Les Inégalités et la Pauvreté

Les Inégalités et la Pauvreté, un enjeu essentiel qui interpelle les politiciens et les intellectuels de gauche

 

Mardi 13 novembre, France 3 proposait un magazine, Réseau d’enquêtes, qui s’intéressait à « La face cachée de la pauvreté ». Très bon magazine, bien construit, qui laissait s’exprimer ceux qui vivent cette pauvreté, sans bruit. Evidemment, mais la précision est tautologique, le magazine en question avait été placé, dans la grille des programmes, à 23h25, heure où tous les travailleurs qui se lèvent tôt sont couchés. Bien entendu, l’émission peut-être vue en différé ; cependant, qui va chercher à voir « en replay » un magazine sur la pauvreté ? Peu de travailleurs, entraînés qu’ils sont par le tourbillon sans fin de la lutte contre le déclassement et la pauvreté… Quant aux classes moyennes, il ne faudrait pas les démoraliser, voyons !

Les images tout comme les témoignages étaient à la fois pleins de retenue et poignants de vérité au sens grec, donc originel, du terme ; ce sens originel que l’on trouve dans De la Nature de Parménide. Autrement dit, l’alètheia est ce qui est, qui fait corps avec les forces de la Nature et qui s’oppose à la doxa, l’opinion commune qui, elle, est, étymologiquement, une interprétation de ce qui advient, uniquement fondée sur les apparences. Ainsi définie, la doxa se nourrit aisément de l’ignorance et est souvent le produit d’une transformation du vrai au service de la tromperie. Par conséquent, l’alètheia est aussi la parole qui dit la justice, celle qui doit entraîner confiance et adhésion par opposition à l’injustice qui est l’un des produits de la tromperie. Oui, dans ce magazine télévisé, mardi 13 novembre, c’est bien l’alètheia qui a crevé l’écran, une vérité brutale, le dévoilement de la pauvreté, vérité dérangeante pour bon nombre de nos politiciens qui se disent « vraiment » de gauche, puisque ceux de droite, quant à eux, par définition, en défendant sans vergogne l’oligarchie, s’accommodent sans le moindre état d’âme de la pauvreté visible ou invisible.

Des familles vivant à 6 dans un minuscule deux pièces aux murs rongés par les moisissures et dégoulinants d’humidité ; sans toilettes, les habitants regardent déambuler les cafards qui se repaissent des miettes de la misère, au milieu d’objets entassés et de chaises bringuebalantes. D’autres citoyens, déformés par les privations en tous genres, doivent avec de tous jeunes enfants porter de très lourds bidons depuis une source d’eau jusqu’à leur logement délabré qui ressemble davantage à un abri qui aurait subi les assauts de quelques obus qu’à l’appartement d’une famille ordinaire. Malgré tout, ces oubliés de la République sont contraints de payer à des propriétaires sans scrupules et sans âme des loyers exorbitants pour ces taudis : 720 € par mois avec vue sur une cour où s’amoncellent déchets et détritus visités par les rats. Autre exemple : un jeune garçon, en seconde, est obligé, comme bon nombre de ses camarades des quartiers déshérités de Marseille, de travailler parallèlement à ses cours de lycée pour aider financièrement sa mère et ses frères et sœurs. Ailleurs, dans le Limousin, perdus en rase campagne, des couples et des personnes seules, âgés, vivent dans des habitations plus insalubres que la pire des caves humides… Abandonnés par « ceux qui réussissent », selon la taxinomie macronienne, ils ne savent même pas, eux, que l’ANAH pourrait les aider ; mais il est vrai que l’Agence Nationale de l’Habitat a déjà tellement à faire avec certains députés de gauche dans le besoin …Il y a la pauvreté des grandes villes et la pauvreté des champs. Si Balzac et Zola revenaient parmi nous, ils n’en croiraient pas leurs yeux, plus d’un siècle après leurs romans, les techniques ont considérablement évolué, mais la misère est toujours là, têtue. Heureusement que certaines associations, que certains travailleurs sociaux se soucient encore des pauvres et que certains journalistes consacrent des magazines à leur vie intolérable ; sinon, ils resteraient à jamais ce qu’ils sont, depuis des décennies, pour bon nombre de nos politiciens, même de gauche, des personnes virtuelles que l’on évoque, éventuellement, en période électorale…

