Luka Magnotta, victime et bourreau

Luka Magnotta, victime et bourreau 

Dans ces quelques lignes, je propose un profil psychologique du « Dépeceur Canadien » un peu différent de ce qu’ont pu écrire les divers spécialistes. Ici, pas de termes techniques relevant de la psychiatrie ou de la psychanalyse. N’ayant pas tous les éléments de l’enquête, je me base uniquement sur mon ressenti et mon intuition. Je laisse aux experts le soin de détailler les diverses pathologies dont Magnotta semblerait être atteint (pervers narcissique à tendance psychopathe, etc.) et qui le feront certainement mieux que moi. J’essaie simplement d’apporter une vision plus humaine de ce personnage fascinant pour certains, terrifiant et horrifiant pour d’autres. Magnotta ne laisse pas indifférent et pour cause, il a jeté à la face de l’humanité la terreur la plus profonde qui sommeille en chaque être humain. Je tiens à émettre toutefois une petite remarque : en dépit de toutes les explications concernant le profil du tueur, il y a-t-il une seule personne qui ait réellement essayé de comprendre les raisons profondes qui ont poussé ce jeune homme à l’atrocité la plus absurde ? Pour quelles raisons s’est-il transformé en monstre ? Il est important de se souvenir qu’avant de devenir un monstre, il était avant tout un être humain (et l’est toujours, n’en déplaise à personne), et que seule une profonde souffrance, souvent inconsciente, pousse certains individus à libérer le monstre qu’il porte en eux.

Beaucoup d’individus se trouvent en souffrance, et bien entendu, celle-ci ne doit pas tout excuser et laisser libre court à la vengeance. Ce jeune homme doit être jugé pour les actes de barbarie qu’il a commis, de cela, tout le monde en convient.

Revenons-en brièvement aux faits. Après avoir été identifié comme le présumé coupable, dans la nuit de 24 au 25 mai 2012, du meurtre de Lin Jun, un étudiant chinois de 33 ans, Luka Magnotta, en cavale, est finalement arrêté à Berlin le 4 juin. Luka Magnotta, dont le nom n’est plus inconnu de personne, a réussi son pari de faire la Une des journaux en publiant la vidéo de son crime sur Internet, laissant au passage de nombreux internautes, en quête de sensations fortes et morbides, traumatisés. Ce Canadien, âgé de 29 ans et au physique androgyne, a raté sa carrière d’acteur pornographique. Il a eu de nombreux démêlés avec la justice et est passé maitre dans la falsification d’identité. Eric Clinton Newman, de son nom de naissance, Vladimir Romanov, Luka Rocco Magnotta, on ne sait plus très bien à qui l’on à affaire et quel est son vrai visage. Il a l’art et la manière de changer d’apparence comme bon lui semble. Un vrai caméléon. Alors, qui est-il ? J’ai souvent entendu dire que lorsque l’on regarde intensément une personne dans les yeux, on peut y découvrir son âme. Ce que j’ai vu dans ceux de Luka Magnotta, à travers ses nombreux clichés, m’a sidérée. Car je n’y ai rien vu. Il a perdu son âme, me direz-vous. Possible. Pourtant, ses yeux m’ont parlé, ils se sont fixés sur ma propre âme, et c’est peut-être ce « rien » qui m’a conduite à me poser les questions, à mon sens, essentielles.

 Voici mon analyse. Elle est tout à fait subjective et n’a pas pour but de le disculper d’aucune manière que soit. Elle pourra vous sembler brutale et décrite sans aucune émotion de ma part. Il m’a fallu en effet prendre une certaine distance pour mener à bien mon analyse, distance sans laquelle je n’aurais pas pu aller jusqu’au bout.

