, sur cette affaire, qu'il s'agit d'un laboratoire placé à l'Ecole Polytechnique et relevant simultanément du CNRS, de l'Ecole Polytechnique, de l'Ecole Normale Supérieure et de l'Université Pierre-et-Marie-Curie.

Agent du CNRS, ledit administrateur aurait été licencié par son employeur, toujours d'après Le Point. Il est en même temps question d'une complice présumée, qui aurait bénéficié d'un emploi fictif et serait passée aux aveux.

Une situation de crise profonde

Comment a-t-on pu en arriver à une telle situation dans la recherche scientifique française et dans un établissement public comme le CNRS ? Le bon sens suggère que de telles pratiques n'ont pas pu apparaître de façon soudaine, et qu'elles se sont développées progressivement au cours d'une évolution à long terme.

Or force est de constater que l'on a affaire à un système qui depuis les années 1980 s'est employé par tous les moyens à renforcer les pouvoirs de "directeurs", "chefs", "administrateurs"... au détriment des créateurs scientifiques. Une évolution organisationnelle profondément négative mais que, fort malheureusement, les directions syndicales ont largement cautionnée dans la pratique.

La précarité croissante des emplois a en même temps affaibli de manière de plus en plus décisive la capacité d'autocontrôle des institutions scientifiques. Comment dénoncer un dysfonctionnement si on peut être facilement licencié à tout moment ?

Progressivement, les pouvoirs de "chefs" et "gestionnaires" sont devenus de plus en plus discrétionnaires au détriment de ceux qui n'exercent pas ce type de fonctions. Quel en a été le prix pour les institutions ?

Quel avenir ?

Et comment sortir de cette impasse, alors que les moyens financiers consacrés par l'Etat à la recherche publique n'ont cessé de s'affaiblir ? La responsabilité du monde politique, toutes tendances "de gouvernement" confondues, est de toute évidence très lourde.

Démolir les institutions scientifiques actuelles serait complètement stérile. En revanche, il est très urgent de les réformer profondément, à commencer par le rétablissement de la stabilité d'emploi des personnels et la fin de la précarité actuelle, y compris budgétaire.

L'indépendance des chercheurs doit être à la fois organisationnelle, budgétaire et intellectuelle dans l'esprit d'une véritable recherche publique.

 

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