Dans les rues de Caracas, on l’appelle "El intumbable ", littéralement, celui qu’on ne peut pas renverser. Et pour que la métaphore prenne plus de sens, on a fabriqué un Chavez en baudruche, qui brandit la constitution bolivarienne et lève les bras au ciel. Sa base est large et flexible, tout comme la majorité des Vénézuéliens qui l’accompagnent. On a beau taper dans la baudruche, elle se penche, à droite, à gauche, en arrière, en avant, mais ne tombe pas. Dimanche dernier, plus de 54% des Vénézuéliens ont répondu « oui » à la question posée par le référendum proposant la fin de la limitation des mandats au Venezuela. A partir de maintenant, maires, députés, gouverneur et surtout, le président de la république, vont pouvoir se présenter sans limitation, alors que la constitution de 1999 prévoyait deux mandats consécutifs, à l’instar des Etats-Unis. Concrètement, cela donne à Hugo Chavez la possibilité de briguer sa propre succession en 2012 et de rester au pouvoir jusqu’en 2019. Il en meurt d’envie, une bonne partie de ses supporters aussi. Cela ne signifie pas, comme on l’a beaucoup écrit, que la réélection est « indéfinie », (slogan de l’opposition jouant sur l’ambigüité du mot) ou qu’il sera président à vie. Hugo Chavez devra en 2012 se soumettre une nouvelle fois à l’approbation populaire.
On vote beaucoup au Venezuela – c’était le quatrième scrutin en dix ans – et on croit beaucoup à la valeur du vote. Fin 2008, l’institut chilien Latinobarometro, peu suspect de sympathie bolivarienne, révélait que de tous les Latino-américains, les Vénézuéliens étaient les plus nombreux à considérer le vote comme le meilleur moyen de changer les choses – ils sont 80% à penser de la sorte, contre 63% des Argentins et 58% des Brésiliens. D’ailleurs ce dimanche, la participation s’est avérée exceptionnellement élevée, plus de 70% des suffrages.
Les leçons du résultat sont nombreuses. Si on en doutait encore, il permet de rappeler que Chavez a toujours une popularité à faire rougir les chefs d’Etat du monde entier, surtout après dix ans de pouvoir. C’est un élément important à rappeler à l’opposition, et surtout à l’étranger, où les éditorialistes qui n’ont jamais mis les pieds dans les quartiers populaires du Venezuela dissertent sur l’épuisement du modèle et l’impopularité du commandante. Chavez est autoritaire, militaire, intolérant, mais il est très populaire. L’élection a aussi montré l’importance de l’usage de la machine publique, à travers les missions, les programmes sociaux destinés aux plus pauvres qu’il a monté depuis 2003. Le pouvoir ne s’en est pas caché, et la droite en faisait de même en son temps. Mais jamais la volonté du gouvernement n’a atteint une telle capillarité dans la société vénézuélienne. Chavez a joué sur la peur : sans oui, ce sera sans moi en 2012, et probablement sans les « missions ». C’est du chantage, mais c’est aussi une réalité. Il a suffit que quelques maires d’opposition l’emportent en novembre, dans des villes-clefs, pour s’en apercevoir. Les moins malins ont déjà démantelé des missions sociales dans leur paroisse, estimant, à juste titre, qu’elles constituaient un repère de militants.
A gauche donc, la donne est claire. Les fanatiques veulent Chavez pour toujours, les modérés veulent avoir la possibilité de l’avoir en 2012 pour ne pas perdre l’élection. A droite, l’élection a souligné un grand changement. L’opposition a définitivement rompu avec sa manie de refuser le résultat, et de s’en prendre à une fraude imaginaire. En 2004 et en 2005, cette attitude lui a fait perdre tout crédit auprès des observateurs internationaux, et surtout de sa base électorale, qui préférait rester chez elle plutôt que voter, puisque cela ne servait à rien. Cela a donné lieu à une déroute aux régionales de 2004 et à une catastrophique Assemblée nationale sans opposition, puisqu’elle a boycotté les législatives de 2005. En arrêtant de « disqualifier » l’arbitre, l’opposition draine enfin des votes et attire des chavistes dissidents. Ce dimanche, elle a perdu, et reconnu sa défaite sans tarder. Mais on notera aussi qu’elle n’a jamais attiré autant de voix, plus de cinq millions d’électeurs.
Pour elle, le défi, désormais, c’est de transformer ce potentiel, considérable en projet pour le pays. Or si le nouveau visage de l’opposition, mis en avant par les médias car plus sympathique et présentable, est constitué par les étudiants de la classe moyenne, derrière, ce sont toujours les mêmes caciques qui prévalent, sans donne l’impression de proposer au pays un modèle qui ne soit pas chaviste, sans être pour autant un retour en arrière. Le discours des étudiants est à cet égard édifiant. Ils veulent évoluer dans une société « plus sereine » et « pacifiée » comme celle de leurs parents. On les comprend, le niveau de polarisation au Venezuela est insupportable. L’ennui, c’est que la « pacification » et la « sérénité » d’antan avait comme prémisses la soumission de la majorité des plus défavorisés. Chavez leur a donné la parole, la donne a changé. Ceux qui envisagent la loyauté de la majorité de la population au président comme une simple reconnaissance de l’amélioration de leur niveau de vie, un clientélisme de gauche en somme, n’ont pas compris l’ampleur de la métamorphose sociale du Venezuela. La « révolution bolivarienne » est brouillonne, inefficace, rongée par la corruption et trop rhétorique. Mais elle a brisé quelque chose du statu quo colonial, ce qui explique d’ailleurs son immense popularité dans le reste du sous-continent et dans beaucoup de pays en voie de développement. Pour arriver à penser le Venezuela sans Chavez en 2012, il faudra intégrer cette révolution, et compter avec les masses. Sinon, la tension est installée pour longtemps. Chavez peut perdre les élections législatives de 2010, et même la présidentielle de 2012. Mais il ne perdra pas la rue de si tôt.