L’émotion était palpable, hier, à Santiago, quand, face à des centaines de photos de victimes de la dictature, Michelle Bachelet a inauguré un musée de la mémoire et des droits de l’homme. La présidente sait de quoi elle parle : elle-même a été détenue et torturée durant la dictature d’Augusto Pinochet, suite au coup d’Etat du 11 septembre 1973. Son père, le général Alberto Bachelet, un fidèle du président Salvador Allende, renversé par le coup d’Etat est mort emprisonné, sous la torture, en 1974.
La présidente, comme des milliers de Chiliens, et notamment la famille de Salvador Allende, a fourni des objets familiaux pour la collection d’un musée construit en tout juste un an par des architectes brésiliens. L’institution a coûté 20 millions de dollars rassemblés par un Fonds pour les projets du Bicentenaire du Chili. Le visiteur pourra sillonner entre des instruments de torture, tels les sommiers métalliques utilisés pour des supplices à base de décharge électrique, voir des milliers de photos, témoignages sonores de victimes ou de leurs parents, et objets récupérés après la dispariation des prisonniers politiques. On y trouve notamment une lettre d’Alberto Bachelet, rédigée pendant sa détention.
«Nous ne pouvons changer notre passé, mais nous pouvons apprendre de ce qui a été vécu», a résumé la présidente. La dictature a provoqué la mort ou la disparition d’au moins 3200 personnes, alors qu’un rapport a dévoilé en 2004 que plus de 28 000 personnes ont été soumises à la torture pour des raisons politiques.
Michelle Bachelet, qui achève son mandat dans deux mois avec une popularité inédite dans l’histoire politique chilienne, a transformé l’inauguration du musée en sorte d’héritage de vingt ans de démocratie et de politique de la Concertation, la coalition de centre-gauche qui a dirigé le Chili depuis le départ de Pinochet. L’utilisation politique est évidente, à tout juste six jours de l’élection présidentielle. Le candidat de la Concertation, Eduardo Frei (qui a déjà présidé le pays entre 1994 et 2000) a beaucoup de difficulté à rattraper l’avantage de Sebatian Pinera, le représentant de la droite. Ce dernier, un entrepreneur multimillionnaire est arrivé le 13 décembre dernier en tête du premier tour avec 44% des suffrages (contre 30% pour Frei). Selon les derniers sondages, Piñera dispose de 5 points d’avance.
Un épisode a rappelé le caractère polémique et politique du musée : l’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa, ouvertement de droite, a été hué par une partie des invités. A l’origine d’un projet similaire de musée dans son pays, il a été invité par la présidente. Le public lui a toutefois reproché d’avoir exprimé il y a quelques jours son soutien à Piñera.
Reste à savoir si la tentative de la Concertation sera suffisante pour convaincre le vote protestataire de gauche – qui ne votera pas Piñera, mais ne donnera pas non plus son suffrage à Frei. L’ex-président ne s’est pas illustré, à son époque, par son appui aux droits de l’homme. Mais il n’a pas tort de rappeler que même si Piñera est un homme de droite « fréquentable », - il a voté « non » en 1988, au référendum sur le maintien au pouvoir de Pinochet – ses proches le sont beaucoup moins. Lundi soir lors du débat présidentiel télévisé, Pinera n'a pas exclu, s'il était élu, de nommer à son gouvernement des fonctionnaires ayant servi sous la dictature.
A gauche, on espère un miracle semblable à celui de 2000 : au dernier moment, le candidat socialiste Lagos, donné perdant, l’a emporté contre le candidat de droite Lavin, d’un cheveu. Mais entretemps, Pinochet est mort. Sa disparition peut avoir changé la donne dans l’opinion publique chilienne.