L'Homme sous le train

Nous sommes le mardi 3 janvier 2012, en fin d’après-midi,  et je suis confortablement assise sur l’un des sièges du RER B. Nous entrons tranquillement en gare de Gentilly, le train s’arrête, tout en douceur, sans la moindre secousse. Tout paraît calme et normal. Le calme avant la tempête.

Nous sommes le mardi 3 janvier 2012, en fin d’après-midi,  et je suis confortablement assise sur l’un des sièges du RER B. Nous entrons tranquillement en gare de Gentilly, le train s’arrête, tout en douceur, sans la moindre secousse. Tout paraît calme et normal. Le calme avant la tempête. Sur le quai d’en face, les gens attendent leur tain, impassibles. Soudain, c’est la panique. Les visages se déforment, laissant place à l’horreur, aux larmes et aux cris. Certains se cachent le visage avec les mains, d’autres le recouvrent de leur écharpe. Dans notre rame, le silence perplexe laisse peu à peu place à l’évidence. Tout devient clair. Nous comprenons, nous savons. Le conducteur, comme s’il pouvait lire dans nos esprits, nous le confirme. Un homme voulait en finir avec la vie. Mission accomplie.

Véritable phénomène de Santé Publique, deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans, après les accidents de la route, le suicide représente chaque année en France plus 10 000 morts (10 353 enregistrés en 2008), soit un suicide toutes les 40 minutes. Environ 160 000 tentatives sont recensées et concernent les trois quart du temps les hommes, qui privilégient la pendaison comme mode opératoire, tandis que les femmes leur préfèrent la prise de médicaments. A noter cependant que ce sont les personnes âgées qui, en nombre, décèdent le plus de suicide.*

Certains diront que c’est un acte de courage, d’autres de lâcheté. Ce n’est ni l’un, ni l’autre. En réalité, c’est le néant. Le temps n’existe plus. Les émotions ont disparues. La vie elle-même s’est échappée, bien avant le passage à l’acte, ombre de soi-même, réalité abstraite de l’être qui n’existe déjà plus, ne laissant qu’une sensation de calme, paix et sérénité. A cet instant, la souffrance n’existe plus, elle n’y a plus sa place. Plus rien n’existe, si ce n’est le sentiment de liberté et de toute-puissance, de vide absolu, le total self-control de celui ou celle qui sait et qui choisit de défier son destin, trop lourd à porter, dans un unique but : en finir avec soi. Etre hors de soi. Au bout du chemin périlleux, dans la contemplation ultime des profondeurs insondables de son existence, la Délivrance.

Fin. Rien. Néant.

La mort n’apparaît plus que comme une formalité en soi, qui aura eu raison de la souffrance du fait même d’exister.

Le suicide rebute et dérange, le suicide fait peur, le suicide fait honte. Parce qu’il est méconnu. Parce qu’il est imprévisible, brutal et sournois. Parce qu’il sommeille en chacun de nous. Parce qu’il nous renvoie à notre propre mort et à nos questions existentielles. Parce qu’il nous surprend, qu’il s’impose un jour à nous, telle une évidence. C’est pourquoi il est si difficile de le prévenir. C’est pourquoi il est si difficile de le guérir et d’en parler, et qu’en ce sens, il devient Tabou.

L’on peut décrire et expliquer la trajectoire suicidaire, qui se décline en différentes phases d’un processus plus ou moins long, et en ce sens, il nous est possible d’envisager le suicide comme l’unes des conséquences plausibles reflétant le mal-être de notre société. Etat de conscience pure, délivrée à la fois de toute souffrance et de la réalité, spectre de son existence, sensation de ne plus exister tout en existant encore, la cause profonde qui mène au suicide ne s’explique pourtant pas. Elle se vit, de manière intense et propre à chacun. Il apparaît dès lors difficile, vous l’admettrez, de la soumettre au jugement.

 

 

L. CRETEUR

* Informations tirées du site : http://www.infosuicide.org/pointdevue/statistique/index.htm

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.