Bolsonaro, crise des socialismes, référendum cubain

Le chercheur en sciences politiques et maître en relations internationales Lahcen Senhaji reproduit ici une interview donnée dans le site Tsarab. Montée de l'extrême-droite outre-Atlantique, violence en Amérique latine, crises au Nicaragua et au Vénézuela, référendum constitutionnel cubain sont examinés ici par le spécialiste de l'Amérique latine.

Interview réalisée par Orlando Vinson pour le site Tsarab:

 

Selon vous, quel est l’impact de la politique de Donald Trump sur les pays d’Amérique latine ?

Lahcen SENHAJI: On le sait, Donald Trump s’est fait élire grâce à une campagne axée sur un nationalisme mené à son extrême. Et s’il est une chose qu’on ne peut lui enlever, c’est la mise en application assez fidèle de ce pourquoi il a été élu : « l’Amérique (sic) d’abord ».

Cette politique est à double tranchant en ce qui concerne les relations extérieures : d’une part, le nationalisme peut mener à une concentration de l’énergie étatique sur les affaires internes et un désintéressement des affaires étrangères, ce qui diminuerait l’image impérialiste que reflètent les Etats-Unis aux yeux de l’Amérique latine.

D’autre part, le nationalisme exacerbé peut au contraire nourrir l’impérialisme en considérant que toute politique étrangère nourrissant les intérêts nationaux est bonne à mener. C’est malheureusement ce chemin que semblent avoir pris les États-Unis de Donald Trump. Car si un statu quo semble être de mise en ce qui concerne les ingérences états-uniennes dans les affaires des pays latino-américains, en témoigne la discrétion inhabituelle des États-Unis face aux crises au Nicaragua et au Venezuela, il n’y pas non plus eu de changements majeurs dans les mesures impérialistes prises au cours des dernières décennies (isolement de Cuba et des pays ne servant pas les intérêts des États-Unis, loi Torriccelli et Helms-Burton qui conditionnent de manière aberrante l’embargo économique imposé à Cuba par les États-Unis mais aussi par tous les pays alliés des États-Unis, etc).

Dans le même temps, Trump revenait sur les mesures de détente prises par l’administration Obama à l’égard de Cuba, durcissant de nouveau les relations entre les deux pays voisins. Un impérialisme maintenu donc, sans forcément y ajouter de nouvelles mesures.

Tous deux confrontés à d’importantes crises, quel avenir pour le Nicaragua et le Venezuela ?

Tout d’abord, les deux crises ont en commun la fin d’une génération de dirigeants socialistes issus d’une même école, d’une même fratrie, et dont les mentors qu’étaient Fidel Castro et dans une moindre mesure Hugo Chavez sont décédés.

Au Vénézuela, la désignation par défaut de Nicolas Maduro en tant que digne successeur de Chavez en 2013 avait déjà mis au jour l’incapacité du Chavisme à perdurer dans le temps sans son leader. Il n’y avait en effet pas d’autres figures plus aptes à être mises en avant au sein d’un Chavisme qui reposait surtout sur son leader et le soutien de ses « frères » d’idéologie, notamment le grand frère cubain.

Le pouvoir s’est donc retrouvé par défaut dans les mains de personnes n’ayant pas les mêmes facultés à gérer un cas aussi particulier que le Vénézuela, dont l’économie basée sur les ressources pétrolières et les divisions inhérentes à tout pays à fortes ressources naturelles en font un État extrêmement difficile à gérer de manière stable.

La dislocation de la fratrie socialiste/communiste d’Amérique latine a entraîné une perte de repères des nouveaux dirigeants, livrés à eux même, et la disparition de contrepoids dans la région a donné une certaine liberté à ces derniers, une liberté d’agir d’autant plus dangereuse lorsqu’elle est aux mains d’une nouvelle génération de dirigeants idéologiquement moins convaincus que leurs mentors.

On le voit au Nicaragua où Daniel Ortega, faisant partie de l’ancienne génération de dirigeants socialistes mais ayant toujours fait figure d’applicateur du socialisme à une échelle nationale, plutôt que d’un véritable leader idéologique transnational, ressent moins le contrepoids d’une fratrie socialiste continentale disloquée et n’y réfléchit plus à deux fois avant de réprimer son peuple pour rester au pouvoir.

Dans toute organisation, il y a des leaders idéologiques convaincus et d’autres moins convaincus qui ne font qu’appliquer les idées. Si les leaders disparaissent, les applicateurs n’ont plus de garde-fous et c’est la raison pour laquelle le « Socialisme du 21ème siècle » cher à Hugo Chavez s’engouffre dans une crise qui mènera certainement à la fin d’une époque socialiste dans ces deux pays, et d’une manière plus globale dans toute l’Amérique latine. Ce qui ne signifie pas que d’autres personnages forts, d’autres idées fortes ne puissent naître dans le futur.

Comment expliquer que l’Amérique latine est, d’après une étude de la Banque interaméricaine, une des régions les plus violentes du monde ?

La violence est d’autant plus difficile à enrayer qu’elle s’ancre facilement dans les cultures. Si le trafic de drogue est certainement l’une des causes les plus évidentes de la violence en Amérique latine, c’est cette violence elle-même qui, une fois née, s’auto-développe dans le sens où les mentalités l’intègrent comme une donnée indissociable du monde actuel.

