La fin de l'exception marseillaise

« La fin de l’exception marseillaise »

Un texte écrit par Jean-Pierre Garnier* au sujet du film documentaire : "La fête est finie" de Nicolas Burlaud.
"La fête est finie" sort en salles Mercredi 4 novembre.

Plus d'infos sur : http://lafeteestfinie.primitivi.org/

"Tel aurait pu être le titre de ce documentaire. Car la fête dont son réalisateur annonce qu’elle est finie fut en fait l’enterrement en fanfare, sous couvert d’ériger Marseille en « capitale européenne de la culture » durant quelques mois de 2013, de ce qui subsistait de la spécificité de cette ville par rapport aux autres de l’hexagone : son identité populaire.

bande annonce web © PRIMITIVI

 

Ce qui arrive à Marseille, en effet, au sens de ce qui a lieu dans cette ville, mais aussi de ce qu’elle est en train de subir et, par suite, de devenir, est déjà arrivé à Lille, à Toulouse, Lyon ou à Paris, comme à la plupart des grandes villes européennes. Sous bien des aspects, en effet, la « mutation » en cours de la métropole phocéenne, dont le film montre les différentes facettes — l’opération urbanistico-financière Euroméditerranée en constituant le symbole phare —, n’est que l’aboutissement d’un processus global de dé-civilisation urbaine fait de dislocation territoriale, de désintégration sociale et d’aliénation culturelle. Et surtout de dépossession de leur ville pour les habitants des classes populaires qui s’y étaient enracinés. Car ce à quoi on assiste, dans les quartiers nord de Marseille avant que le centre ville, jugé « mal peuplé » par les « élites » locales, ne soit à son tour « reconquis », c‘est à une restructuration néo-libérale et sécuritaire du tissu urbain pour expulser et disperser au loin les couches populaires.
Avec un triple objectif : permettre l’expansion spatiale du nouveau pôle « métropolitain » au profit d’une bourgeoisie, grande ou petite, « mondialisée » c’est-à-dire déterritorialisée ; nettoyer une « friche urbaine » des indésirables qui l’encombrent en la « requalifiant » au profit de « gens de qualité », c’est-à-dire des CSP+ à haute qualification et hauts revenus ; ouvrir de nouveaux espaces à l’accumulation du capital sur une base immobilière.
Pour accélérer ce processus de réurbanisation, on stigmatisera les quartiers populaires par des montages policiers et médiatiques en les désignant comme des « zones de non droit ». Comme par hasard, en effet, ce sont les quartiers nord jusqu’à ceux du Pharo et même de Noailles, en plein centre-ville, qui, ont été classés en « zones de sécurité prioritaires ». Lancée sous l’égide ministre de l’Intérieur « socialiste» Manuel Valls, cette innovation policière autorise à placer sous une surveillance et un contrôle permanents des habitants traités en suspects pour le simple motif de faire tache dans le paysage urbain lisse et aseptisés dont rêvent les édiles marseillais pour séduire les « investisseurs », autrement dit les capitalistes venus d’ailleurs, et la « matière grise » soit la « classe créative » néo-petite bourgeoise au service des précédents, ainsi que les touristes aisés débarquant du TGV ou des paquebots de croisière.

Un géographe anglais « radical », Stephen Graham, a parfaitement résumé cette stratégie de reconquête urbaine dont Marseille est maintenant la cible : « reconfigurer ou raser violemment l’espace urbain dans le but de faire face aux supposées menaces, dégager de nouveaux espaces répondant aux exigences de l’organisation des métropoles mondiales et de la production capitaliste, créer une tabula rasa urbaine capable d’engendrer d’énormes bulles de profit liées à la spéculation immobilière ».
Cependant, le film ne vise pas seulement à mettre en lumière ce qui se dissimulait derrière les festivités à grand spectacle et la mobilisation de masse organisées sous la bannière de « la culture ». À savoir la promotion, aux sens à la fois économique et médiatique, de Marseille au rang de « métropole attractive » donc « compétitive » dans le cadre de la « concurrence libre et non faussée » entre capitales du capital. Il incite en outre à s’interroger sur la signification politique de l’importance croissante accordée à la mise en scène culturelle et touristique d’une ville par ses gestionnaires. La mise en avant de la culture ou plus exactement, du « culturel », soit la récupération, le formatage et l’instrumentalisation de la culture, ne sert pas seulement, en effet, d’alibi ou d’ingrédient obligés pour la valorisation marchande de l’espace urbain à l’« ère post-industrielle ». Cette finalité mercantile est couplée avec une autre, directement idéologique : dans des sociétés à court d’idéaux et d’utopies susceptibles d’ouvrir vers l’avenir, il s’agit aussi de réenchanter un présent sans perspectives à l’aide d’artéfacts souvent burlesques et toujours dérisoires.

