«Révolution», l’Histoire en chair et en os

Coiffez vos bonnets phrygiens et laissez parler la poudre : la meilleure BD de l’année s’appelle Révolution ! Après le théâtre de Joël Pommerat (Ça ira, 2015), le roman d’Eric Vuillard (14 juillet, 2016), la BD de Florent Grouazel et Younn Locard s’empare à son tour de l’événement fondateur de notre temps politique, pour en proposer une relecture virtuose, incarnée, jamais didactique.

"Révolution" Tome 1 : "Liberté" "Révolution" Tome 1 : "Liberté"
Nourri par un travail de documentation proprement dingue, le premier tome de cette trilogie nous entraîne dans sa course au ras du pavé parisien, dans la confusion des émeutes, se faufile dans les salons, dans les tribunes des États Généraux puis de la Constituante, au plus près des acteurs multiples et des manœuvres contraires qui en 1789 font tanguer l'Ancien Régime. Mais le récit réussit à dompter cet événement foisonnant, à le rendre intelligible, tout en restant à mille lieux de l'enchaînement d'images d’Épinal.

Les travaux d'historiens auxquels les auteurs rendent hommage dans leur dédicace ont été remarquablement digérés. Rien de didactique, rien de professoral : les décors grouillent de vie, l'intrigue s'éloigne des passages obligés et des figures iconiques, pour se glisser dans les angles morts du mythe révolutionnaire.

 Loin des tableaux solennels de David, le dessin anime les belles gueules des personnages de son Paris populaire : fort des halles, gamins des rues, dame poissarde, dont les mimiques et la gestuelle semblent croquées sur le vif à la manière des gouaches de Lesueur peintes pendant la Révolution. Le trait enlevé se fait minutieux pour rendre les ornements des salons, de Versailles et les milles détails du paysage urbain. Et l'on sent tout le plaisir qu'ont eu les auteurs à rendre à la vie ce Paris du XVIIIème siècle encore si proche des champs, ceinturé par les barrières d'octroi, traversé par les bateaux livrant le grain et le vin, sillonné de porteurs et de vendeuses ambulantes de boissons chaudes ou de mort-aux-rats !

 

Une histoire populaire de la Révolution

"Révolution" Tome 1 "Liberté" (détail) "Révolution" Tome 1 "Liberté" (détail)

A rebours de l'iconographie imprimée dans l'imaginaire collectif par les films des années 1980 (Danton en 1982, Les Années Lumière et Les Années Terreur en 1989), où le peuple n'apparait que comme une multitude prompte à la violence, dont les préoccupations économiques et l'aspiration à l'égalité réelle sont laissées dans l'ombre, le récit donne ici toute sa place aux laborieux et aux miséreux du Paris de 1789.

 Comme dans 14 juillet (Vuillard, 2016), l'histoire démarre avec l'affaire Réveillon : en avril 1789, quelques 3000 habitants du faubourg Saint-Antoine, alarmés par la flambée des prix et les rumeurs de baisse des salaires, saccagent la manufacture de papier peint de Jean-Baptiste Réveillon, toute proche de la Bastille. Cet épisode, conclu par une intervention sanglante de la troupe, colore immédiatement le récit et l'ancre dans une histoire à la fois sociale et passionnelle de la Révolution Française, où la faim et la peur, les pénuries et les rumeurs, jouent un rôle déterminant.

Happés par l'événement parfois contre leur gré, Reine Audu, téméraire matrone des Halles, Abel de Kervélégan, sceptique et joli cœur enrôlé dans la Garde nationale, Laigret, royaliste fanatique et complotiste : chacun fait l'expérience de l'ouverture soudaine des possibles et de l'effondrement des certitudes...

Ah ça ira, ça ira, ça ira : vivement le tome 2 !

 

 Révolution T 1 : Liberté de Florent Grouazel et Younn Locard, Actes Sud - L'an 2

 

 

 

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