Le Brésil si fier de ses casques bleus en Haïti

Treillis, casque bleu, gilet pare-balles… Voilà un bien curieux accoutrement pour inaugurer un blog sur le Brésil, un pays qui n’a pas connu de guerre depuis près de 140 ans.

Treillis, casque bleu, gilet pare-balles… Voilà un bien curieux accoutrement pour inaugurer un blog sur le Brésil, un pays qui n’a pas connu de guerre depuis près de 140 ans. Je découvre tout juste la première édition de Mediapart en sortant d’une formation pour journalistes en zones de conflits, dispensée par l’armée brésilienne.

Une quinzaine de reporters ont été enfermés pendant une semaine avec des militaires de tous les grades pour connaître les risques d’une zone de guerre, apprendre à ramper, à se retrancher derrière un abri, administrer les premiers soins à un blessé, ou à ne pas paniquer en cas d’enlèvement. Qu’on se rassure : le Brésil n’est pas près d'attaquer ses voisins.

 

Mais depuis quatre ans, ses troupes assurent le commandement de la mission de paix de l’ONU, à Haïti. Une mission casse-gueule, dans un pays au bord de la guerre civile, après que la France et les Etats-Unis ont poussé Jean-Bertrand Aristide vers la sortie de façon pour le moins musclée. Pressé par Jacques Chirac, alors président français, d’assumer son rôle chef d’une puissance régionale, le président Lula l’a pris au mot. Provoquant d’abord le scepticisme, l’envoi de forces brésiliennes sur l’île la plus pauvre d’Amérique latine s’est transformé en success story.

 

La semaine dernière, les militaires nous contaient avec jubilation comment ils ont combiné stratégie martiale et football pour se gagner la sympathie de la population et en finir avec les gangs de Port-au-Prince. Les larmes aux yeux, ils racontaient comment les Haïtiens ont fêté jusqu’au bout de la nuit la victoire du Brésil à la Copa America. Au petit matin, des drapeaux brésiliens étaient peints sur tous les murs.

 

Très profitable pour les journalistes, qui ont peut-être appris à sauver leur peau la prochaine fois qu’ils seront sur le terrain, le cours est surtout une véritable révolution culturelle pour les gradés. Habitués, depuis les tristes années de la dictature (1964-1985) à être cloués au pilori par les journalistes, ils ont voulu démontrer qu’ils voulaient tourner la page, en ouvrant leur caserne aux civils, tout en acceptant leurs critiques. Le sentiment national célébré par les troupes ne renvoie plus (seulement) à la chasse à la « subversion communiste » qui a poussé des milliers de Brésiliens à l’exil dans les années 1960 et 1970, et provoqué la mort de nombreux militants. Elle devient l’expression d’une puissance régionale et d’une solidarité inédite en Amérique latine.

 

En voulant incarner l’ONU à l’étranger, Brasilia réaffirme l’importance du multilatéralisme dans la région, et relance l’idée d’une défense régionale qui pourrait se passer du traditionnel et encombrant allié américain. Le Brésil envoie ses hommes en Haïti, ils risquent leur vie, ils en sont fiers, et le font savoir. Le chemin à parcourir reste énorme. Pour Haïti, après le retour au calme, tout reste à reconstruire. Le Brésil commence tout juste à se créer, à s’inventer une place sur la scène internationale, en tentant de combiner posture pacifiste et puissance régionale, sans (trop) écraser ses voisins.

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