Post-coloniale, féministe: Chimamanda Ngozi Adichie, une romancière du XXIème siècle

Devenue une icône afro-féministe dans le monde anglophone, où son troisième roman "Americanah" sera bientôt adapté en série par HBO, la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie est d'abord une grande romancière du politique et de l'intime. Des sixties nigérianes aux années Obama, ses récits font vivre des caractères puissants, happés par les espoirs et les déceptions collectives.

S'il n'en faut lire qu'un : L'autre moitié du soleil (2006)

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Paru en France en 2008, ce récit ample, à la matière historique et intime passionnante s'ouvre au début des années 60, à l'heure de l'espoir, dans le salon d'Odenigbo. Sur fond de musique high-life, l'alcool coule à flot et anime les débats de l'élite universitaire nigériane. Le ton monte entre tribalistes, panafricanistses, séparatistes partisans de la construction d'un Etat-nation igbo homogène... Au lendemain de l'indépendance du Nigéria, la question de l'appartenance secoue l'immense pays fédéral héritier des frontières coloniales, multi-ethnique, multilingue, où coexistent chrétiens, musulmans, animistes. C'est dans le sud-est à majorité igbo - dont la langue, distillée au fil du texte, finit par être familière au lecteur ("Kedu ? Ça va ?") - que va naître et mourir un pays : le Biafra (1967-1970).

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Sur un air de Nina Simone, l'auteur nous plonge dans les sixties nigérianes, décrivant savoureusement la cuisine, les lectures et les vêtements qui distinguent alors les élites urbaines éduquées, idéalistes et internationalistes, de la culture des villages, où règnent, implacables, les traditions et le dénuement.

Ce livre de grande ampleur (658 p), qui accroche par la vitalité de son ton, est incontestablement un grand roman. A coup de césures qui font brutalement avancer puis revenir le lecteur dans le temps, l'auteur raconte comment l'existence modèle, grandit ou ravage les êtres. Entre le début et la fin des années 60, tandis que le pays s'abime dans la violence, les personnages principaux, combatifs, habités, charnels, voient leurs relations s'épaissir de souvenirs, de regrets, de complicité perdue ou retrouvée, d'affronts et de pardons, dévoilant en Adichie une grande romancière du sentiment humain.

Une romancière féministe ?

Les personnages féminins d'Adichie sont des incarnations puissantes, nombreuses, contrastées. On retrouve avec bonheur dans chacun des romans un avatar d'Ifeoma, l'intellectuelle tenace et enjouée, défendant farouchement son autonomie, présente dans L'hibiscus pourpre (2003). Sous les traits des soeurs Olanna et Kainene dans L'autre moitié du soleil, d'Ifemelu dans Americanah, Adichie donne à voir des femmes désirantes, ambitieuses, sensuelles et ironiques. Romancière féministe ? Sans doute, par comparaison d'abord avec d'autres œuvres où les femmes se font rares, réduites à leur fonction de mère, de muse ou de proie.

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Ses romans explorent toute la gamme des expériences féminines possibles dans une société nigériane patriarcale et puissamment inégalitaire. Des demi-mondaines de Lagos, avides de cash, aux bigotes extatiques, en passant pas la marâtre villageoise, jusqu'aux femmes littéralement brisées par leur famille, les mécanismes de dépendance et de reproduction des inégalités de genre s'incarnent dans une multiplicité de destins vivants.

Au delà du genre, tous les rapports de pouvoir sont présents sous la plume minutieuse d'Adichie. Moins tragique, moins lyrique, plus mordant, son dernier roman explore le vécu de ceux qu'on surnomme à leur retour au pays les "Americanah" : les Nigérians américanisés. Largement autobiographique, ce roman très américain, dont une partie se déroule dans la ferveur de la campagne d'Obama dissèque la question de la race aux Etats-Unis à travers le regard d'une Noire non-Américaine.

Histoire d'amours, de départs et de retours, le livre se clôt dans le Nigéria émergent des années 2000, dans l'ambiance frénétique de Lagos, où poussent les maisons rococo des nouveaux riches, équipées de générateurs qui pallient la défaillance du réseau électrique. Satirique, l'auteur se fait la portraitiste de l'élite nigériane, people ou snob, prête à toutes les compromissions, obsédée par les stratégies éducatives pour intégrer ses enfants aux écoles de l'élite mondialisée, alors que s'éclipsent les ambitions de la génération de l'indépendance.

Féministe ? Chimamanda Ngozi Adichie l'est sans conteste. Elle l'a clamé lors d'une conférence devenue virale sur internet : "We should all be feminists". C'est également une peintre passionnante des hiérarchies sociales de l'Afrique émergente et du vécu des migrations africaines contemporaines. C'est à ce titre que Thomas Piketty recommande, lui aussi, la lecture d'Americanah dans l'introduction de son dernier livre. "[U]n point de vue unique sur l'une des dimensions les plus forte du régime inégalitaire actuel" (Capital et idéologie, p 30).

 

Tous les romans mentionnés sont disponibles en poche, chez Folio :

- L'Hibiscus pourpre (2003)

- L'autre moitié du soleil (2006)

- Americanah (2013)

 

 

 

 

 

 

 

 

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