Après le Bureau des légendes : une autre série (à lire) sur la DGSE

Un conseil de lecture pour celles et ceux que le visionnage de l'ultime épisode du "Bureau des légendes" laisse sur le carreau. Pour éviter les crises de manque, un excellent substitut : la trilogie multi-primée de Frédéric Paulin, dont le dernier tome, "La fabrique de la terreur", est paru aux éditions Agullo le 5 mars dernier.

 

Géopolitique ultra-contemporaine, terrains glissants du Maghreb au Moyen-Orient, états d'âme d'agents doutant de leur mission, indics dont la vie ne tient plus qu'à un fil : l'univers de Frédéric Paulin aura comme un air de famille pour les aficionados du Bureau des légendes, l'incontournable série d'espionnage à la française signée Eric Rochant.

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On y croise un lointain collègue de "Malotru" (le héros du Bureau des légendes), en la personne de Tedj Benlazar, lui aussi père déconnant, en proie à ses fantômes. En lieu et place du débonnaire Henri Duflot, on trouvera dans le rôle du mentor un certain Bellevue, vieux briscard du renseignement français en Afrique, à la mémoire et aux réseaux tentaculaires.

Frédéric Paulin signe une suite de romans d'espionnage nerveux, très dialogués, peuplés de personnages déglingués opérant dans les zones grises du renseignement, sur lesquels plane l'ombre des appareils d'Etat. Chaque tome se lit au pas de charge dans la tension d'une explosion de violence que l'on sent imminente. L'écriture est sans fioriture, sans poésie, toute entière au service de l'action et de l'efficacité des dialogues.

Opèrant avec les outils propres au roman noir, Paulin réouvre une plaie mal cicatrisée : celle laissée par les attentats djihadistes des dernières décennies dans notre mémoire collective. Contre la sidération qui submerge les sociétés à chaque attaque menée au nom d'Allah, Paulin nous rappelle que le jihad globalisé a une histoire, qui a vu évoluer ses réseaux et ses modes d'action. Et plusieurs matrices, que l'auteur explore au fil des tomes : l'Algérie des années 90, la guerre de Yougoslavie, les confins tribaux du Pakistan et de l'Afghanistan, la Lybie et la Syrie d'après les printemps arabes. Historien planqué derrière son cuir d'auteur de polar, Paulin documente et pointe la négligence, l'aveuglement, les défaillances de l'Etat français et de ses services secrets.

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Fans du Bureau des Légendes ? Oubliez l'humour bonhomme et les surnoms empruntés au capitaine Haddock car la lecture nous plonge dès le premier tome dans l'atmosphère lourde, crade, irrespirable des années 90 en Algérie. Espion en roue libre, tenace, hanté, Tedj Benlazar s'aventure dans les territoires sanglants de la décennie noire, des caves de torture de la DRS aux maquis islamistes en passant pas les camps de rétention aux confins du désert. Agent hors cadre, plus noir, plus désespéré que "Malotru", Benlazar se débat, pris entre le machiavélisme de généraux algériens pyromanes, prêts à faire verser leur pays dans le chaos pour se maintenir au pouvoir, et le scepticisme de ses supérieurs, dupes ou complices, détournant le regard du jeu dangereux de l'Etat profond algérien.

Le 2ème tome navigue entre la France des années 90, la Yougoslavie en lambeau et les montagnes d'Afghanistan où l'argent saoudien entretient les caches d'une organisation dont le nom entrera dans l'histoire le 11 septembre 2001: Al Qaeda. L'ombre des deux avions de lignes torpillant la skyline de New York plane comme une menace sur tout le roman qui ne s'embarrasse pas de décors, ne traîne pas, ne creuse pas mais court de terrain en terrain pour nous offrir une vue d'ensemble. Le dernier tome nous promène entre les banlieues belges ou françaises où pourrissent de petits délinquants en quête de rédemption et la Syrie dévastée sur laquelle se lève le drapeau noir de Daesh. Rythmé par la chronologie sanglante des passages à l'acte, de Merah jusqu'aux tueurs de 2015, épousant largement le point de vue des services débordés de la DGSI, La fabrique de la terreur raconte l'émergence d'un terrorisme low-cost inédit et intraçable.

La volonté de couvrir sur trois décennies tous les théâtres où se joue la partie engagée entre les services français et les réseaux terroristes finit par disloquer un peu le récit et éparpiller les personnages. Mais Frédéric Paulin nous emmène jusqu'au bout de cette trilogie ambitieuse, fouillée, prenante, qui tente de rendre intelligible un cycle de violence ouvert dans les années 90 dont nous peinons à sortir.

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