Lamia Oualalou
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Billet de blog 4 févr. 2013

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Jean Raguénès, de Lip à l’Amazonie

Une guitare pour chanter à ses amis Brassens ou Le temps des cerises, un verre de bourgogne de temps à autre, et surtout des envies de révolution, pour que marginaux et laissés-pour-compte aient droit, eux aussi, à leur place au banquet de la vie. C’est le souvenir que beaucoup de Brésiliens gardent de Frère Jean Raguénès, qui vient de s’éteindre à l’âge de 80 ans, à l’hôpital du cancer de São Paulo.

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Une guitare pour chanter à ses amis Brassens ou Le temps des cerises, un verre de bourgogne de temps à autre, et surtout des envies de révolution, pour que marginaux et laissés-pour-compte aient droit, eux aussi, à leur place au banquet de la vie. C’est le souvenir que beaucoup de Brésiliens gardent de Frère Jean Raguénès, qui vient de s’éteindre à l’âge de 80 ans, à l’hôpital du cancer de São Paulo.

Sa disparition a ému bien au-delà de la capitale économique brésilienne. En Amazonie, où le Breton a travaillé pendant quinze ans pour lutter contre le travail esclave, les mails et appels ont afflué vers le couvent des dominicains, tout comme de Franche-Comté.

Car c’est à Besançon que l’ex-carmélite, devenu dominicain, a commencé à toucher du doigt la révolte. Certes, il y a bien eu mai 1968, une bouffée d’oxygène pour celui qui était aumônier du centre Saint-Yves des facultés de Droit et de Sciences économiques à Paris. A l’époque, il s’engagea auprès des «Katangais», ces jeunes marginaux enrôlés au service de la révolution et qui occupèrent la Sorbonne. C’est sans doute cette expérience qui le pousse à quitter son couvent parisien pour vivre et travailler parmi les ouvriers à Besançon.

Quand il arrive dans la fabrique de montres Lip, en 1971, il n’a pas, croit-il, l’âme d’un lutteur. Avec le conflit social qui explose, tout change. Jean Raguénès, qui s’est fait embaucher comme ouvrier de base sans rien dire de son curriculum, devient un des piliers de la lutte contre la fermeture, et de l’occupation de l’usine. «Son tempérament anarchiste, son refus de tous les types de bureaucratie le poussaient déjà à monter un comité d’action parallèle au travail des syndicats», se souvient le dominicain Xavier Plassat, qui, d’une vingtaine d’années son cadet, l’a connu à l’époque. Les Lip sont restés dans l’histoire pour avoir inventé une forme d'autogestion inédite, après s’être emparés du stock des montres, en scandant le slogan: «C'est possible! On produit, on vend, on se paie!»

Quelque trente-cinq ans plus tard, le réalisateur Christian Rouaud, auteur du documentaire Les Lip, l'imagination au pouvoir, sorti en 2007, est d’ailleurs venu le chercher en Amazonie, pour en faire l’un de ses principaux témoins; il apparaît dans la bande-annonce: 

Jean Raguénès lui-même tenait beaucoup à relater cette expérience, dans un livre publié en 2008 par Karthala, De mai 68 à LIP: Un dominicain au cœur des luttes, préfacé par un compagnon de toujours, le dominicain Henri des Roziers. C’est sur l’appel de ce dernier, vivant en Amazonie, dans le sud du Para depuis 1974, qu’il décide de s’installer au Brésil, en 1994. Après ce qu’il appelle un «tour social», pendant un an, Jean Raguénès sr fixe en Amazonie, à São Felix do Xingu, la municipalité championne du travail esclave. Il est membre de la Commission Pastorale de la Terre –liée à la Conférence des évêques du Brésil– qui soutient la formation des travailleurs ruraux et leur lutte pour la terre. «La bataille était rude, aujourd’hui, la lutte contre le travail esclave est une priorité du gouvernement, mais pas à l’époque», confie Henri des Roziers. Le petit documentaire Un cri en faveur des droits le montre dans cette bagarre, guitare à la main. «Il chantait si bien», ajoute, un sourire dans la voix, Henri des Roziers.

Comme à l’époque de Lip, l’obsession de Jean Raguénès est que la solidarité qui émerge dans des moments de crise ne disparaisse pas par la suite. «Quand un conflit dure, que tout le monde risque sa peau, l’union et le partage vont de soi, mais c’est après qu’il faut lutter pour que cet état d’esprit survive, quand l’individualisme reprend ses droits, c’était la passion de Jean», rappelle Henri des Roziers. Le Frère Jean tient tête aux grands propriétaires terriens et accueille chez lui les ouvriers ruraux qu’il parvient à libérer. «Avec parfois des histoires cocasses», se souvient Xavier Plassat, lui aussi depuis vingt ans en Amazonie. Un jour qu’il hébergeait un travailleur, Jean Raguénès a dû s’absenter. A son retour, il découvre que son hôte a vendu tout ses biens. Il porte plainte, un procès commence, et le juge prononce la sentence: la prison, puisque l’ouvrier n’a pas de domicile fixe. «S’il en avait, la peine serait différente, il échapperait à la prison?», s’enquiert le dominicain, choqué. Le juge confirme: les peines au Brésil sont différentes s’il l’on est détenteur d’un diplôme ou d’une adresse. «Qu’à cela ne tienne, il habite donc chez moi!», a conclu le prêtre. 

«Il était totalement détaché des biens matériels, authentiquement pauvre, voyageant avec un simple sac à dos, comme les laissés pour compte qu’il défendait», raconte Henri des Roziers, et d’ajouter: «Je ne l’ai jamais vu prendre un taxi!» Une gageure dans une ville comme São Paulo où il était installé depuis trois ans, lorsqu’un glaucome l’a rendu pratiquement aveugle. Dès son arrivée au couvent des dominicains, il a été élu prieur et a commencé par dire que, sans yeux, il en était incapable. Les étudiants ont insisté. Il a alors accepté, à une condition: que tout fonctionne sur le modèle de la commune de Paris.

 «L’essentiel de son message, c’était de placer l’homme au centre de tout, la grandeur de l’être humain, quel qu’il soit», conclut Henri des Roziers. L’homme, cet absolu: une idée que l’Eglise catholique peine désormais à transmettre au Brésil, à quelques mois de l’arrivée du pape Benoît XVI à Rio de Janeiro, pour les Journées mondiales de la jeunesse.

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