Du théâtre et de l'improvisation dans l'accompagnement socio-éducatif

La question artistique comme principe de l’intervention sociale et de l’accompagnement socio-éducatif dans les pratiques sociales fait de plus en plus débat. A l’occasion des médiations créatives organisées par l’IRTS de Montrouge et proposées dans le cursus de formation des futurs travailleurs sociaux, j’ai eu l’occasion de participer à l’atelier théâtre-forum durant une semaine.

 

Il me faut avant tout expliquer en quoi consiste la spécificité du théâtre-forum et pour cela, en rappeler ses origines et fondements.

 

Le théâtre- forum est une méthode de théâtre interactif utilisée notamment par le Théâtre de l’Opprimé et qui offre la possibilité aux spectateurs de participer et d’interagir avec les comédiens, en prenant la place de l’un d’entre eux. L’objectif étant de favoriser le développement et l’expression en incitant le spectateur à donner son point de vue, en confrontant ses opinions et par là-même, élargir le débat tout en donnant un nouvel élan aux personnages et à la situation évoquée par les comédiens. C’est également un bon moyen pour enrichir l’interprétation de ces derniers. Le metteur en scène, quant à lui, est censé animer et orienter le débat en proposant des pistes de réflexion collective. La méthode du théâtre de l’opprimé, créée dans les années soixante-dix en Amérique Latine, s’est inspirée des recherches du metteur en scène brésilien Augusto Boal. Le contexte de l’époque tendait à favoriser l’expression et les revendications des groupes minoritaires et des opprimés.

 

Lors de mes nombreuses rencontres professionnelles, j’ai eu l’occasion de rencontrer un Educateur spécialisé qui intervenait dans un Service d’Accueil d’Urgence, auprès d’adolescents en situation d’échec scolaire. Il est amené à prendre en charge des jeunes qui peuvent présenter des troubles du comportement et qui adoptent des attitudes parfois inappropriées voire violentes. Lors d’une altercation, un grand gaillard lui lance à la figure « Je t’encule sur le Coran ! ». Et l’Educateur de lui rétorquer : « Pourquoi sur le Coran ? Il y a un canapé juste derrière… ». Le sens de la répartie n’est pas inné. L’humour non plus d’ailleurs. Aurais-je été capable, si je m’étais trouvée dans cette situation, à réagir de la sorte ? Je n’ai aucune idée du comportement que j’aurais pu adopter. Toujours est-il que l’humour, lorsque l’on a l’art et la manière de le manier, peut s’avérer utile pour dédramatiser certaines situations plus ou moins complexes. Dans le théâtre et dans l’improvisation, il est possible d’utiliser l’humour. Ou du moins, de travailler autour de ce concept. Il n’est pas rare de tourner en dérision des évènements qui présentent des caractéristiques dramatiques. Il s’agit alors d’un subtil dosage entre humour et vérité criante qui aura pour effet de faire rire sans aller trop loin. Telle est la principale problématique d’un bon humoriste. Certaines personnes pensent qu’on peut rire de tout. Je partage leur avis. Encore faut-il savoir utiliser le rire et l’humour à bon escient. Le théâtre a pour vocation, entre autres, de mettre en scène des évènements à caractère difficile sur une tonalité légère. Les comédiens, à travers leur sensibilité et leur talent, sont censés interpeller le spectateur sur des sujets d’actualités politiques, économiques et sociales, sur des scènes de la vie quotidienne, suscitant ainsi des émotions, puis des réactions (négatives ou positives), qui peuvent par la suite donner matière à réflexion, voire inciter au débat. Emmener des jeunes au théâtre peut être une façon d’entrer en interaction, aussi bien entre eux qu’avec l’Educateur et ainsi ouvrir la voie vers le dialogue, l’échange, le partage, le respect des autres et de leurs opinions, vers l’affirmation de soi. En tant que professionnelle du secteur social, je pense que pratiquer le théâtre peut aider à développer des aptitudes humoristiques et accroître le sens de la répartie. Ce qui  peut s’avérer fort utile lorsque tout travailleur social se retrouve confronté à des situations un peu complexes. Ce peut être également des ressources sur lesquelles s’appuyer lorsque le moral flancher, ce qui, soyons honnêtes, arrive à tout intervenant social au cours de sa carrière professionnelle.

 