Parlons tout d’abord de la vidéo. Oui, Mesdames et messieurs, au risque de vous choquez, je l’ai visionnée et ce, à maintes reprises. Je l’ai, pour ainsi dire, « utilisée » comme « outil de travail ». Je me suis attachée à certains détails auxquels on ne prête pas attention tant l’horreur exhibée est insoutenable. Et je ne peux que vous déconseiller vivement de la visionner, ne serait-ce que par respect pour la victime. Pourtant, cette vidéo s’est avérée être, dans mon cas, un élément précieux, malgré toute l’inhumanité qu’elle comporte, dans l’analyse et la compréhension de l’état d’esprit du tueur au moment d’accomplir de tels actes. En effet, celle-ci comporte un certain nombre de zones d’ombre. La totalité n’a pas été filmée (on ne dépèce pas un corps humain en 10 ou 15 min avec un couteau de cuisine). De quelle manière a-t-il réellement tué la victime ? Au début de la vidéo, la victime est vivante, et semble droguée. Cette dernière ne semble pas avoir conscience de ce qu’il se passe. La vidéo est ensuite coupée et lorsqu’elle reprend, elle est inerte et l’on constate des traces de pic au niveau de son abdomen. Chose intéressante, lorsque l’on voit Magnotta utiliser de nouveau le pic, le sang de la victime ne gicle pas. On constate par ailleurs une très grande quantité de sang au niveau de la tête de la victime, qui a été égorgée. Dans la plupart des articles de presse que j’ai pu lire, il a été rapporté que la victime ait été tuée à coups de pic. Se pourrait-il que Magnotta l’est égorgée avant de lui planter le pic ? Se pourrait-il que la victime ait succombée à cette blessure et qu’elle fût déjà morte au moment où Magnotta lui plante son pic ? Il semblerait que Magnotta n’ait pas voulu filmer le moment et la façon dont il lui a donné la mort. Pour quelle raison ? La vidéo a été à plusieurs reprises coupée. Je me demande si Magnotta n’a pas ressenti le besoin de faire régulièrement des pauses pour aller jusqu’au bout de ses actes. Pour reprendre le contrôle de la situation. Les instants qui sont filmés montrent un tueur froid et méthodique, calme et lent, signe qu’il maîtrise parfaitement la situation. Cependant, je pense que Magnotta n’a bien voulu nous montrer par cette vidéo que ce qu’il voulait que l’on voit de lui. L’image d’un homme sans scrupules et sans remords, sans émotions, un homme endurci et fort. Je reste intimement convaincue que les passages non filmés reflètent le malaise du tueur, sa terreur au regard de son acte, sa culpabilité et la souffrance qui en découle. Il a délibérément cherché à masquer ses faiblesses. Magnotta n’a pas fait souffrir la victime trop longtemps avant de lui donner la mort. Ce n’est qu’après l’avoir tuée qu’il a mutilé le corps sans vie. Aurait-il pu poursuivre en entendant les cris de la victime ? La mise a mort à été très rapide. Il était dès lors beaucoup plus facile pour le tueur de rester maître de la situation et de laisser libre court à ses fantasmes et sa colère. Le plus difficile pour lui, à mon sens, fut d’exécuter la victime (avec laquelle il aurait vécu une liaison sentimentale). D’autre part, la chanson qu’il écoutait en fond, pendant son meutre et sa barbarie, est très révélatrice de son état d’esprit. True Faith, de New Order, reprise dans le film American Psycho, dont il s’est notamment inspiré pour commettre son crime, parle d’enfance perdue, de peur et d’un sentiment d’une perte d’espoir et d’emprise. Elle parle également d’un nouveau jour, du soleil, de renaissance, de drogue et de liberté. Certaines phrases ont retenues particulièrement mon attention : The chances are we've gone too far (il y a de grandes chances que nous soyons allés trop loin) ; Now I fear you've left me standing (maintenant j’ai peur que tu m’aies laissé faire face) ; In a world that's so demanding (à un monde qui est si exigeant). N’est-ce pas là une façonpourle tueur d’exprimer ses remords, sa culpabilité, sa solitude et le fait qu’il ne soit pas en mesure d’affronter le monde tel qu’il est, d’affronter la réalité et la vie ?

