«En s'opposant à Lula, la presse brésilienne perd des lecteurs»

Entretien avec Giancarlo Summa

Entretien avec Giancarlo Summa
Le débat sur le rôle de la presse n'agite pas que la France. Ving-cinq ans après le rétablissement de la démocratie au Brésil, la presse n'a jamais été aussi libre, sans la moindre intervention de l'Etat. La hausse du niveau de vie facilite l'émergence d'une nouvelle classe de lecteurs, qui plus informés, peuvent contribuer à renforcer la démocratie.

 

Pourtant, même au Brésil, contrairement à d'autres grands pays émergents comme la Chine et l'Inde, la circulation des journaux historiques est en chute libre. Hormis les traditionnelles explications telle l'émergence d'internet, il semble qu'en endossant un rôle politique d'opposant à un président démocratiquement élu, réélu et plébiscité, la presse contribue à se discréditer elle-même.

 

C'est une des principales conclusions de l'ouvrage que Giancarlo Summa vient de publier : "Le rôle de la presse au Brésil de l'élection à la réelection de Lula" (éd. La Documentation française, http://www.ladocumentationfrancaise.fr/catalogue/9782915310894/). Ex-journaliste ayant travaillé en tant que correspondant étranger de la presse italienne au Brésil mais aussi au sein de plusieurs publications brésiliennes, l'auteur connaît également de près les arcanes de la communication politique, puisqu'il était en charge des relations avec la presse au sein de l'équipe de campagne de Lula en 2002 et 2006.

 

Giancarlo Summa est aujourd'hui directeur du Centre d'information de l'Organisations des Nations Unies à Rio de Janeiro. Il rappelle que son ouvrage, tout comme l'interview ci-dessous, n'engagent que lui-même et en aucun cas l'ONU. Il sera présent ce mardi 23 juin à la Maison d'Amérique Latine à Paris à 19 heures pour présenter son ouvrage (http://culturel.mal217.org/fr/Agenda/Actualites/Rencontre-avec-Giancarlo-Summa-3130.htm) et mener un débat sur le rôle de la presse au Brésil et plus largement dans une démocratie. Un avant-goût du livre et des débats dans cet entretien.


La presse européenne est en piteux état, quelle est la situation au Brésil, un pays émergent ?


Elle n'est pas plus enviable. Au cours des quatre premiers mois de l'année, la circulation de l'ensemble de la presse quotidienne a chuté de 4,8% par rapport à la même période en 2008. Mais ce chiffre recouvre des situations très diverses. La presse dite "nationale" - ce qui n'a pas beaucoup de sens dans un pays aux dimensions continentales - a connu une chute plus accentuée encore. C'est le cas notamment de la "Folha de Sao Paulo", qui reste le journal le plus vendu du pays. Edité dans la capitale économique, Sao Paulo, il a peiné à vendre 290 000 exemplaires en avril 2009, une chute de plus de 10% par rapport à la même période en 2008. Rien à voir avec son tirage autour de 1995, qui atteignait régulièrement 450 000 exemplaires. Depuis 15 ans, la chute est continue. Face à la Folha de Sao Paulo (que l'on pourrait, dans le contexte brésilien, comparer au journal Le Monde), l'Estado de Sao Paulo (équivalent local du Figaro) fait pire encore : -17% entre avril 2008 et 2009. Leur homologue à Rio de Janeiro, O Globo, qui est le troisième journal national, fait à peine mieux, avec un déclin de 8%. Si on prend les trois journaux ensemble, la situation depuis le début de la décennie est très préoccupante. En 2000, Folha, Estado et Globo vendaient au total 1,16 millions d'exemplaires par jour. En avril 2009, seulement 764 000, soit 400 000 exemplaires en moins, un chute de 34% en neuf ans.
Et le reste de la presse ?
C'est un tout autre panorama. La presse régionale, c'est à dire dans les moyennes et grandes villes brésiliennes en dehors du traditionnel tryptique Rio de Janerio, Sao Paulo Brasilia, se porte bien. On peut citer l'exemple de Zero Hero, le journal de Porto Alegre, dans le sud du pays, dont la diffusion a augmenté cette année. De façon générale, sur les 5 dernières années, on constate un accroissement des ventes de 4 à 5 % par an. Le phénomène est encore accru par l'explosion de la presse populaire. Le deuxième journal le plus vendu du pays est désormais Supernoticias de Belo Horizonte, dans l'Etat du Minas Gerais (286 000 exemplaires). Ces deux types de presse, régionale et/ou populaire ont des traits communs, même si le style diffère. Des informations locales, des services, des faits divers, en bref une information utile et de proximité pour le lecteur, loin des jeux politiques des coulisses. Leur dynamisme s'explique surtout par la croissance économique - près de 4% en moyenne au cours des 5 dernières années - l'élévation du niveau de vie conséquente, les politiques sociales de soutien au revenu et celle qui ont permis l'entrée d'étudiants de couches défavorisées à l'université. On a vu émerger une nouvelle classe de lecteurs, qui même avec un revenu assez peu élevé, commence à acheter des journaux bon marché. Bien sûr, même cette presse a vu sa diffusion reculer ces derniers mois, du fait de la crise économique. Au Brésil, chaque recul du taux de croissance est immédiatement suivi par une baisse de la circulation. Néanmoins, d'un point de vue structurel, le découplage entre "grande presse" et "presse populaire et régionale" est très net.
Comment expliquez-vous ce découplage? Pourquoi la grande presse ne parvient pas à garder ses lecteurs?
A mon sens, la grande presse souffre d'une crise de légitimité et d'un désintérêt croissant des lecteurs. Les Brésiliens prennent le journal, ils n'y trouvent pas les informations qui les intéressent, il y a un décalage de plus en plus important entre leur vie quotidienne et ce qui est publié. On trouve dans les premières pages de la Folha par exemple tous les détails sur les complots politiques pour élire un obscur représentant dans une commission au sénat dont personne ne comprend l'utilité. Pratiquement aucun reportage de société. Le Brésil a énormément changé au cours des deux dernières décennies, il est beaucoup plus avancé d'un point économique, social, scientifique. Pour la première fois, en 2008, la moitié de la population active est considérée comme faisant partie de la classe moyenne sur la question des revenus. Et il semble que toutes ces transformations profondes ne sont pas décrites par les journaux, qui se bornent à raconter la vie à Brasilia, les scandales divers.