Je me demande si la pratique régulière du théâtre peut être susceptible de modifier certains traits de notre personnalité. Par exemple, si je joue le rôle d’une femme qui sait garder son calme face à une scène de ménage avec son époux et qui maîtrise parfaitement ses émotions, alors que ce n’est pas forcément le cas dans la vraie vie. Il faudra ainsi que je modifie mon tempérament afin de m’adapter au personnage que j’incarne. Se peut-il que cela influe sur mon comportement futur dans ma vie de tous les jours ? Est-il possible qu’à travers le théâtre je puisse avoir une meilleure maîtrise de mes émotions et corriger éventuellement certaines exagérations ou défauts qui caractérisent ma personnalité tout en restant moi-même ? Si tel est le cas, il serait alors très intéressant de pouvoir mettre à profit cette technique dans nos pratiques sociales et interventions, notamment auprès d’un public difficile à gérer. Je pense particulièrement aux mineurs délinquants, placés sous la ProtectionJudiciairede la Jeunesse(PJJ). Je pense que ce pourrait être un bon moyen de faire connaissance, notamment à travers les exercices d’échauffement, dans un premier temps. De plus, si nous envisageons de travailler l’improvisation, les thèmes seront choisis par les jeunes eux-mêmes. On peut espérer que leurs choix se porteront donc sur des sujets qui les intéressent et qu’ils auront envie d’essayer d’aborder. Une manière autre de parler d’eux-mêmes, dans un contexte différent, et d’avoir la possibilité de s’exprimer et d’avoir un nouveau regard sur des thématiques qui tourneraient autour de la violence, de l’amour, de la sexualité, de la maltraitance, de la parentalité, etc. Pour ces jeunes qualifiés de « délinquants récidivistes », jugés pour de graves délits tels que crimes sexuels, braquages, meurtres, vol à mains armées, violences de tous genres, il n’est pas forcément facile d’expliquer ses actes devant l’œil inquisiteur du juge. Et peut-être encore moins d’en comprendre le sens réel et les raisons qui les ont poussés à agir,  avec toutes les conséquences dramatiques que cela implique sur leur avenir et sur celui de leur entourage. Comment parvenir à justifier de tels actes ? Est-ce de la provocation, de l’inconscience, de la folie ? Ou est-ce le reflet d’un profond mal-être qui les ronge de l’intérieur ? Il me semble qu’en ce sens le théâtre peut être une alternative ouvrant la porte sur une meilleure compréhension de soi-même, des situations vécues ou non, des gens qui nous entourent. Il peut s’avérer être un dépassement de soi, une révélation quant à nos capacités à réagir dans un contexte donné, qui peut par ailleurs nous surprendre. Le théâtre peut nous inscrire dans une projection d’une partie de nous-mêmes que nous ne soupçonnions pas jusqu’à présent et qui pourrait se révéler très enrichissant d’un point de vue personnel. Jouer la comédie, se mettre dans la peau d’un personnage requiert de faire un vrai travail sur soi-même. Il se peut que les jeunes décident d’incarner un personnage n’ayant aucun rapport avec leur personnalité. Ils devront alors chercher au plus profond de leur être des émotions peut-être jamais ou rarement ressenties jusqu’alors. Ils se trouveront en terrain inconnu, dans la découverte, dans l’expérimentation. Il est probable que cela déclenche également des émotions trop longtemps enfouies, refoulées, douloureuses, dont ils ont parfois voulu se détacher mais qui se révéleront salutaires pour exprimer ce qu’ils portent au fond d’eux. Cette haine, cette colère, cette violence, cette tristesse, cette incompréhension, cette injustice, cette souffrance. Ils devront apprivoiser ce flux d’émotions, apprendre à le canaliser et à le gérer, à le retransmettre dans une parfaite maîtrise. Se joue ainsi sur scène une réelle thérapie. Avec tous les effets bénéfiques que cela comporte sur le long terme. Si, comme je le questionnais plus haut, la pratique régulière du théâtre est capable d’influer sur notre comportement quotidien et d’agir sur la maîtrise de nos émotions, on peut alors espérer que les jeunes qui s’y adonneront puissent s’inscrire dans la perspective d’un avenir meilleur.

 

D’autre part, la particularité du théâtre forum peut leur offrir la possibilité de se confronter à la mise en scène de situations qui caractérisent leurs différentes problématiques. Leur caractère individuel les amènera à agir différemment en fonction de telle ou telle thématique abordée. Prenons en exemple une scène de violence entre différents interlocuteurs, chacun ayant un rôle bien précis dans cette mise en scène. Un ou plusieurs des personnages pourraient bloquer l’avancée et la résolution de la scénette. Il s’agira alors de faire intervenir une tierce personne, qui ne tient aucun rôle à ce moment, pour remplacer le personnage qu’il estime bloquer la situation. Il devra faire en sorte de faire évoluer l’ensemble des personnages et de trouver une issue au dialogue. Cette technique est censée alimenter la réflexion et le débat, l’adaptation également. Le jeune devra se demander alors comment il réagirait s’il se trouvait dans cette situation. Il devra puiser dans ses ressources, ou en inventer de nouvelles. L’intérêt étant, pour lui-même mais aussi pour les autres, d’apprendre à réagir différemment, induisant les prémisses de profondes remises en question, de recul par rapport aux évènements. Le but étant de rechercher des solutions, de s’investir dans la vie en participant au débat mais également de s’affirmer et de faire partager son point de vue.

 

Il est bien évident que l’intérêt et la réussite qui découlera de cette activité relève avant tout d’un travail d’équipe et d’une envie commune de s’y investir. Il me paraît difficile d’imposer cela aux jeunes contre leur volonté. Cette pratique risquerait au contraire de les braquer. Il en va du rôle de l’éducateur de susciter l’envie et de leur proposer de façon pertinente de travailler autour de ce projet. Dans le cas d’une approbation générale, l’Educateur se devra d’adapter le projet en fonction du public et de ses problématiques. Il devra se montrer disponible, compréhensif, patient et à l’écoute de chacun. Il devra se montrer apte à les guider, les orienter, nourrir et enrichir les dialogues et jouer le rôle d’un médiateur entre les différents interlocuteurs. Il devra également être en mesure de gérer les éventuels conflits qui pourraient survenir, de les maîtriser puis de les apaiser. Si ces conditions sont respectées, l’activité théâtrale peut s’avérer être un formidable outil de travail dans l’accompagnement socio-éducatif et représenter une valeur inestimable dès lors qu’on l’utilise dans les pratiques sociales.

 

 

 

 

 

Laetitia CRETEUR

Plus d’informations sur le Théâtre de l’Opprimé :

 

78/80 rue du Charolais, 75012 Paris – France

 

Métro 1 (Reuilly-Diderot), 8 (Montgallet)

Métro 14, RER A et D (Gare de Lyon, sortie 9)

Bus 29 (Charles Bossut

 

Site : http://www.theatredelopprime.com/theatreforum.html

 

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