Tutelle et confinement

Verrons-nous un jour sur nos place publiques des statues d'Emmanuel Valls ou Laurence Rossignol retirant d’un même geste tout plein de générosité le voile à deux ou trois collégiennes musulmanes tombées à leurs genoux ?

Tutelle et confinement

 

A Creil, en 1989, l’arrivée au collège de trois adolescentes portant un foulard a provoqué l’affaire que l’on sait. Un long débat public a abouti à cette loi de 2004 qui interdit le port de signes religieux « ostentatoires » dans les établissement scolaires. Cette loi a été saluée comme une victoire par certaines féministes, par un bon nombre d’athées anticléricaux et par tous les racistes qui ne supportent pas la présence d’Arabes en France (les racistes, c’est ce qui les caractérise, imaginant les « races » à partir de tous les amalgames possibles). La plupart d’entre eux n’est cependant toujours pas satisfaite et voudrait pousser encore plus loin les interdictions. Interdire le voile à l’université, sur le lieu de travail et pourquoi pas, dans la rue. Certains sont mus par de bien nobles motifs : l’émancipation des femmes, l’émancipation des hommes et des femmes ; les autres sont tout simplement racistes. Le premier problème, c’est la part de subjectivité. Qu’est-ce qu’un signe « ostentatoire » ? La seule manière de le savoir serait d'opposer un tel signe à un signe religieux qui ne l’est pas. L’alternative à un signe ostentatoire ne peut pas être une absence de signe, ce qui reviendrait à dire que la seule manière d’être un bon musulman, c’est d’être catholique, le catholicisme étant une religion qui n’impose pas à ses fidèles le port quotidien de signes religieux. L’application de cette loi est donc entièrement soumise à l’opinion qui décide, dans un rapport de force entre les diverses prises de position, ce qui est ostentatoire et ce qui ne l’est pas. En l’occurrence, l’opinion, qui se soucie assez peu de justice, est plutôt satisfaite puisqu'il s’agissait en réalité d’interdire le port du foulard à l’école, et du foulard seulement. Personne n’est dupe et tant pis pour les dommages collatéraux. Il n’a jamais été question de « laïcité » mais bel bien de faire en sorte que l’Islam en France soit une religion qui s’efface. Ainsi, d'une manière générale, je ne vois dans cette affaire de Creil, et dans toutes celles qui lui ressemblent, que mise sous tutelle et mesures de confinement des Français de religion musulmane, soit parce qu’on les considère comme immature et incapables de juger ce qui est bon ou mauvais pour leurs enfants, soit parce qu’on les considère tous comme potentiellement dangereux car tous susceptibles de se radicaliser.

Il me semble que l’on trouve ainsi, derrière les différences plus ou moins nettes entre certaines féministes, les anticléricaux et les racistes, un point commun : c’est de voir l’Islam comme une pente glissante qui, où que l’on se trouve, conduirait de manière inéluctable vers l’islamisme, la radicalisation, le terrorisme et la mort. La preuve de cette fatalité de l’Islam, ce serait ses textes mêmes, qui prônent le djihad. Il y a, pour certains herméneutes, un lien de causalité matériel direct entre la lettres et les actes, comme si un catholique, lisant par à l’occasion le « contrains-les d’entrer » dans l’Évangile selon Saint-Luc se sentait pris d’irrépressibles désirs de dragonnades. On veut bien admettre que la majorité des Musulmans ne se laissera pas glisser jusqu'au bas de la pente, mais seulement si nous (nous les non-musulmans) les y aidons. Pour ce faire, les mesures à adopter tiennent toutes de la tutelle et du confinement.

