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Billet de blog 18 avr. 2020

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On se lève de nos machines et on se casse!

Face à la pénurie, les appels à bénévoles pour réaliser des masques se multiplient. Un mouvement solidaire spontané se voit rattrapé par une commande d'État. Témoignage.

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Moi, j’ai appris à coudre avec ma grand-mère. On me faisait des sacs à goûter pour l’école, on réparait mes doudous et d’autres mignonneries du genre. J’ai cousu des petits projets et puis pendant tout un temps, j’ai laissé ça de coté.
J’ai travaillé 10 ans en tant qu’éduc spé et puis, au détour d’un chemin, je suis retournée m’asseoir derrière une machine à coudre.

À 30 ans, j’ai suivi la formation de fabricant de vêtements sur mesure à Informa (Roubaix) d’où je suis sortie diplômée en 2017. Cette formation, hyper exigeante (coucou Nadine et Laurence!) fait de toutes mes collègues de formation et moi-même d’excellentes techniciennes. Patronner, couper, monter un vêtement dans les règles de l’art, on maîtrise. Nous sommes des professionnelles et de bonnes professionnelles.

La couture, c’est peut-être au début une « passion » mais aujourd’hui, c’est avant tout notre travail. La plupart d’entre nous sont indépendantes (généralement sous le régime micro-social). Alors, comme beaucoup, lorsque le coronavirus a fait son apparition, nos activités se sont retrouvées figées, dans l’attente d’un déconfinement s’annonçant lointain.

Et puis très vite, on parle de masques « artisanaux ». Et très vite, on parle d’appel à bénévoles.
Fervente défenseure des services publics, je suis de très près les différents appels à couturières pour répondre aux pénuries dans les hôpitaux. J’ai le savoir-faire pour aider et il m’apparaît hors de question d’être rémunérée pour coudre des masques servant à protéger les soignants. Pas de profit sur l’hôpital public !

Je réponds donc à l’appel « Des masques en Nord ». On m’appelle (on me tutoie) et on me dit que j’ai la chance d’avoir été retenue et que je dois m’engager à produire un minimum de 50 masques en 48h maximum. Je tique un peu parce que mon cerveau a du mal à comprendre qu’on m’impose un rendement alors que je rends service bénévolement. Mais bon, l’urgence et la gravité de la situation font passer l’action avant la réflexion. Alors je couds. 50 masques en 48h.

Et puis les semaines passent, un glissement s’opère, les appels à bénévoles se multiplient. Les prochains à venir ? Probablement ceux des municipalités pour coudre les masques « grand public ».
Mais les débats s’enflamment et la réalité nous rattrape, nous, les couturières.
Et pourquoi devrais-je donner de mon temps, de mon énergie et de ma force de travail pour pallier une crise mal anticipée ? Oui mais bon, je ne vais pas laisser les soignants comme ça quand même ?! Mais, comment se fait-il que les matières premières soient facturées mais pas le temps de travail ? Et est-ce que moi aussi, j’ai le droit de faire des masques et de les vendre? Et comment vais-je payer mes factures ce mois-ci ? (tiens j’ai pas droit à l’aide aux auto-entrepreneurs, c’est con) Et pourquoi, en fait, est-ce que je ne serais pas rémunérée pour mon travail ? Est-ce que je peux payer mes courses ou mes charges avec mon Air-trophy ?

Pour moi, les réponses résident dans la disqualification de mon métier et de celles qui l’exercent ainsi que d’un tour de force magistral opéré par ceux qui bénéficient vraiment de ces actions. Mélangez la métaphore filée de l’effort de guerre, les références constantes à la solidarité, une bonne dose de patriarcat, les besoins réels et le désastre sanitaire annoncé et vous obtenez des travailleures-bénévoles-volontaires.

Sauf que, je suis une couturière professionnelle, coudre c’est mon travail. Patronner, coudre et repasser, c’est ce qui me fait vivre. Alors, si je « donne » ça, comment je fais, après, pour vivre ?

Dans ce contexte, certaines d’entre nous ont eu l’audace de proposer des masques à la vente et j’ai été profondément désolée du mépris et de la violence de certaines réponses. « Vous êtes à gerber » ai-je pu lire sur le Facebook de l’une d’entre elles.
Il ne s’agit pourtant pas ici de faire du profit sur une crise sanitaire, il s’agit de tenter de faire survivre son entreprise tout en répondant à un besoin. Coudre des masques à la chaîne, soyons honnêtes, c’est long et chiant et pénible. Mais nous, on sait faire. Et on sait faire vite.

Est-il vraiment nécessaire de rappeler que « tout travail mérite salaire » ? Est-il vraiment nécessaire de rappeler que nos ateliers, nos machines, nos matières nous coûtent de l’argent ? Est-il vraiment nécessaire de rappeler que la couture, c’est un métier ? Vraiment ?
Peut-être oui, car semble-t-il, on attend de nous d’être de bonnes petites mains, de bonnes ouvrières, de bonnes femmes. D’être dans le don de soi, la générosité, le soin, la prise en charge. Et tant pis si ça nous coûte, tant pis si nos entreprises ne passent pas la crise. Tant pis si on se fait mal, c’est pour le « Greater Good ».

J’ai la chance d’avoir des partenaires de qualité qui reconnaissent la valeur de mon travail et me permettent pour l’instant de traverser cette période tant bien que mal (mention spéciale à Violène et Clém Braeckman de La Maison - MJC Centre Social) mais je pense à toutes les indépendantes aux doigts d’or dont les compétences sont bradées. Tout en congratulant les bénévoles, on dénigre une profession et on ouvre la porte à la main d'œuvre gratuite...

(à Orane, Justine, Jo, LucieLeaLenaFabienne et toutes les anonymes)

Clara Lefèvre, Couturière à Lille

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