Les croisés identitaires ne nous voleront pas l’universel ! Réponse à Monsieur Guéant

 

En mission pour concurrencer le Front national, le ministre de l’intérieur Claude Guéant a délivré hier sa subtile vision du monde lors d’une réunion de l’UNI[1] : « Contrairement à ce que dit l'idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. […] Celles qui défendent l'humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. […] Celles qui défendent la liberté, l'égalité et la fraternité, nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique ». Et d’ajouter que « notre civilisation » doit être défendue, sous-entendu, de manière à peine voilée, contre « la civilisation musulmane ». Cette sortie abjecte vise évidemment à flatter l’électorat frontiste, et plus particulièrement sa frange « intellectuelle » depuis longtemps porteuse d’une vision « civilisationnelle » du monde.

Mais la réplique ne doit pas se limiter à une dénonciation du caractère électoraliste de ces propos qui établissent des différences irréductibles, et donc une hiérarchie, entre les « civilisations ».  Car Guéant tend un piège à la gauche, sommée ici de choisir entre la « supériorité de certaines civilisations », et « la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique »... Bref deux positions indéfendables pour toute personne de gauche. On connaît la suite. Quiconque s’aventure à critiquer les propos de Guéant sans avoir le temps de développer, ou en se limitant comme souvent à gauche à une posture d’indignation morale, est immédiatement assailli par les idéologues de second rang de l’UMP, ou par ses intellectuels organiques, répétant en boucle que la gauche défend « la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique »…

Que faire alors, monsieur Guéant ?

On est en droit de demander à monsieur Guéant des précisions sur les préconisations qu’il tire de sa vision du monde quant à la politique extérieure de la France. Avec un tel outillage idéologique, deux possibilités existent en réalité. Le maître de Claude Guéant a d’ailleurs parfaitement su puiser dans les deux registres depuis 2007, sans jamais se départir de son inféodation aux Etats-Unis via l’OTAN, bras armé de la « défense de l’Occident »[2].

Puisque monsieur Guéant et son camp politique semblent considérer que le rapport aux droits de l’homme de telle ou telle « civilisation » est inscrit dans « sa nature », donc inamovible, ils peuvent refuser toute idée de les promouvoir en dehors des limites de l’ « Occident ». Ils se contenteront alors, par exemple en mettant notre savoir-faire policier à son service, de s’assurer du soutien de quelque autocrate dans la « défense-des-intérêts-de-l’Occident », tout en y glanant quelque chose pour la défense de notre « identité nationale », ici incarnée par telle ou telle multinationale. L’enjeu étant au final de nous renforcer derrière des casemates en attendant la phase finale du « choc des civilisations » prophétisé par Huntington, qui lui préconisait une forme de repli culturel comme solution…

Mais on peut aussi pousser jusqu’à la version néo-conservatrice de ce mode de pensée, et suivre docilement les USA dans l’une de leurs « croisades pour la civilisation » occidentale, dont il s’agira alors d’imposer les « valeurs ». Sarkozy a parfois choisi cette voie, par exemple en tentant avec l’Otan d’imposer des droits de l’homme –rabougris à leur conception purement libérale- par le feu et le sang en Afghanistan, avec les brillants résultats que l’on sait (http://www.lepartidegauche.fr/editos/actualites-internationales/4684-afghanistan--une-conference-internationale-indecente-a-lheure-du-bilan).

N’en déplaise à monsieur Guéant, qui prétend défendre « l’universalisme » contre la « gauche relativiste », ces deux dérives sont relativistes. Elles brouillent en effet, en conformité avec la vieille tradition coloniale, universalisme et impérialisme, quitte à pervertir le premier par le second. La première sous-traite à de dociles alliés, par exemple vendeurs de pétrole qu’on ne cherchera pas à convertir  aux droits de l’homme, la défense de la domination États-Unienne et de son auxiliaire européen sur le monde. La seconde vise à aller prendre directement les ressources à la source, tout en prétendant défendre les droits de l’homme. Outre qu’il s’agit d’une conception dogmatique et particulariste des droits de l’homme conçus comme le produit instantané du plaquage de quelques institutions « à l’occidentale », on n’a de toutes façons jamais réussi à imposer des nouvelles pratiques, aussi positives fussent-elles, par la force brute.

Dans cette histoire monsieur Guéant est donc le relativiste, qui établit des différences irréductibles entre les « civilisations », et attaque sans cesse les dogmes républicains pour tenter de sauver son mentor.

