Alice Zeniter - Un roman générationnel et politique

Attendue au tournant en cette rentrée littéraire, après le succès populaire de «L'art de perdre» (Goncourt des lycéens 2017), la romancière Alice Zeniter prend la température politique de sa génération. Du monde des hackers aux manifs Gilets jaunes, son nouveau roman, «Comme un empire dans un empire», interroge les lieux et les formes de l'engagement contemporain.

Alice Zeniter Alice Zeniter
« Quelque chose bouge » répète le personnage de Xavier à son ami Antoine, d'abord sceptique. Loin de la saga historique et familiale de son précédent livre, Alice Zeniter s'efforce dans ce 5ème roman de capturer un peu de l'air du temps. Dire le sentiment de bascule d'une génération témoin et actrice de l'émergence de nouvelles formes de contestation. Le ressenti d'une cohorte politisée, marquée par le délitement de la gauche institutionnelle, Nuit debout, les Gilets jaunes, fatiguée de l'impuissance et tentée par d'autres voies : la sécession à la campagne, la guérilla en ligne, le retour à la tradition anarchiste. Un roman générationnel, dont les décors et les questionnements sembleront étrangement familiers à certains lecteurs trentenaires.

 Une fois tourné le titre pompeux, la prose est facile, souple. Les chapitres entrelacent les voix de deux personnages, au plus près de leurs corps gênés, de leur inconfort social. Antoine, assistant d'un député de la gauche caviar, « monté » par l'école, frustré de son envie d'écrire, se passionne pour l'histoire des brigades internationales, quand son propre travail politique lui donne un sentiment d'utilité décroissant. « L. », geek plébéienne au cv de précaire, dépanneuse informatique le jour, mène la nuit sa propre guérilla en ligne contre les outils de surveillance qui permettent aux États comme aux particuliers malveillants d'affermir leur emprise. Un jour « L. » est rattrapée par la peur, quand son compagnon, lui aussi hacker, est subitement arrêté. La rencontre des deux mondes, le politique et le numérique, laisse alors penser que l'intrigue va prendre un tour plus rocambolesque. Mais l'auteure ruse avec les codes du roman d'espionnage, au risque de décevoir les attentes...

 Documentée comme à son habitude, Alice Zeniter nous invite à une plongée dans le cosmos geek, son drôle de pidgin forgé sur les forums, son humour absurde, ses codes d'honneur, son histoire propre et ses figures tutélaires : Bradley Manning et Julian Assange, entre autres. Le roman se fait sans doute plus personnel quand entrent en scène les amis cultivés, engagés, bavards d'Antoine, l'aspirant écrivain tourmenté par une inspiration vacillante. En fil rouge : un questionnement à tâtons sur l'éthique, l'agir politique, l'impuissance, qui se tient souvent à la lisière de l'action collective. Et un motif : le dedans et le dehors, les mondes parallèles du web et de la « real life », de l'institution parlementaire et de la « vraie vie », des métropoles et du plein air vivifiant des lieux alternatifs.

 Consciente du lieu d'où elle parle - intello, diplômée, parisienne - Alice Zeniter n'ose pas s'aventurer trop loin. Elle livre un roman sincère qui se lit vite, plein d'intuitions et d'intelligence politique, mais qui reste peut-être un peu timide, ne rendant par exemple le mouvement des Gilets Jaunes que par une série d'échos lointains et une brève rencontre. Un peu feutré, le texte rate sans doute quelque chose de la colère, de la violence de l'époque. Il en émane une envie de réconciliation transclasse, et un espoir : celui que se fédèrent hackers, gilets jaunes, dissidents des campagnes, militantes féministes et parlementaires obstinés. Convergence des luttes ? Division du travail propose l'un des personnages en riant.

 

 Comme un empire dans un empire, Alice Zeniter (Flammarion, 2020)

 

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