Face à la peine de mort, l’indignation sélective des Brésiliens

Dilma Rousseff a tout fait. Elle a haussé la voix, supplié, en a même appelé au Pape François, pour éviter que Marco Archer, un Brésilien emprisonné depuis onze ans en Indonésie pour trafic de drogue –un crime avéré- soit condamné à mort. Rien n’y a fait, il a été fusillé ce week-end, provoquant la « consternation » et l’« indignation » de la Présidente, qui a même rappelé son ambassadeur pour étudier d’éventuelles représailles.  Le tout relayé par la presse.«Le recours à la peine de mort, de plus en plus condamné dans le monde, affecte gravement les relations entre pays », a-t-elle conclut avant d’envoyer un message de solidarité à la famille de Marco Archer.

On applaudit des deux mains. Quoi de plus barbare que la peine de mort en effet ? Mais alors, où est l’indignation de la société, du gouvernement et de la Présidente quand la police militaire, à Rio de Janeiro, Sao Paulo, Salvador de Bahia, et partout dans le pays, applique quotidiennement cette mesure ? Ici, on n’attend pas onze ans, et on ne s’embarrasse guère de coûteux procès. La gâchette va plus vite.

Jeudi dernier, Patrick Ferreira de Queiroz, un garçon de douze ans, a été abattu par la police. Cette dernière prétend qu’il était armé, sans en donner de preuve, et qu’il avait de la drogue dans son sac à dos. Son père assure qu’il jouait au cerf-volant, qu’il n’avait jamais fréquenté le trafic. C’est fort possible, et d’ailleurs qu’importe ? Même armé, même avec de la drogue dans le sac à dos, l’enfant ne devait pas être tué. Exécuté, selon le témoignage de sa cousine. Il a reçu un premier tir, est tombé, puis trois autres.

Dilma Rousseff a-t-elle témoigné sa solidarité à sa famille ? Non. Le ministre de la justice s’est-il scandalisé de ce nouvel écart de la police ? Non. Patrick était pauvre, mat de peau, et vivait à dix kilomètres de Copacabana et Ipanema, les plages de la « ville merveilleuse ». Personne ne dira « Je suis Patrick », puisque c’est désormais une mode d’«être », après les attentats contre Charlie Hebdo. Et pour cause, l’identité serait trop fluctuante. On serait Patrick quelques minutes, mais il faudrait rapidement céder place à une multitude d’autres prénoms. Entre 2009 et 2012, 11 197 personnes ont été tuées par la police brésilienne au nom de la « légitime défense ». Le plus souvent, les agents tirent sur les voitures, les passants, les suspects, avant même de les interroger, quand ils n’optent pas pour l’exécution sommaire. Dans ce cas, plusieurs policiers tirent sur la victime, souvent à genoux, ce qui les lie par un pacte du silence.

A Rio de Janeiro, qui emporte la palme de la violence, l’introduction des Unités de Police Pacificatrices (UPP), il y a six ans, semblait aller dans le bon sens. Si en 2007, la police avait tué 1330 personnes (les chiffres véritables sont plus élevés, car ce dernier ne prend pas en compte les disparitions, qui sont souvent le fait d’agents de sécurité), ce nombre était tombé à 416 en 2013. Toujours de quoi placer le corps policier carioca parmi les plus violents du monde, mais la tendance était à l’amélioration. Le quotidien O Globo  vient de révéler que, selon le Forum Brésilien de Sécurité Publique, elle s’est de nouveau dégradé : le nombre de personnes tuées par la police à Rio de Janeiro a augmenté de 30% l’année dernière. Le petit Patrick a d’ailleurs été tué par des agents de l’UPP, réputés moins violents. Sao Paulo n’est pas en reste, avec une augmentation de 28,5%, faisant de 2014 la pire année de la décennie. Et le silence, à Brasilia, est assourdissant.

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