A Belém, où se tient la neuvième édition du Forum social mondial, on a parlé de la biodiversité, des droits des peuples indigènes, et de l’Amazonie dévastée. La crise économique et les propositions pour en sortir et changer de modèle se sont faits moins visibles. D’une part parce que Belém a précisemment été choisie par les organisateurs du Forum pour traiter de façon plus concrète les thèmes approfondis, d’autre part parce que les intervenants traditionnels ont été totalement éclipsés par la présence de cinq chefs d’Etat de gauche, invités officiels du Forum.
Bien sûr, ils sont venus en ordre dispersés. L’après-midi du 29 janvier, ce sont les « quatre fantastiques » : Rafael Correa (Equateur), Fernando Lugo (Paraguay), Evo Morales (Bolivie) et Hugo Chavez (Venezuela) qui se sont retrouvés, à la demande du Mouvement des paysans sans terre (MST) devant quelques 1200 personnes (la salle, trop petite, ne pouvait en contenir plus). On ne s’est pas pris beaucoup au sérieux pendant cette réunion, devenue un véritable Woodstock bolivarien.
Rafael Correa, qui est sans conteste le chef d’Etat le plus « beau gosse » du sous-continent, a démontré ses talents de chanteur en entonnant tous les airs du cubain Pablo Milanes, sans jamais se tromper. Ses autres collègues l’ont rejoint à la fin de la réunion pour un plus classique « hasta siempre che Guevara », en compagnie d'Aleida Guevara, la fille du leader révolutionnaire. Les présidents ont été fêtés, mais ont également entendu les critiques rudes de la salle, qui leur demande d’en faire plus, surtout en ce moment où le capitalisme semble clairement montrer ses limites.
Lula a clairement été exclu de cette première rencontre, pour ne pas être considéré par les mouvements sociaux comme un chef d’Etat de la « rupture ». Le mouvement des sans terre et les autres ont toutefois pris soin de ne pas s’en prendre directement au président brésilien. Il est certes plus pragmatique que les autres et la réforme agraire est en panne. Mais lui aussi a mis l’amélioration de la situation des plus pauvres au centre de son action. Le soir, les cinq chefs d’Etat se sont d’ailleurs retrouvés pour un autre rassemblement. La salle était plus grande,(12000 personnes ont réussi à trouver place), les moyens, énormes, étaient faits pour rappeler au monde et aux quatre autres présidents que le Brésil ne jouait pas dans la même catégorie.
Le public, majoritairement brésilien, ne cachait pas son enthousiasme pour SON président, le plus populaire de l’histoire du pays. Les happy fews qui ont pu se rendre aux deux événements (j’en suis) ont pu noter les divergences et, en arrière-plan, la bataille d’influence entre Lula et Chavez. Mais devant un public unique (plus de 1000 Indiens saluaientde leurs instruments traditionnels les attaques contre le néo-libéralisme), on ne peut que constater que quelque chose a vraiment changé.
Non seulement les chefs d’Etat ne sont pas à Davos, mais ils sont fêtés au Forum social mondial, par des participants qui ne cachent pas leurs critiques à leurs égards, mais qui s’identifient avec leur action. Pour la première dans l’histoire de l’Amérique Latine, la sensation, l’urgence de penser qu’« un autre monde est possible » est partagée au pouvoir et dans la salle. Un moment unique dont il faut tirer parti.