Le témoignage d’un passager assis aux côtés de Magnotta lors du vol qui les conduisait en Europe semble confirmer mes propos. Ce dernier semblait très agité et mal à l’aise lorsqu’il était éveillé et ne succombait pas sous l’emprise d’un profond sommeil. Le passager l’aurait même vu pleurer et tenter de se cacher. Magnotta est peut-être un psychopathe et un pervers narcissique, comme le disent certains experts, et je partage leur avis. Cependant, en général, les psychopathes ne ressentent aucune culpabilité envers eux-mêmes et les actes qu’ils commettent. Ils n’ont aucun remord et n’éprouvent aucune honte. Pourtant, à cet instant, Magnotta éprouvait bien un sentiment de honte et de culpabilité. J’irais même jusqu’à dire qu’il avait un profond dégoût pour lui-même. Un moment de faiblesse, sans doute, qu’il n’a visiblement pas su comment maîtriser.

Les circonstances de son arrestation me posent également quelques interrogations. Les psychopathes ne veulent surtout pas se faire prendre. Ils veulent pouvoir jouir de leurs crimes en toute impunité et indéfiniment. Malgré ce que certains disent ou pensent, Magnotta n’est pas idiot. Etrange et paradoxal, peut-être, mais pas idiot. Le fait d’avoir posté la vidéo de son meurtre sur Internet a permis aux enquêteurs de l’identifier très rapidement et de remonter sa trace facilement. Il est parti en cavale, certes, mais à mon sens, il s’agissait plus du jeu du chat et de la souris. Magnotta savait pertinemment qu’on le retrouverait. De plus, lors de son arrestation, il n’a opposé aucune résistance, comme s’il savait qu’il avait perdu, une bataille qu’il savait perdue d’avance. Bien sûr, j’entends déjà la foule clamer que c’était ce qu’il voulait, être médiatisé, vu du monde entier, que tous les regards se posent sur lui. Il y a de cela, j’en conviens. N’oublions pas que c’est un narcissique pervers, prêt apparemment à tout pour être sous le feu des projecteurs. Cependant, je pense qu’il y a une raison sous-jacente, bien plus inconsciente, qui se cache derrière cette volonté de se faire arrêter. Je la perçois plutôt comme un appel au secours. Magnotta, en son âme et conscience, ne souhaitait pas recommencer à tuer. Je ne le pense pas. Il l’aurait fait certainement, si l’enquête avait piétiné. Ne serait-ce que par provocation, une façon de hurler au monde entier qu’il était fier et capable d’aller jusqu’au bout. Qu’il n’avait pas peur. Mais au fond de lui, Magnotta attendait cette arrestation comme une  délivrance. Paradoxal, me direz-vous, puisqu’il y a de grandes chances qu’il finisse ses jours en prison.

Ce qui nous conduit au mobile du meurtre. Il souhaitait la célébrité de façon immédiate, du moins, en surface. Mon intuition me dit que Magnotta a voulu prouver quelque chose au monde entier, et c’était avant tout pour se le prouver à lui-même. Il voulait se prouver à lui-même qu’il existait, qu’il était vivant. Le fait d’affronter la mort en la provoquant lui-même ne pouvait que lui faire prendre conscience qu’il était en vie. Magnotta doit certainement penser qu’il n’a pas d’âme et qu’il est mort, à l’intérieur. Il voulait également se prouver qu’il ne ressentait rien, qu’il ne ressent toujours rien. Il s’est, pour cela, intentionnellement coupé de ses émotions. C’est un mécanisme de défense auquel nous avons tous recours parfois, quand la souffrance est trop lourde. C’est une sorte de réaction contre sa vulnérabilité et contre son sentiment de culpabilité à l’égard de ses propres émotions. Il s’interdit d’avoir des émotions, c’est ainsi qu’il se protège de lui-même et du monde extérieur. Magnotta est victime de sa propre souffrance.    

Magnotta est devenu célèbre, c’est vrai. Mais cette célébrité soudaine ne sera que de courte durée. Une fois la stupéfaction et la terreur retombées, le peuple se détournera de lui, passant à autre chose et le reléguant aux oubliettes. Magnotta ne supportera pas sa déchéance médiatique  ainsi que la solitude qu’il endurera emprisonné dans sa tour d’argent. Ce qui m’amène à penser que Magnotta est exposé à un risque potentiel d’une tentative de suicide en cellule ou d’évasion. Magnotta n’a pas, de part son meurtre, réussi à chasser ses démons intérieurs. Il y a une dualité en lui et un conflit psychique intérieur qu’il n’a toujours pas réglé.