Les réjouissances planifiées de Marseille Provence 2013 participaient précisément de cette volonté d’injecter un semblant de chaleur dans cet univers gelé de la reproduction où nous sommes entrés il y a déjà plusieurs décennies avec la liquidation — espérons-le non définitives — des alternatives émancipatrices. L’« impératif culturel », la « démocratisation de la culture » renvoient à un régime de gouvernementalité, pour reprendre un concept foucaldien. Il en existe d’autres, tel le « ludique » auquel l’instauration de la fête de la musique au début des années 80 a donné le coup d’envoi, ou le « sécuritaire » (gouverner à la peur), systématiquement combiné avec les deux autres : tout au long des manifestations officielles qui ont jalonné M-P 2013, Marseille était placé sous haute surveillance policière.

En fait, on gouverne à la culture ou au ludique, comme un dispositif qui au mieux se substitue à l'action politique, au pire qui la désactive. Comment ? En constituant une foule, quelque chose qui ressemble à un peuple, mais sans en être un, comme le souligne le philosophe Alain Brossat, car c’est une foule spectatrice et non actrice, assise, physiquement, souvent, et psychologiquement, toujours. En un mot, le culturel et le ludique ont pour « vertu » de transformer les habitants d’une ville en « public ». Pas un peuple debout mobilisé et agissant, groupé et organisé autour d’une revendication ou un refus collectifs, opposé aux pouvoirs en places aux niveaux local, national, transnational, porteur en actes d’une alternative à l’ordre des choses existant — dans sa globalité ou dans un domaine particulier —, porteur d’autres possibles ne serait-ce qu’en germe ou virtuels.
Le ludico-culturel vise plutôt à fabriquer des sujets dans des dispositifs et des dispositions dont le propre est d'installer des gens à leur place, celle de spectateurs, de les satisfaire pour leur éviter tout déplacement, tout mouvement incontrôlé et incontrôlable. Le philosophe Jacques Rancière, définit le moment politique comme « le moment où surgit de l'imprévisible, où se produisent des déplacements ». Le culturel, au contraire, place et maintient en place, et c'est le politique qui déplace. Le culturel et le ludique associés sont censés, en fin de compte, conférer au monde atomisé d’étrangers les uns aux autres — quand ils ne sont pas hostiles — dans lequel nous vivons les apparences d’une société.
À cet égard, l’éloge de la « différence » ou de la « diversité » qui reviennent inlassablement dans le discours culturaliste va de pair avec le refus de toute opposition, de tout dissensus, de toute conflictualité possible. Comme la religion, la culture sous la baguette magique du culturel rassemble. En fait, le culturel valorise les différences parce qu’elles sont la source d’un infini renouvellement des produits. En même temps, il rend toute différence insignifiante, anéantissant toute contradiction, mixant et agrégeant à l’infini ce qui est hétérogène.

Cette obsession du rassemblement, ce souci pour la suspension des divergences – dont M-P 2013 fut un moment culminant – est le propre d’une société désagrégée, obsédée par les fractures innombrables qui la traversent et la décomposition qui la menacent. Cette fonction idéologique anesthésiante transparait bien au travers des images et des paroles récoltées par le cinéaste au cours de cet « événement ».
La séquence qui précède le générique où, dans le cadre des réjouissances de M-P 2013, un troupeau de moutons circule « en transhumance » sur une voie logeant le Vieux Port bordée d’une foule de spectateurs enthousiastes ou ahuris, laisse entrevoir sur le mode humoristique à quel rôle la « culture » officielle réduit ces derniers : celui d’un cheptel docile incité à « participer » de manière grégaire aux jeux organisés par les autorités dans l’ignorance totale ce qui est en train se jouer à Marseille.

Qu’y a t-il au demeurant de culturel, au sens anthropologique du terme, dans les exhibitions grotesqiues parachutées à grand frais en 2013 dans l’espace public marseillais ? En quoi le Musée des Civilisations Méditerranéennes, le Beauboug marseillais, contribue t-il à préserver la créativité artistique propre à la ville et faire de ses visiteurs autre chose que des consommateurs admiratifs de produits labélisés « œuvres » mis sous cloche esthétique sans relation aucune avec le contexte local. La répression sauvage du carnaval populaire traditionnel de la Plaine sur laquelle se clôt le film alors que le MUCEM consacrait au même moment une expostion aux traditions canavalesques méditerranéennes résume parfaitement l’envers détestable de ce magic kingdom urbain, si semblable à d’autres, qui s’édifie sur les ruines du Marseille prolétarien et rebelle. Les lieux habités où l’on rencontrait l’épaisseur historique d’une occupation humaine ont fait place à un parcours aménagé. Un itinéraire disneylandisé et muséifié jalonné de « créations » et d’« événements » programmés, déconnectés de l’univers concret des pratiques et des représentations populaires. Bref, un parc d’abstractions".

*Jean-Pierre Garnier est sociologue et urbaniste libertaire

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.