Aujourd’hui, à 15h30 place de la Nation, ils seront des centaines de milliers à suivre la marche de la République. Depuis Mercredi, l’indignation face à l’attentat qui a été perpétré contre Charlie Hebdo a déjà réuni les foules dans toutes les villes de France et à l’étranger. A l’initiative des expatriés français, des rassemblements ont eu lieu dans de nombreux pays européens, mais aussi en Egypte, en Russie, aux Etats Unis, et en Amérique Latine. Samedi, j’étais à l’un d’entre eux, qui avait lieu au Consulat de France à Barcelone. Mais je ne brandissais pas une affiche « Je suis Charlie ».
#JenesuispasCharlie
Une polémique est en train de naître autour de ce slogan. A tel point qu’en réaction, les #JenesuispasCharlie ont fleuri sur twitter, parfois accompagnés d’un choquant #bienfait. Ce dernier type de tweet doit être fermement condamné car c’est un appel inacceptable à la violence et à la barbarie. Mais que doit-on comprendre par ce #Jenesuispascharlie ? Dans la plupart des cas, ces tweets sont motivés par la condamnation des caricatures de Charlie Hebdo, connues, il est vrai, pour leur satirisme exacerbé. De nombreuses couvertures caricaturent les religions posant la question des limites de la liberté d’expression, pilier de nos démocraties.
Charlie, l’incarnation de la liberté d’expression
Les attentats du 11 septembre 2001 à New York et ceux du 7 Janvier dernier à Paris attaquent les symboles de l’Occident. Les Twin Towers, un centre d’affaires de réputation internationale, étaient le symbole de la puissance américaine; Charlie Hebdo est le symbole français de la liberté d’expression en démocratie. Dans un communiqué, la chancelière allemande, Angela Merkel, disait « Cet acte horrible est (…) une attaque que rien ne peut justifier contre la liberté de la presse et d'opinion, un fondement de notre culture libre et démocratique. » Voilà ce que représente avant tout le slogan « Je suis Charlie » : la condamnation de la barbarie, de l’injustice de cette extrême violence, et la résistance pour la liberté d’expression.Ce sont ces valeurs que porte la revue Charlie Hebdo. Mais il ne s’agit pas d’un soutien unanime aux caricatures publiées par la revue. Que ce débat mérite d’être soulevé, c’est une autre question. Gare aux amalgames.
Le tsunami « Je suis Charlie »
Impossible d’ignorer pourtant l’immense vague de soutien qui a émergé au nom de Charlie . « Je suis Charlie », « Nous sommes Charlie »… On ne peut que se féliciter de la force mobilisatrice qu’il a exercée sur les populations. La puissance de slogan est d’avoir une portée universelle, ancrée dans le verbe « être ». Pourtant, il induit un biais réducteur. C’est toute l’ambivalence du mouvement. Quand je l’ai vue pour la première fois, scotchée sur la fenêtre d’une galerie d’El Born à Barcelone, cette formule m’a interrogée. Pourquoi ce verbe être, si fort en signification ? Suis-je Charlie ? La force de cette formule est de se distinguer des messages de soutien traditionnels. Toutes les personnes présentes aux rassemblements se sont-elles interrogées sur le sens du slogan ? Littéralement, « être Charlie », cela induit d’adhérer à la ligne éditoriale de l’hebdomadaire satirique… Qu’en penser ? La liberté d’expression a-t-elle des limites ? Si oui lesquelles ? Peut-on rire ou plutôt se moquer de tout ? Quel est le statut de l’artiste ? Surtout celui du dessinateur de presse… Dommage que toutes ces interrogations soient réduites en un slogan.
Comme un slogan de communication publicitaire
« Je suis Charlie », c’est un message fort, court et direct. La définition même de la communication. L’usage de ce type de formule est symptomatique de la prise de pouvoir de la communication sur l’information. « Je suis Charlie », c’est facile à reprendre en # sur Tweeter. Le succès de la plateforme de microblogging est surement la conséquence la plus visible de ce phénomène de récupération de l’information par la communication. Sa limite, c’est de donner une information instantanée et réductrice. Une tendance qui met en danger à la fois le journalisme et l’esprit critique en général. Cette extension de la communication à tous les champs de la vie sociale risque d’entraver la pluralité des opinions et d’obstruer la complexité de la pensée. Or, c’est cette complexité que le langage exprime. Contrairement à la communication, qui se destine à envoyer un signal pour susciter une réaction, le langage se base sur le signifiant (le mot) et du signifié (le sens). Il permet de nuancer les propos et de préciser la pensée.
Mieux qu’un slogan
C’est pourquoi, aujourd’hui, certains pointent les limites du mouvement dénonçant ce slogan réducteur et sa récupération politique. Sur le blog les-crises.fr, dans un billet publié hier, Olivier Berruyer pointe 10 raisons de boycotter la marche républicaine de ce dimanche. Un de ses arguments est la présence des principaux partis politiques européens ainsi que de Petro Porochenko, le contesté président ukrainien. Dans ce contexte, peut-être que la meilleure réponse à cet attentat contre la liberté d’expression, n’est pas un slogan réducteur comme « Je suis Charlie », mais la liberté d’expression elle-même. L’initiative du collectif Cartooning for peace est en ce sens remarquable. Ce réseau international de dessinateurs de presse engagés a publié une sélection des dessins qu’elle a reçues depuis mercredi en marque de soutien à la rédaction de Charlie Hebdo. Le plus bel hommage que chacun peut rendre aux victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo, c’est sûrement de réfléchir aux interrogations qu’il soulève. Un acte de résistance pour que la liberté d’expression sorte grandie de cette épreuve.