Qu’il nous soit donc permis de vous donner quelques conseils dans votre louable combat pour défendre les Droits de l’Homme dans tout l’univers..., et pas seulement chez les adversaires ciblés par l’Otan.

Internationalisme universaliste contre choc des civilisations relativiste

Rappelons d’abord que la notion de « civilisation » est une catégorie fourre-tout qui ne permet pas de comprendre le monde actuel. Les utilisateurs de cette notion s’imaginent, ou font mine de s’imaginer, qu’elle recouvre des entités homogènes et composées d’individus uniformément prédisposés à avoir tel ou tel rapport aux Droits de l’Homme. Elle sous-tend une conception d’un monde dont les dynamiques seraient religieuses, culturelles etc. De la dépolitisation à grande échelle en quelque sorte, la notion de « civilisation » servant ici à culturaliser des phénomènes proprement politiques.

Car les idées et pratiques réelles -et non les « valeurs », abstractions propres à toutes les manipulations- que l’on met sous l’étiquette universelle des Droits de l’Homme, sont tout sauf le produit automatique d’une « civilisation » qui les renfermerait dans sa nature. Elles ne sont pas réservées à telle ou telle « civilisation ». Mais cela ne veut pas dire que leur application s’apparente à du « café instantané », pour reprendre l’expression d’Hubert Védrine. Elles sont le produit de processus historiques marqués par autant de luttes politiques, et supposent également des conditions de vie digne sur le plan socio-économique. (http://www.placeaupeuple2012.fr/les-droits-de-lhomme-ne-sont-pas-une-vue-de-lesprit/)

Historiquement, ces luttes ont eu lieu, et c’est toujours le cas actuellement,  au sein des état-nations, avec souvent un recours à des solidarités internationalistes[3]. A cet égard le Front de Gauche, qui a par exemple dès le premier jour soutenu les opposants à Ben Ali, n’a pas de leçon d’universalisme à recevoir du membre éminent d’un parti qui a cautionné la proposition d’une ministre de l’intérieur de défendre le dictateur contre son peuple révolté…

Ces produits d’une histoire et de luttes que sont les Droits de l’Homme sont toujours à défendre et à étendre. Par exemple, tout en luttant contre la xénophobie d’Etat[4] dont Claude Guéant a été l’un des porteurs privilégiés, le Front de Gauche entend défendre bec et ongles la conception des Droits de l’Homme imposée par le Conseil National de la Résistance au sortir de la guerre, contre la politique de l’UMP et son idéologie réduisant les Droits de l’Homme à des libertés formelles (par ailleurs de plus en plus bafouées). Le CNR avait imposé une conception des Droits de l’Homme, élargis aux droits économiques et sociaux, qui n’est pas celle de Claude Guéant et qu’il combat à l’instar de l’ensemble de sa famille politique. Nous ne lâcherons rien là-dessus non plus !

Mais si monsieur Guéant veut vraiment défendre les Droits de l’Homme, il peut lire et s’inspirer du programme du Front de Gauche. S’il y consent, sa petite polémique qui en dit long sur la dérive de la droite dite « républicaine », et l’effondrement des digues entre celle-ci et l’extrême-droite, n’aura alors pas été totalement négative. Car à la différence des relativistes, nous croyons en la possibilité pour tout être humain de (re)prendre le chemin du combat pour le progrès humain après avoir été convaincu par la méthode du débat argumenté et rationnel.

 

[1] Union Nationale Inter-universitaire, principal syndicat étudiant de droite.

[2] Comme le rappelle Alexis Corbières dans son dernier livre (http://www.placeaupeuple2012.fr/alexis-corbiere-le-parti-de-l%E2%80%99etrangere/), il faut ici garder à l’esprit les connexions historiques entre les franges les plus dures de l’atlantisme, connues pour leur farouche opposition à la politique étrangère de De Gaulle durant les années soixante, et l’ultra-droite incarnée en leur temps par les mouvements comme Occident, dont est par exemple issu l’actuel ministre de la Défense Gérard Longuet.

[3] Raison pour laquelle, aussi bienveillants soient-ils par rapport aux partisans du « choc des civilisations », les tenants du « dialogue des cultures », notion tout aussi dépolitisante, sont bien impuissants face aux premiers.

[4] Un autre intérêt de la notion de civilisation pour monsieur Guéant, est qu’en catégorisant les individus selon leurs religions, ou autre, mais jamais selon leur seule appartenance civique, elle permet d’établir un lien fantasmée entre les « menaces globales » (« le terrorisme » etc.) et les « menaces locales » (« l’ennemi de l’intérieur »…).

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