 

Bien entendu, tous ceux qui réfléchissent, notamment en appuyant cette réflexion sur les travaux des Pinçon-Charlot, d’Alain Badiou, de Jacques Généreux, de Bernard Friot savent que cette situation ignoble que connaissent de plus en plus de Français est la conséquence indiscutable d’un capitalisme féroce, vampirique, comme l’a si cyniquement reconnu Warren Buffett : « Il y a une lutte des classes évidemment, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène la lutte. Et nous sommes en train de gagner. » Interview de CNN, 2005, citée par le New York Times du 26/11/2006. Toutefois, le clamer et le rabâcher ne saurait suffire pour convaincre les classes populaires non pas de résister, comme les invite à le faire les prétendus politiciens très à gauche, mais à se soulever, aidées par la petite classe moyenne, afin d’inverser le rapport de force. Que faut-il donc faire ? Pour défendre efficacement les classes populaires, les défavorisés, en un mot les prolétaires, au sens de travailleurs qui ne possèdent pas leur outil de production, encore faut-il les connaître et les comprendre. Certains intellectuels du siècle passé avaient, pourtant, montré le chemin à nos grands hommes « sacrés » de gauche.  Ainsi, Simone Weil, brillante philosophe, ancienne normalienne, n’a guère hésité à mettre entre parenthèse son métier de professeur pour vivre la condition ouvrière dans les usines. Certes, il s’agissait d’une femme exceptionnelle, manifestement à des années lumières d’un Mélenchon ou d’un Raphaël Glucksmann, l’un préférant créer La France Insoumise, après avoir fait carrière dans la politique, carrière lucrative au vu de sa déclaration de patrimoine (2017) d’un montant d’1,13 millions €, l’autre lançant Place Publique, entouré de bobos des beaux quartiers venus pour l’occasion lui claquer la bise à Montreuil…Simone Weil, au contraire, pour instruire le peuple, comprendre ses nécessités et lui être vraiment utile, a partagé un temps sa condition, vivant avec 5 francs par jour et reversant le reste de ses émoluments de professeur agrégé à la Caisse de Solidarité des Mineurs. Pour penser le rapport entre la technique moderne, la production de masse et la liberté, elle décide de vivre dans sa chair la condition ouvrière et note ses impressions dans son Journal d’usine. Alain Badiou, dans une entrevue avec Aude Lancelin, au sujet de Mai 1968, rappelait fort justement qu’à l’époque de Mai 68 des intellectuels d’extrême gauche avaient pris le parti de vivre la condition ouvrière en allant travailler en usine. En effet, comment bien comprendre le prolétariat de base si, comme certains de nos politiciens soi-disant très à gauche, on jouit de conditions d’existence dorées dans un environnement luxueux. Car si lesdits politiciens voulaient vraiment faire prendre conscience au peuple de son exploitation par l’oligarchie, ils devraient commencer par se rapprocher matériellement de ses conditions de vie, quitte à faire comme Simone Weil, ou à tout le moins déjà comme Ruffin (LFI) qui a décidé de ne toucher qu’une partie de ses émoluments de député (bizarrement, il est le seul à avoir pris cette initiative à la FI !). Mélenchon, entre autres, devrait comprendre que pour devenir crédible à plus de 19% aux yeux du peuple il ferait mieux de redescendre de son piédestal d’intouchable, pour apprendre ce qu’est la vie du peuple. Car cette prise de conscience du peuple est fondamentale pour changer en profondeur la société et pour inverser le rapport de force, dans cette lutte des classes gagnée, pour l’instant, par une oligarchie sans foi ni loi. Si les gilets jaunes, qui comptent déjà 2 morts dans leurs rangs, n’ont demandé aucune aide aux politiciens de gauche, pas même à Mélenchon, ni même à toutes les mouvances boboïsantes qui se mettent à pulluler comme des confettis un jour de carnaval, alors que ces gilets jaunes défendent des causes de gauche dont la hausse du carburant a été le détonateur: la perte du pouvoir d’achat, l’injustice fiscale qui fait que ceux qui ont plus paient moins dans de nombreux cas, la misère des petits retraités, le déclassement de la petite classe moyenne, c’est qu’ils n’ont pas confiance dans les politiciens de gauche. Il n’est que de voir l’attitude des proches de Mélenchon, pour comprendre la méfiance du peuple. Garrido, avocate insoumise qui, paraît-il, ne payait pas un temps ses cotisations professionnelles (source Le Canard enchaîné), et Corbière, député, profitaient indûment d’une HLM (source Le Canard), puis Garrido, plus vraiment insoumise, se fait embaucher par C8, chaîne détenue par M. Bolloré, sous les applaudissements de Mélenchon. Ensuite, le couple fait appel, légalement certes, mais en utilisant une faille du système, à l’ANAH pour payer une partie des travaux de leur nouvelle maison (source Le Canard)… Certes, si ces gens n’avaient qu’une once d’éthique, compte tenu de leur nouveaux revenus, ils proposeraient de rembourser l’ANAH pour permettre à des très pauvres d’obtenir une aide. L’ont-ils fait ? Pas à notre connaissance ; pourtant l’ANAH, interrogée par des journalistes, a fait savoir que cela était déjà arrivé que des gens ayant vu leurs revenus augmenter de manière importante aient pris le parti, sans aucune obligation de leur part, de rendre à l’ANAH la subvention à laquelle ils avaient eu droit quand leurs ressources étaient basses…Mélenchon, par ailleurs, prend les travailleurs pour des ânes en criant qu’il est la 1ère force d’opposition efficace. Les gens se rendent bien compte que 17 députés à l’Assemblée Nationale ne peuvent rien empêcher. C’est pourquoi, TOUTES les lois au service de l’oligarchie sont passées comme des lettres à la poste : la suppression de l’ISF, la réforme du code du travail, l’augmentation de la GSG pour les petits retraités notamment, pour ne citer que trois exemples. En fait en ayant voté Mélenchon nous avons permis à 16 personnes, Ruffin mis à part, de vivre pendant 5 ans la vie de Château. Voilà où nous en sommes !