Certains, considérant en fait que les parents musulmans peuvent vouloir du mal à leurs enfants, estiment qu’il faut montrer à ces enfants que la République est là pour les protéger. L’interdiction du foulard dans les écoles publiques n’rien à voir avec la laïcité. Il ne s’agit en réalité que de mettre à l’abri les enfants de parents que l’on considère comme potentiellement dangereux puisqu'ils se trouvent sur la pente glissante de l’Islam. Ce n’est ni plus ni moins qu’une mise sous tutelle, comme on le fait lorsque des parents sont jugés irresponsables ou inaptes à éduquer leurs enfants. Cet espèce de principe de précaution ne concerne évidemment pas les autres religions dont les membres sont supposés jouir de toutes les capacités intellectuelles ordinaires qui leur permettent le plein usage de leur libre arbitre et la mise en œuvre du grand amour qu’ils ont pour leurs gosses.

Ce qui vaut pour les enfants vaut aussi pour les femmes. On ne conçoit pas qu’une femme puisse choisir de porter le voile : porter le voile, c’est être victime de la domination de son mari. Si certaines prétendent que c’est leur choix, c’est qu’elle n’ont pas même conscience d’être dominées : ils faut les émanciper. Personne ne relève le non-sens absolu de ce verbe lorsqu'il n’est pas utilisé à la forme pronominale. L’émancipation n’est possible que lorsque l’on s’émancipe. Émanciper quelqu'un d’autre est tout simplement une autre forme de domination et c’est avoir une forte conscience de ce que le mot liberté veut dire que de refuser de se faire émanciper par qui que ce soit. Que tous les grands émancipateurs commencent par s’émanciper eux-mêmes. Je n’ai jamais vu en France des femmes défiler avec leur voile au bout d’un bâton, au nom de la liberté, et je n’ai jamais réussi à comprendre selon quelle logique on pouvait à la fois se féliciter de l’abolition du port du voile obligatoire dans certains pays et réclamer son interdiction en France. (Nous nous croyons chargés d’un mission émancipatrice et nous croyons que nos valeurs sont universelles parce qu’elles sont nôtres. Parmi nos plus beaux récits d’émancipation, l’abolition de l’esclavage. Nous les abolitionnistes, nous ignorons tout de la lutte ininterrompue des esclaves pour échapper à leur propre condition. Nous, les abolitionnistes, ne retenons que le geste si généreux de Victor Schoelcher qui, tenant le Noir par l’épaule lui ouvre d’un bras tendu l’espace de la liberté. Verrons-nous un jour sur nos place publiques Emmanuel Valls ou Laurence Rossignol retirant d’un même geste tout plein de générosité le voile à deux ou trois collégiennes musulmanes tombées à leurs genoux ? Non, il s’agit de faire nôtres des valeurs universelles plutôt que croire universelles nos propres valeurs. Les valeurs universelles ne peuvent être que des valeurs étrangères que nous avons fait nôtres. C’est un long processus dont il faut prendre conscience et cesser de croire que nous avons toujours eu en nous ce trésor qu’il nous faut désormais disperser.)

Après cette longue parenthèse, je reprends et je termine. Ce qui vaut pour les enfants et les femmes vaut aussi pour les hommes. Il faut, selon certains, face à l’Islam que l’on considère comme une religion fondamentalement différente de toutes les autres, prendre aussi des mesures de confinement. Il y a peu, Chevènement appelait les Musulmans à la discrétion. Il a fallu ce seul mot pour que tombe dans le discrédit cet inutile de la République et que sombre dans l’oubli cette incompréhensible « Fondation pour l’islam de France ».

Je demande que l’on crédite les Français musulmans des mêmes a priori que les Français d’autres confessions et qu’à eux comme aux autres, on finisse enfin par foutre la paix. Ils jouissent eux aussi pleinement de leur libre-arbitre que les Chrétiens et les Juifs, ils aiment autant leurs enfants à qui eux aussi ils ne leur veulent que du bien. Ils veulent comme tout le monde vivre en paix et jouir pleinement de tous leurs droits civiques. Ce n’est pas l’Islam, ni le Coran, ni les imams qui maintiennent encore les Français musulman en état de minorité. C’est la société française tout entière en leur refusant la jouissance pleine et entière de tous leur droits. « Que le public s’éclaire lui-même est plus probable et même quasi inévitable pourvu qu’on lui laisse la liberté. »

 

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