Lamia Oualalou
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Billet de blog 9 févr. 2010

«Pour l’électeur chilien, il n’y a pas de différence entre Piñera et la Concertation»

Trois semaines après sa victoire, l'entrepreneur Sebastián Piñera, qui a permis le retour de la droite au pouvoir pour la première fois depuis la fin de la dictature de Pinochet (1973-1990), devrait annoncer aujourd'hui son gouvernement, à dominante conservatrice. La déroute électorale ne semble toutefois pas avoir été suffisante pour inciter la Concertation, la coalition de centre-gauche qui a dirigé le Chili depuis 1990, à une autocritique.

Lamia Oualalou
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Trois semaines après sa victoire, l'entrepreneur Sebastián Piñera, qui a permis le retour de la droite au pouvoir pour la première fois depuis la fin de la dictature de Pinochet (1973-1990), devrait annoncer aujourd'hui son gouvernement, à dominante conservatrice. La déroute électorale ne semble toutefois pas avoir été suffisante pour inciter la Concertation, la coalition de centre-gauche qui a dirigé le Chili depuis 1990, à une autocritique.

C'est ce que souligne dans un entretien l'économiste Roberto Pizarro, ministre de la planification durant le gouvernement d'Eduardo Frei (1994-2000) et directeur à l'époque du gouvernement d'Unité Populaire de Salvador Allende (1970-1973) du Centre d'Etudes Socioéconomiques (CESO), qui abritait une majorité d'économistes, sociologues et politologues latino-américains (entre autres les brésiliens Emir Sader et Marco Aurelio Garcia). Il a par la suite été emprisonné à Buenos Aires, dans le cadre de l'Opération Condor - un réseau des services de répression du cône sud - avant de s'exiler en Angleterre et au Nicaragua. L'économiste vient de quitter le ministère des affaires étrangères où il travaillait, pour ne pas collaborer avec le nouveau président. Il a été nommé recteur de l'Université Académie d'Humanisme Chrétien, à l'époque, grand centre de résistante au régime de Pinochet.

L'entretien est long, je l'ai divisé en deux parties.

La popularité considérable de la présidente sortante Michelle Bachelet n'a pas été suffisante pour qu'elle parvienne à faire élire le candidat de la Concertation, l'ex-président Eduardo Frei. Comment expliquez-vous cet échec ?

La raison principale c'est que l'électeur ne voyait pas de grande différence entre Sebastián Piñera et Frei. De fait, la Concertation n'a pas respecté sa promesse de changer en profondeur les institutions héritées de Pinochet. Je dirais même que ses leaders s'en sont fort bien accommodés, y trouvant le compte. La constitution élaborée par Pinochet en 1980 a notamment mis en place un système électoral binominal qui restreint la participation des citoyens qui ne s'identifient ni avec la Concertation, ni avec la droite. De surcroît, c'est un texte qui consacre le régime économique néolibéral, et limite les interventions de l'Etat dans l'arène productive. Résultat, pour une majorité de Chiliens, l'élection s'est résumée à une confrontation entre deux personnes. D'un côté, Frei était perçu comme une personne qui avait déjà eu sa chance, en gouvernant le pays dans les années 90 et n'aurait plus rien à offrir. De l'autre, Piñera est apparu comme une nouvelle figure, qui, peut-être, pourrait régler les problèmes laissés de côté par la Concertation.

L'un des principaux arguments de campagne de Piñera a été l'alternance, positive en démocratie. Il a porté ?

Plus que le slogan de Piñera, c'est la lassitude à l'encontre de la Concertation qui est à l'origine du détournement des électeurs. Cela fait 20 ans qu'ils voient les mêmes têtes au gouvernement, dans les parties, au Sénat et au Parlement. Les caciques n'ont jamais laissé place aux plus jeunes dans leurs formations, et par ailleurs, le système électoral binominal, contraire à la représentation proportionnelle, a interdit l'émergence de nouvelles forces politiques. On a donc des politiques qui défendent leurs postes bec et ongles, et des citoyens qui progressivement se détournent de la politique, dans un climat d'indifférence inquiétant. Aujourd'hui, 50% des personnes en âge de voter ne s'inscrivent pas sur le registre électoral, votent nul ou blanc, ou tout simplement s'abstiennent.

Quels sont les principaux mérites des gouvernements de la Concertation?

La Concertation peut se targuer d'un véritable succès économique, si on prend en compte des critères néolibéraux. L'économie a cru en moyenne de 5% depuis 1990, et le nombre de personnes en dessous du seuil de pauvreté est passé de 40% à 13%. Par ailleurs, l'insertion du Chili dans l'économie mondiale a été remarquable, via des ouvertures unilatérales (baisses des droits de douanes et traitement égalitaire des capitaux étrangers) et la signature de traités de libre-échange (une vingtaine, avec 60 pays). Enfin, on peut mettre en avant l'amélioration des infrastructures, ports, routes etc...