Quel est l'impact des journaux gratuits et d'internet sur les ventes de journaux?

La presse gratuite est présente, en particulier dans les grandes capitales comme Sao Paulo et Rio de Janeiro, mais ce n'est pas un grand succès. Ils ont une diffusion réelle, mais ils ne parviennent pas réellement à prendre une part de marché importante dans la publicité. C'est différent dans le cas d'Internet : un Brésilien sur deux a accès a internet d'une façon ou d'une autre, au travail, à l'université, à la maison ou dans des cyber-cafés. En 2007, pour la première fois, on a vendu plus d'ordinateurs que de télévisions. Internet marche probablement sur les plate-bandes de la grande presse, et de la télévision en devenant une source croissante de divertissement et d'informations. Mais il n'y a pas encore d'études à ce sujet. Et il n'a pas empêché la progression de la presse populaire.
Pourquoi la grande presse est aussi "politicarde", alors que plusieurs études ont du démontrer le désintérêt des lecteurs pour ce type de couverture ?
Il y a au Brésil une très ancienne tradition de faire de la politique par les médias. Jusqu'au coup d'Etat de 1964, qui a imposé un régime militaire jusqu'en 1985, il y avait dans toutes les grandes villes des dizaines de petits journaux chacun lié à des hommes et des tendances politiques. En outre, le système des partis est très faible, plus encore après l'établissement de la dictature militaire. La presse a donc historiquement joué un rôle de substitut des militants traditionnels. L'ennui, c'est que du fait de sa structure patrimoniale, le paysage politique n'est pas pluriel, pas majoritairement conservateur, contre la distribution des revenus, maintenant un statut quo qui permet à une élite de jouir des richesses du pays et d'utiliser l'Etat à sa guise.

Qui sont les propriétaires de la presse ?