Une fois que les mentalités sont habituées à ce que la violence fasse partie de leur réalité, il est beaucoup plus difficile de s’en défaire, notamment quand elle est couplée à la pauvreté.

L’extrême pauvreté est commune à de nombreuses régions du globe, dont certaines régions asiatiques par exemple, mais l’ampleur de la violence n’y est aucunement comparable.

Un cheminement particulier est nécessaire pour atteindre le niveau de violence caractérisant certains pays d’Amérique latine que l’on pourrait résumer de la sorte: facteurs déclenchants (trafic de drogue, etc) --> banalisation de la violence  --> multiplication de la violence sur fond de pauvreté.

La violence se nourrit de la pauvreté, mais la pauvreté non-cumulée à ce cheminement créateur et banalisateur de violence ne débouchera pas sur des sociétés aussi violentes que celles de certaines régions d’Amérique latine.

Après l’élection de Jair Bolsonaro au Brésil, verra-t-on de plus en plus de nationalistes au pouvoir dans la région ?

Les extrêmes se ressemblent et se rejoignent beaucoup plus que l’on ne le pense. Un des points communs entre l’extrême-gauche et l’extrême-droite est l’incarnation du changement.

Jusqu’ici, les électeurs en quête de changement ont opté pour une vague socialiste à travers l’Amérique latine (au Vénézuela donc, mais aussi en Équateur, au Paraguay, en Bolivie, en Uruguay etc…). Le Brésil y avait également cédé avec l’arrivée au pouvoir de Lula.

La dislocation du bloc socialiste latino-américain combinée à l’image peu reluisante reflétée par certains dirigeants socialistes ces dernières années (Au Vénézuela et au Nicaragua donc, mais aussi les scandales de corruption ayant sali les socialismes brésilien et péruvien notamment) ont engendré une perte de confiance des électeurs qui n’ont pour autant pas abandonné leur soif de changement.

Rien de plus surprenant donc que de voir l’autre extrême incarnatrice de changement devenir une nouvelle mode, à l’image des personnages incarnés par Trump et Bolsonaro, qui seront sans aucun doute imités par d’autres pays jusqu’à ce que le cycle de confiance prenne fin à son tour.

Le référendum constitutionnel à Cuba en février prochain pourra-t-il permettre un changement politique, après les 30 années de castrisme ?

Le changement politique a déjà commencé sous l’égide de Raúl Castro, et ce depuis 2008 déjà, avec l’accès à la propriété privée. La prochaine constitution ne fera qu’apporter une base légale à ce virage entamé depuis le retrait de Fidel Castro précédent son décès.

Le modèle politique cubain a donc d’ores et déjà entamé sa transformation d’un régime communiste à un régime socialiste basé sur une économie de marché ressemblant davantage aux expériences du dénommé Socialisme du XXIème siècle.

Raúl Castro a toujours été moins radical dans son approche du socialisme que son grand frère et la main tendue par Obama l’a incité à y répondre favorablement. Cette main désormais retirée par Donald Trump, ne devrait pas pour autant stopper l’évolution du modèle politique cubain.

Pour ce qui est de la limite des deux mandats qui sera imposée par la nouvelle constitution, il est vrai que cela tranchera avec les 30 années de castrisme présidentiel (le castrisme remontant dans les faits à la révolution de 1959 puisque Fidel Castro dirigeait en tant que Premier Ministre) mais cela ne fera que changer les têtes des présidents et ne remettra aucunement en cause les bases du modèle politique puisque les candidats continueront, comme actuellement, à être triés à la base sur des critères idéologiques précis.

Après les incidents lors de la finale de la ligue des champions sud-américaine, quel tableau dressez-vous du football argentin aujourd’hui ?

Paradoxalement, si le football argentin est encore très loin du compte dans sa quête de modernisation et l’a montré aux yeux du monde, il n’en reste pas moins sur la bonne voie.

Le virage entamé par les institutions argentines est très récent, et de nombreuses mesures ont été prises ces dernières années pour calquer les compétitions argentines sur les modèles européens : passage progressif de 30 à 20 équipes en première division, système de promotion/relégation calqué sur les modèles européens, synchronisation des débuts et fin du championnat argentin avec les championnats européens afin de permettre une fenêtre de transferts synchronisée avec le mercato européen, etc…

D’énormes efforts sont faits dans ce sens afin de rapprocher le football argentin des élites européennes, ce que ne font pas les autres fédérations nationales d’Amérique latine. Et quel meilleur modèle que le football européen pour atteindre ce qui se fait de mieux dans le football mondial ?

Évidemment, comme nous l’évoquions plus haut, la violence ancrée dans les cultures ne se résorbe pas d’un claquement des doigts, et la corruption qui gangrène les institutions argentines non plus. Mais la solution à ces problèmes est inévitablement un professionnalisme accru des institutions et un meilleur contrôle des supporters à l’image de la réponse donnée par les institutions européennes, et notamment anglaises, aux problèmes d’hooliganisme du siècle dernier. Et pour ce qui est du professionnalisme, le football argentin a entamé tout récemment d’énormes chantiers qui ont déjà commencé à porter leurs fruits en emmenant les clubs argentins sur le toit du football sud-américain.

 

Orlando Vinson, 2019

Source: https://httpttsarabe.wordpress.com/2019/01/09/interview-de-lahcen-senhaji-sur-l-amerique-latine/

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