LalaPolit_ (avatar)

LalaPolit_

militante aux jeunes insoumis-es

Abonné·e de Mediapart

28 Billets

0 Édition

Billet de blog 9 janvier 2026

LalaPolit_ (avatar)

LalaPolit_

militante aux jeunes insoumis-es

Abonné·e de Mediapart

Déconstruire le mythe de l’agresseur malheureux

On nous raconte que les agresseurs finissent toujours par payer, que la honte les rattrape et que le temps ferait justice.

LalaPolit_ (avatar)

LalaPolit_

militante aux jeunes insoumis-es

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il existe une fable commode, soigneusement entretenue, qui permet à la société de préserver ses équilibres : celle de l’agresseur malheureux. Un homme rongé par la honte, puni par sa conscience, condamné à une existence abîmée par ses propres actes. Ce récit rassure. Il donne l’illusion que la violence s’autorégule, que le monde reste juste, que les fautes finissent toujours par se payer.

Cette histoire est fausse. Et elle est utile.

L’agresseur ne va pas mal. Il va bien. Il travaille, s’engage, dirige, préside. Il continue d’occuper des fonctions, de prendre la parole en public, de représenter des structures, de bénéficier d’une reconnaissance sociale intacte. Il est invité, consulté, valorisé. Sa respectabilité demeure, protégée par le silence, la prudence et l’oubli organisés.

Pendant ce temps-là, moi, je sombre. Dans un corps qui ne répond plus. Dans une vigilance permanente. Dans une fatigue qui ne se repose jamais. Dans des nuits hachées, des traitements qui permettent de tenir sans réparer, des journées entières consacrées à survivre là où d’autres vivent. Avec cette certitude douloureuse d’avoir payé pour une faute que je n’ai pas commise.

Cette fable rassurante masque une réalité plus brutale : pendant que certains continuent à vivre, à diriger et à être reconnus publiquement, les victimes portent seules les conséquences de la violence. Déconstruire le mythe de l’agresseur malheureux, c’est nommer une impunité systémique.

On nous a menti sur la justice immanente. La violence ne se retourne pas naturellement contre celui qui la produit. Elle ne pèse pas mécaniquement sur ses épaules comme une sanction morale automatique. Elle circule. Elle se déplace. Et presque toujours, elle s’installe chez les victimes.

Lui avance. Moi, je ramasse. Lui bénéficie du doute, du temps, du silence, de la peur du scandale. Moi, je porte les conséquences physiques, psychiques et sociales. Lui est protégé par des institutions qui préfèrent préserver leur image plutôt que d’assumer leurs responsabilités. Moi, je me heurte à des murs, à des regards fuyants, à l’injonction permanente à « passer à autre chose ».

La société préfère croire à l’agresseur malheureux parce que cette croyance évite de regarder la réalité en face. L’impunité n’est pas une anomalie, c’est un système. La respectabilité protège plus sûrement que la vérité. Et le prix de la violence est presque toujours payé par celles et ceux qui la subissent, longtemps, profondément, durablement.

Ce mythe permet de continuer à nommer, à inviter, à exposer publiquement. Il permet aux structures associatives, politiques et médiatiques de se dédouaner. Il autorise les demi-mots, les précautions excessives, les silences confortables, pendant que certaines vies se disloquent dans l’ombre.

Je refuse cette fable. Je refuse l’inversion des rôles qui transforme les victimes en survivantes silencieuses et les agresseurs en figures complexes, presque tragiques. Je refuse que l’on s’inquiète davantage du confort social de ceux qui ont violenté que de la reconstruction de celles et ceux qui ont été atteints.

L’agresseur ne paie pas toujours. Souvent, il prospère. Dire cela n’est ni excessif ni haineux. C’est un acte de lucidité politique. Tant que ce mythe tiendra, tant que l’on préférera la paix sociale à la justice, ce seront toujours les mêmes qui sombreront, pendant que d’autres continueront à très bien vivre leur vie.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.