Les médias au Brésil sont une affaire de famille. Certaines dynasties se perpétuent depuis des décennies- dans le cas de la famille Mesquita, pour l'Estado de Sao Paulo, depuis la fin du XIXème siècle. Aujourd'hui, on compte une douzaine de grandes familles qui contrôlent 80% de tout ce qu'on lit, écoute, ou voit au Brésil : les journaux, la télévision, le cinéma, les radios - internet est à part. Pour leur grande majorité, ils ont des options conservatrices. C'est pour cette raison que la presse a fait la guerre à Getulio Vargas, dans les années 1950, lorsqu'il a mis sur pied une série de réformes au profit des travailleurs. C'est aussi ce qui explique qu'elle a soutenu dans sa grande majorité le coup d'Etat de 1964, jusqu'à ce que le régime militaire soit tellement contreproductif pour les intérêts des groupes économiques qui l'ont abandonnés. Passés ces soubressauts politiques, restent des familles qui ont des intérêts économiques à défendre, et des personnalités à élire, et qui utilisent les journaux pour cela. La famille Marinho, du groupe Globo, la famille Mesquita de l'Estado , les Frias pour la Folha de Sao Paulo se sont en outre habitués, de 1964 jusqu'à l'élection de Lula à être des conseillers politiques des patrons du pouvoirs.
Qu'est-ce qui a changé avec Lula? La relation entre l'ex-métallurgiste et les journaliste semble tendue...
Lula a toujours eu des relations difficiles avec la presse. Quand il était dirigeant syndical dans des manifestations contre la dictature, il était salué comme le Lech Walesa brésilien. Mais quand il a créé le Parti des Travailleurs et la CUT, le plus grand syndicat brésilien, au début des années 1980, la grande presse a commencé à lui tourner le dos et à l'attaquer. En 1989, 1994 et 1998, lors de ses trois premières campagnes présidentielles, Lula a eu contre lui la presse de façon systématique. C'est très caricatural dans le cas de la première élection, en 1989, quand la presse l'a présenté comme un danger communiste qui obligerait les familles à céder une chambre dans leurs maisons à des sans logis, tout en dépeignant Fernando Collor, un cacique du nord du Brésil, comme l'incarnation de la modernité. Résultat, deux ans plus tard, Collor a été contraint de démissionner pour cause de corruption.
En 2002, le vent a tourné. Après l'échec du gouvernement Cardoso - le Brésil a du emprunter au FMI 30 milliards de dollars en urgence en août 2002 - tous les sondages donnaient Lula gagnant. La presse a décidé de ne pas confronter directement l'opinion publique majoritaire, et la couverture de la campagne a été plutôt correcte. Lula a été élu avec 60% des votes, un record historique, mais la lune de miel avec la presse n'a pas duré. Rapidement, la couverture est devenue critique, et extrêmement agressive à partir de juin 2005 quand a commencé le scandale du "mensalao", autour du financement parallèle des campagnes du Parti des Travailleurs. Le PT, qui décevait son électorat traditionnel était affaibli, et par conséquent, on pouvait faire rejaillir le scandale sur le président. C'est le moment que choisissent les oligarchies traditionnelles, qui n'ont jamais avalé l'élection d'un ex-ouvrier à la présidence, et qui craignent l'impact des quelques réformes sociales entreprises, pour attaquer, avec le soutien explicite de la presse. Les médias deviennent le fer de lance de l'opposition. D'un côté, il y a la course au scoop, en soi positive, mais surtout, les médias se transforment en la caisse de résonnance des discours du PSDB (Parti de la social-démocratie brésileinne, de l'ex-président Fernando Henrique Cardoso) et du PFL (aujourd'hui appelé DEM, parti héritier du régime militaire). Ce rôle de porte-parole des médias sur la scène politique s'explique aussi par l'absence de leaders politiques de poids dans ces partis, sans programme réel ni mot d'ordre contre le gouvernement.
Et pourtant Lula a été réélu en 2006, et il jouit aujoud'hui d'une popularité inespérée à l'issue de près de sept ans au pouvoir, la presse n'a-t-elle aucun poids?
Pour la grande majorité des Brésiliens, le premier et le deuxième gouvernement Lula ont représenté un progrès significatif de leurs conditions de vie. Entre l'image très négative offerte par les médias (incompétence, faiblesse, corruption) et sa réalité (positive, malgré les frustrations de ceux qui en espéraient plus), la majorité de la population a vu un décalage croissant. Il peut être difficile de le percevoir à distance, mais pour toute personne qui vie au Brésil, il y a un fossé entre ce discours sombre et les avancées évidentes, mises en avant en particulier par les couches les plus défavorisées de la population. Cela a un impact direct sur la crédibilité de la presse : on me dit que tout va mal, et pourtant je vais mieux, je finis par croire qu'on me dit des choses fausses. C'est ce qui ressort aussi du refus de couvrir certains sujets, par mépris de la population concernée, absence d'intérêt, ou volonté de camoufler les éléments positifs. Quand Lula a annoncé il y a trois mois une réforme du système de retraite, qui permet à toute personne de s'inscrire dans les registres en moins d'une demi-heure - une révolution pour des millions de personnes pauvres et sans piston qui ont toujours souffert de l'infernale bureaucratie du pays- cette nouvelle a pratiquement été ignorée par la grande presse, mais a fait la une de la grande presse régionale et populaire.
Quelle est la responsabilité de Lula dans ces mauvaises relations avec la grande presse?
Lula n'a jamais beaucoup aimé la presse. Il a soulevé un tollé récemment chez les éditorialistes en confiant qu'il ne lisait pas les journaux, car cela lui provoquait des acidités à l'estomac. En dehors de l'aspect personnel, la politique de communication au cours du premier mandat a été plutôt négative. On a oscillé entre la subordinnation aux intérêts des grands groupes de médias et l'hostilité à l'encontre des journalistes - peu de conférences de presse, très peu d'interviews, accès compliqué aux informations sur l'activité du gouvernement. Avec la crise du mensalao, cette tension a viré à la guerre. La communication s'est sensiblement professionnalisée durant le second mandat, avec beaucoup plus d'interviews, en particulier à la presse populaire et régionale, ainsi que le recours généralisé à internet, avec des outils comme le twitter. Mais de façon générale, Lula, grâce à son charisme, a su construire une communication directe et intuitive avec les Brésiliens qui lui a permis de contourner la médiation traditionnelle de la presse. IL parle énormément dans les meetings, et de la même façon que la majorité des Brésiliens, de façon très imagée et symbolique.

