M. Cazeneuve est un homme tiré à quatre épingles. Je n’ai pas l’habitude de commenter les robes à fleurs des ministres, et il me semblerait bien futile de gloser les tenues de notre nouveau premier ministre, si M. Cazeneuve n’avait pas lui-même la volonté manifeste d’exprimer par le vêtement la conception qu’il se fait de sa fonction. M. Cazeneuve est ce qu’on appelle un « grand serviteur de l’Etat », auquel il a consacré toutes sa carrière. Et il ne fallait pas moins de quatre épingles pour être à la hauteur de la tâche, afin que rien ne bouge, afin qu’il n’y ait pas un faux pli, afin que tout soit tenu, retenu, dans l’exigence de service que réclamme l’Etat, ce « monstre froid », comme disait un philosophe allemand.
Depuis les très célèbres travaux d’un autre allemand, l’historien Ernst Kantorowicz, nous savons tout sur les deux corps du roi. Celui qui vieillit et meurt un jour ; et l’autre, immortel, toujours glorieux, et qui permet à la cour de dire « Le roi est mort, vive le roi ! » Il ne fait aucun doute que nous pourrions aussi parler des deux corps de M. Cazeneuve. Celui qui va au ministère ; et l’autre, qui regarde la télé avec sa femme. Il n’est pas impossible que ce corps-là porte des joggings Uniqlo, comme tout le monde, parce qu’ils sont bien confortables. Quoiqu’il en soit, lorque que M. Cazeneuve est en représentation, lorsqu’il occupe la fonction qui est la sienne – et comme fort rares sont les hommes et les femmes qui occupent la leur, avec la même plénitude (on pourrait dire qu’avec des hommes comme M. Cazeneuve la fonction est pleine comme un oeuf) – M. Cazeneuve (je voudrais presque lui donner de la particule tant je me sens soudain un petit (mais alors très très petit) Saint-Simon), M. de Cazeneuve, donc, est toute élégance, c’est un dandy. Mais un dandy de préfecture. Non contents d’avoir tué le socialisme, il leur faut tuer aussi le dandisme ! Les gouvernements Hollande nous auront donc tout pris et nous laissent sans voix ! Si au moins nous pouvions crier « Le socialisme est mort, vive le socialisme ! »
Quoique. Il vaut mieux sans doute tourner la page. Changer de mot et changer de chose. Imaginer du neuf, avec moins d’état et plus de justice sociale, une fois que nous aurons oublié l’épilogue Cazeneuve. Ce choix de premier ministre, ou plutôt ce non-choix, est bien à l’image du quiquin (je n’arrive même pas à dire quinquenat quand je veux parler du mandat d’Hollande, tant cela ne ressemble à rien, tant tout cela aura été en dessous de presque tout), un quinquin sans imagination ni poésie (que l’on cesse donc de nous bassiner avec le croissance, que l’on nous parle plutôt de créativité, de création, dans cette triste France qui ne crée plus rien mais qui craint tout, qui se craint elle-même, qui a peur de ce qu’elle sera demain), un bien petit quinquin tiré à quatre épingles où l’on pense beaucoup trop à l’état, où l’on ne penses pas assez à la nation. Comme j’aurais voulu que notre premier ministre fût plutôt un « grand serviteur de la nation » ! Mais de la nation de demain, jeune, diverse, changeante – en mouvement ! Non pas cette nation sans corps, sans désirs, sans peuple, qui ne vit que dans le fantasme d’un partie du corps électoral mis en culture par notre personnel politique.
Bref, Hollande, en choisissant M. Cazeneuve, a perdu la seule chance de nous surprendre. Comme cette fin de règne va nous paraître interminable.