Je pense d’ailleurs que ce conflit a pris naissance durant son enfance. Nous avons peu d’éléments concernant le passé de Magnotta, mais il semblerait que ce dernier n’ait pas été élevé par ses parents, mais par ses grands-parents. Il a perdu le lien avec sa famille depuis quelques années, peut-être était-ce une volonté de sa part, toujours est-il qu’il doit se considérer comme orphelin. Je pense que l’on peut émettre l’hypothèse d’une enfance traumatisante (ou qu’il l’ait vécu comme telle), ou du moins d’une enfance douloureuse, où se mêle un profond sentiment d’abandon, voire de rejet. Enfant, peut-être a-t-il été l’objet d’un sentiment d’incompréhension de la part de son entourage, ou peut-être que lui-même n’arrivait-il pas à comprendre le monde dans lequel il évoluait. Quels que soient les évènements ou traumatismes qu’il ait vécu, il s’est positionné en tant que victime (et l’a peut-être réellement été). Il a cherché dès lors des moyens pour se protéger. C’est à travers cette grande souffrance psychique et psychologique qu’il est parvenu à modifier sa structure psychique, laquelle a conduit à développer une dimension narcissique, commune et naturelle chez tout un chacun, mais de manière exacerbée et pathologique (sadisme, perversion, cruauté envers les animaux, sexualité déviante).

En se penchant sur l’apparence physique de Luka Magnotta, on constate qu’il a l’allure d’un adolescent (T-shirt Mickey à l’aéroport, look grunge). Il  semble ne pas avoir grandi et ni s’être développé. Il est frêle et son corps n’est pas celui d’un homme de presque 30 ans. Ce qui laisse supposer que ce dernier souffre d’immaturité non seulement physique, mais psychologique. Parce-que Magnotta à peur de grandir, cela l’obligerait à regarder en face la réalité, à se faire une raison. Cela l’obligerait à affronter la vie, ce qu’il est et  d’affronter sa souffrance, puis de l’accepter. Mais il n’est pas prêt. Tout porte à croire, dans son passage à l’acte, qu’il n’est pas prêt à se confronter aux démons intérieurs qui le rongent. Au regard de sa tendance narcissique perverse (culture de l’image de soi, être centré uniquement sur le paraître), on peut lire à travers l’exhibitionnisme de Magnotta une envie de sa part d’être reconnu et aimé. C’est un homme qui a peu confiance en lui et qui a sûrement dû, par le passé, se sentir rejeté (famille, amis, camarades). Magnotta tentait par tous les moyens de se construire une identité, afin de pouvoir exister. Magnotta se révèle être quelqu’un de complètement perdu et égaré. Il a préféré s’isoler du monde plutôt que de se retrouver face à la peur de ne pas être accepté et rejeté. Il doit intérieurement se détester et ressent le besoin de briller dans le regard des autres. Sa cruauté envers les animaux peut s’expliquer dans le fait que Magnotta ait besoin de décharger sa souffrance, transformée alors en colère et en haine, en s’attaquant à plus faible que lui. C’est une façon pour lui de reprendre le contrôle de la situation, de se sentir pour une fois maître de sa vie et de lui-même.  On peut l’analyser comme une sorte de vengeance qu’il éprouverait envers la race humaine et la société en général, dans laquelle il n’a pas su trouver sa place.

Le regard de Magnotta, qui peut apparaître comme perçant, susciter l’inquiétude, voire la fascination, m’a longuement questionné. Parce qu’il y a dans son regard quelque chose qui me dérangeait. Je n’arrivais pas à en identifier la cause. Et puis, j’ai vu. Et j’ai compris. La lumière, l’étincelle qui brille en chacun de nous, chez lui s’est éteinte.

 

 

Laetitia CRETEUR

 

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