La presse a tiré des leçons de son absence d'efficacité dans la bataille politique?

J'ai l'impression que non. Une fois de plus il faut faire une distinction entre la presse écrite et la télévision. Les grands journaux ont un contenu de plus en plus éditorialisé. Les reporters vont sur le terrain avec des ordres précis de leurs chefs, la rue n'est utilisée que pour confirmer les hyptohèses des patrons, hormis quelques exceptions. La grande presse écrit pour son public qui est le noyau dur contre Lula, de plus en plus réduit, mais puissant et concentré, surtout dans les villes les plus riches du pays, et en particulier Sao Paulo. Les journaux ne cherchent plus à attirer de nouveaux lecteurs, seulement garder un lectorat, qui est par ailleurs de plus en plus âgé. La presse régionale et populaire surfe au contraire sur la popularité de Lula sans nécessairement avoir une sympathie idéologique pour son projet. Mais le président fait vendre, on lui ouvre ses colonnes. En juillet, il va d'ailleurs commencer à avoir une colonne dans bouquins de ces journaux. La télévision, par essence généraliste, doit forcément prendre en compte la popularité du président, elle est donc moins agressive, en tous cas en période non-électorale.
A-t-on vu surgir donc au cours des mandats de Lula, une presse plus progressiste?
Malheureusement non. La presse progressiste a été détruite de façon méthodique pendant la dictature. Chaque tentative de lancement de journal s'est soldée par un échec non pas faute de lectorat, mais faute de ressources financières (les entreprises refusaient d'y placer de la publicité) et logistiques. La distribution, par exemple, est concentrée entre les mains de deux entreprises, dont la plus importante est le groupe Abril, un empire médiatique très conservateur qui ne fait rien pour faciliter l'arrivée dans les kiosques de la presse concurrente. Quant à la télévision et à la radio, les concessions du gouvernement continuent de favoriser les groupes en place. Le gouvernement ressemble à son président. C'est une équipe de conciliation et pas de confrontation, sauf quand il est contraint à la bataille. Dans ce contexte, seul Internet surgit comme un espace de démocratie. C'est en particulier sur cet espace qu'on a vu surgir plusieurs sites de critiques des journaux, soulignant les liens incestueux avec le monde des entreprises et les manipulations éditoriales.
Quelles sont les perspectives dans les prochaines années?
En tant que qu'ancien journaliste, je suis inquiet. Les blogs internet, la presse populaire et régionale n'ont pas encore le rôle de la presse de qualité. Enquête, investigations, analyses sur les thèmes les plus importants de la société sont en voie de disparition. En apparence, les médias qui auraient les moyens économiques et humains ont décidé de parier sur la polémique politique et non pas sur la qualité de l'information. Le Brésil est un grand pays en train de se transformer en puissance de premier rang. Mais on n'est pas un grand pays sans presse de qualité, avec un regard national, qui ne se borne pas à copier des dépêches d'agence venues des Etats-Unis, de France ou d'Angleterre. Une grande démocratie a besoin d'une presse qui soit le chien de garde la démocratie, qui fasse la différence entre des opinions et une vérité factuelle.

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