Que faire ? Il faudrait que les rares jeunes intellectuels de gauche qui ont des origines modestes, je pense à Thomas Porcher par exemple, au lieu de participer à la création de mouvements bobos, dont les prolétaires et les défavorisés se foutent éperdument, regardent en direction de leurs aînés, même si tout le monde ne peut être Simone Weil. Pour inverser le rapport de force et le rendre en faveur des prolétaires, il faut se rapprocher physiquement, matériellement, des prolétaires de base, et non vivre comme de grands bourgeois en comptant ce que rapporte le nombre croissant des ouvrages vendus, c’est toute la différence qu’il y a entre Rousseau et Voltaire. Autrement dit, si l’on a de la compassion pour les défavorisés, si l’on éprouve l’envie de se révolter contre leurs conditions de vie misérables, contre les injustices sociales, si l’on veut inverser le rapport de force entre le prolétariat et l’oligarchie, il faut commencer par se livrer à une ascèse qui exige de ne plus vivre à des années lumière de la France d’en bas mais au plus près de celle-ci. Ensuite, il faut choisir un parti de gauche, le PC, la FI, Génération-s et le transformer de fond en comble pour que sa direction soit dans ce même état d’esprit. Les idées, les projets existent, ce sont les politiciens capables de soulever le peuple pour inverser le rapport de force qui manquent. La Vertu en politique s’applique pour commencer à soi-même. En un mot : pour revenir à la source du Communisme, qui n’a rien à voir avec les dictatures des anciens pays de l’Est, nos intellectuels, nos politiciens de gauche doivent eux-mêmes abandonner l’ethos capitaliste dans lequel ils se complaisent trop souvent : l’argent, le luxe, l’attrait pour les produits de la société de consommation, la manipulation du citoyen pour mieux le dominer. Tous ceux qui, au siècle dernier, syndicalistes ou ministres, ont fait progresser la cause des prolétaires ont été de grandes figures, que ce soit à la CGT ou au PC. Enfin, Bernard Friot, membre du PC, qui propose une échelle de salaires ou plutôt de qualifications à la personne, pour reprendre ses termes, de 1 à 4 (de 1500 € à 6000 €), à laquelle je soumettrais, personnellement, nos politiciens aussi, me semble être un grand sage.

 

« On pense aujourd’hui à la révolution, non comme à une solution des problèmes posés par l’actualité, mais comme à un miracle dispensant de résoudre les problèmes. » Oppression et Liberté, publication posthume1955, Simone Weil

 

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