Xavier Robles Molina : « Pour que les générations futures n'oublient pas les évènements de Ayotzinapa »

Xavier Robles Molina (1) a présenté son nouveau documentaire « Ayotzinapa : Chronique d'un crime d'Etat », samedi 30 mai à la cinémathèque de Mexico. Le film apporte un éclairage critique sur le rôle du gouvernement mexicain dans la disparition des 43 étudiants de l'école d'Ayotzinapa.

Ayotzinapa. Crónica de un crimen de Estado. Tráiler © Juan José Rodríguez
Xavier Robles Molina (1) a présenté son nouveau documentaire « Ayotzinapa : Chronique d'un crime d'Etat », samedi 30 mai à la cinémathèque de Mexico. Le film apporte un éclairage critique sur le rôle du gouvernement mexicain dans la disparition des 43 étudiants de l'école d'Ayotzinapa.

Le 26 septembre 2014, dans cette petite bourgade de l'Etat du Guerrero, une des régions les plus touchées par la pauvreté et le narcotrafic, les étudiants de l'école « normal rural » d'Ayotzinapa (école qui forme de futurs enseignants) s’étaient rendus dans la capitale régionale, Iguala, afin de collecter de l'argent pour un voyage scolaire. Sur place, des heurts avaient éclaté et plus d'une centaine de personnes avaient été attaquées par les forces de police. Bilan : une vingtaine de blessés, 3 morts et 43 étudiants disparus. Cette tragédie a permis de révéler la collusion d'intérêt entre le pouvoir politique local, la police et les narcotrafiquants. Près de huit mois après, les familles sont toujours sans nouvelles de leurs proches.

  

Qu'est ce qui vous a poussé à réaliser un documentaire sur les événements d'Iguala ?

Xavier Robles Molina : Ce documentaire est né de la rencontre d'une cinquantaine de cinéastes. Nous voulions rendre compte de ce qui se passe dans notre pays, laisser une trace pour que les générations futures n'oublient pas ce crime d’État. Nous nous sommes rendus à Ayotzinapa dès le 1er novembre, et nous avons filmé le témoignage des survivants, des parents et même de la police communautaire. Certains entretiens ont été très douloureux. Lorsque nous avons rencontré l’un des proches des disparus, par exemple. A la fin, nous sommes tous restés muets pendant de longues minutes. Nous avons ensuite complété ces séquences avec des entretiens de journalistes très talentueux et des spécialistes mexicains très respectés comme  Luis Hernández Navarro, directeur de publication de la Jornada et José Reveles, journaliste et écrivain qui a beaucoup écrit sur ce thème (sur les liens entre narcotrafic et pouvoir politique, ndlr). Nous avons également des choeurs de l'École nationale de musique et nous avons enregistré des voix d'acteurs qui récitent des poèmes de Pablo Neruda. C'est un documentaire dur qui commence dans un style très journalistique et qui voit sa mécanique interne se transformer par la suite en vidéo d'art, en un film d'art.

 

Tous ceux qui ont participé à ce film l’ont fait bénévolement...

Oui. L'idée est que les revenus générés par le film soient distribués pour moitié à la « normal » d'Ayotzinapa et l'autre moitié pour rémunérer les gens qui ont collaboré. La plus grosse difficulté pour réaliser ce film a été d'ordre économique. Aucun de nous ne pouvait investir. Mais avec le travail de tous, et la coopérative El principio (qui s'occupe également de distribuer le film, ndlr) on a pu démarrer. On a également reçu quelques soutiens de particuliers.
Nous faisons parti d'un courant indépendant dans le ciné mexicain et nous ne recevons aucune aide, aucune subvention de la part de l’État. Le documentaire ne sera d'ailleurs pas distribué en salles. Il sera disponible gratuitement pour les syndicats, coopératives, ONG, organisations politiques de tous types, organisations civiles, religieuses, etc. Il sera également diffusé en ligne sur un programme avec un peut-être un système de paiement libre, à partir d'un dollar, pour que tout le monde puisse le voir.


A l’instar de Rojo Amanecer (film maintes fois primé qui a mis en lumière la répression du mouvement étudiant de 1968, longtemps occulté par les gouvernements successifs), pourquoi pensez-vous que le cinéma doit s'emparer de thèmes aussi lourds ?

Le cinéma permet d'éveiller les consciences, de comprendre ce qui se passe au Mexique où l'Etat est de plus en plus tyrannique, parler de la difficile situation économique et politique du pays et expliquer au monde ce qui se passe réellement chez nous. Parler du problème d'Ayotzinapa, du massacre d'Iguala...

 

Pensez-vous que dans les deux cas Iguala, en septembre 2014 et Tlatelolco, en octobre 68, la responsabilité de l’État mexicain soit engagée ?

Oui, exactement. C'est une situation que nous dénonçons depuis des années : au Mexique, ça fait plus de 50 ans que nous n'avons pas eu un gouvernement réellement démocratique et populaire. Nous avons eu des dictatures plus ou moins déguisées. Cette fois-ci, le gouvernement s'est comporté de manière cynique ; il n'a pas donné d'explication cohérente sur ce qui s'est passé, à savoir la disparition forcée de 43 jeunes hommes. Par ailleurs, on a retrouvé 200 fosses clandestines à Iguala. Et on veut savoir qui sont ces 200 morts, qui les a tués et pourquoi on les a tués... On veut que justice soit rendue.

 

Nous sommes à 8 mois de la disparition. Pensez-vous qu'on saura un jour ce qui s'est passé ?

Le gouvernement a eu du temps et pourtant il nous cache toujours la vérité. Il ne peut ou ne veut pas assumer cette vérité très douloureuse, et ce, encore moins en période électorale.

 

Justement, les élections fédérales ont lieu dans quelques semaines, de nombreuses voix s'élèvent pour appeler à l'abstention, quelle est votre opinion ?

Je pense qu'il faut s'abstenir, ne pas se rendre aux urnes parce qu'aller voter c'est légitimer un système politique pervers, une démocratie qui n'est qu'une farce. Il n'y a pas de démocratie au Mexique.

 

(1) Auteur prolifique (plus de 30 scénarios de films à son actif) Xavier Robles Molina a écrit le scénario du film culte Rojo Amanecer, sorti en 1989, sur la répression du mouvement étudiant de 1968.

 

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