En ce qui concerne les questions de société, il y a eu de vraies conquêtes pour les secteurs discriminés, notamment les femmes, dont les droits se sont améliorés, et l'approbation il y a cinq ans d'une loi sur le divorce. Il faut aussi reconnaître que le gouvernement de Michelle Bachelet a bien su profiter du prix élevé du cuivre, principal produit d'exportation du Chili, pour réformer un système de retraites qui verse une pension aux plus démunis. Le gouvernement appelle cela une politique sociale, et il a tort : cela ne diffère en rien de la conception néolibérale d'assistance aux plus pauvres.

Quels sont les principaux reproches que vous feriez à la Concertation ?

Sur le terrain politique, hormis la non-modification de la Constitution de Pinochet - ou à peine, si on évoque les petits changements sans poids introduits par Ricardo Lagos (2000-2006) - je regrette l'absence d'intérêt, voire le mépris des partis de la Concertation à l'égard des organisations sociales, étudiantes, ouvrières, de consommateurs, écologistes ou indigènes. On l'a bien vu en 2006, lorsque un million d'étudiants a investi la rue pour exiger d'en finir avec une éducation totalement privée et améliorer l'enseignement dans les établissements publics. Tout la classe politique chilienne a été tétanisée par l'ampleur de la mobilisant, ouvrant la voie à une vraie réforme de l'éduction. Mais le gouvernement de Bachelet n'en a pas profité. La réforme a consolidé le secteur privé, et la nouvelle ministre de l'éducation est une fondamentaliste religieuse, grande avocate de la privatisation du système éducatif.

Mais le Chili vient d'être admis dans l'OCDE, ce qui est le signe d'une certaine réussite...

Cela dépend de quel point de vue ! Ma critique est la même sur le terrain économique : les gouvernements ont privilégié le marché, sans prêter attention à aucune autre considération. L'objectif était d'atteindre un excédent fiscal structurel, une inflation basse et un taux de change libre. Cette conception a incité le pays à se concentrer dans la production et l'exportation de ressources naturelles, aux dépens de l'environnement, et d'une activité plus génératrice de richesse, ce que les prochaines générations payeront très cher. Par exemple, à l'époque du gouvernement Frei, Intel a envisagé de faire du Chili son centre de productions de microprocesseurs, et s'est entretenu pour cela avec le ministre de l'économie de l'époque. On lui a répondu que l'installation d'une entreprise dépendait exclusivement du marché, et que l'Etat ne pouvait rien y faire. Conséquence : Intel s'est installé au Costa Rica, où il a apporté de la croissance, des exportations, et des emplois. Au Chili, le néolibéralisme sans limite empêche que la stratégie de développement puisse avoir une orientation publique. Ce sont les forces spontanées du marché qui décident de l'avenir du pays...

C'est une perception partagée par les leaders de la Concertation ?

Pas le moins du monde. Ils sont convaincus d'avoir faire un formidable travail ces vingt dernières années, alors qu'ils ont été incapables de se différencier sur le terrain économique. Ils n'ont pas favorisé la syndicalisation dans les entreprises et ont renoncé à la négociation collective. Ils ont appuyé le grand capital contre les petits entrepreneurs. Ils ont opté pour des grands projets aux dépens de la protection de l'environnement. Ils ont abandonné leurs promesses de participation populaire et de décentralisation du pouvoir. Ils ont fermé les yeux sur les taux de crédit usuriers pratiqué par les banques au lieu de protéger les consommateurs. Ils ont soutenu le secteur privé dans l'éducation, la santé et le système de retraites, et privilégié de manière absolue la croissance, sans se préoccuper de la distribution du revenu. Le Chili est aujourd'hui un des pays les plus inégalitaires du monde. Enfin, comme je l'ai déjà dit, su le terrain politique, ils ont préféré maintenir un système politique hérité de la dictature plutôt que de l'ouvrir et faire place aux jeunes et à de nouvelles forces.

La déroute électorale a-t-elle provoqué une autocritique dans les rangs de la Concertation ?

L'autocritique est inexistante, ou du moins très marginale. La nuit du 17 janvier, après l'annonce du résultat, Frei a fait un discours digne, et dans la foulée, Ricardo Lagos a pris la parole pour faire l'apologie des « changements gigantesques » réalisés au Chili durant les 20 dernières années. Et se plaçant en gourou de nouvelles générations, il s'est proposé de leur montrer le chemin. C'est le signe de l'arrogance absolue et de l'ignorance de ce qui se passe vraiment dans la société chilienne. Si la Concertation avait si bien réussi, les électeurs n'auraient pas voté pour un homme riche de droite. Le problème, c'est que pour beaucoup d'électeurs de la Concertation, dont Lagos, « changements gigantesques » veut dire croissance, inflation basse, traités de libre-échange, crédit à la consommation et construction de routes. Néanmoins, pour le peuple et pour ceux comme moi qui se reconnaissent de gauche, « changements gigantesques » veut dire modifications de la relation de pouvoir entre le capital et le travail, éducation et santé de qualité pour tous, un Etat capable de réguler les banques et le système de crédit pour empêcher les abus, décentralisation régionale et participation citoyenne.

Demain : deuxième partie : La Concertation doit se rénover pour ne pas mourir

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